En fouillant dans mes très anciens articles (du genre d’il y a plus de 15 ans) j’ai retrouvé l’histoire d’un étudiant sage-femme qui refusait de quitter son lit, un matin de janvier, parce qu’il faisait froid et que son stage d’échographie ne le passionnait guère.
Le réveil a sonné trop tôt à mon goût.
Les vacances étaient finies.
Le lever a été un supplice.
J’ai gardé les yeux mi-clos, un déni de réalité ; il fallait bien se rendre à l’évidence : chaque minutes passées au chaud, à repousser le moment où mes pieds effleureraient le carrelage glacé de la salle de bain, nous mettraient un peu plus en retard pour l’école.
La panne de chauffage annuelle de l’immeuble dure depuis trop longtemps. Je n’aime pas avoir froid.
Après une matinée décousue, j’ai pu m’installer à une table de mon café pour essayer d’écrire un peu. Les mots avaient du mal à sortir — je n’avais pas mon stylo habituel, pour ceux qui savent — mes oreilles trainaient près du barista et des clients qui dissertaient sur le Venezuela, le Groenland ou Cuba, Taiwan peut-être. Au milieu des approximations techniques le silence tomba.
« Oh. Il neige1 » dit le patron en levant les yeux du percolateur.
« Ça ne tiendra pas.
— Je ne sais pas, il va faire tellement froid les prochains jours.
— C’est beau », je dis. Nous regardions les flocons glisser à travers la vitre.
La première voix qui s’imposa dans ma tête fut celle de l’enfant, émerveillé.
J’avais six ans, la directrice de l’école faisait bien attention à nous diriger vers notre classe, parce qu’il y avait un îlot poudreux sur le béton nu de la cour de récréation. Il aurait été dommage que des écoliers en eussent profité pour s’amuser.
J’ai ce souvenir des séjours à la montagne, au ski ou en classe de neige, à me jeter tête la première sur le sol blanc immaculé, à plonger mes mains dans le délicat duvet pour façonner des boules de neige. Mes mains ressortaient rouges et froides. Comme celles des mes enfants fous de joies à la sortie de l’école.
Oui, c’est un privilège de Parisien de penser comme ça.
Le soir même, les réseaux était constitués à moitié de gens qui avaient eu du mal à rentrer à cause des intempéries, laissant parfois leur voiture au milieu de la route pour finir le chemin à pied. Le groupe de discussion des collègues de Nanterre s’est rempli de photos de trains annulés et de trajets retardés.
Les autres se demandaient où étaient les déneigeuses, et pourquoi personne en Île de France n’avait fait changer ses pneus pour l’hiver. « Oh, il y a 10 cm de neige, disent les strasbourgeoises, c’est la fin de l’automne. »
Quelques personnes osent la question des services publics, et de Météo-France qui assurent moins bien leur fonction qu’avant. Comme si un bord politique de notre pays avait réduit le budget de fonctionnement de secteurs qui « servent assez rarement » dans la dernière décennie.
Je suis rentré en évitant une chute sur le verglas, prenant des photos à chaque coin de rue. Mes enfants étaient émerveillés et ne parlaient que de ça. Par la fenêtre : les balcons, les toits, la rue était couverte d’un épais manteau blanc. « C’est tellement beau à regarder, me dit ma grand-mère au téléphone, quand on a thé chaud dans les mains et un plaid sur les genoux. » Ça fait combien de temps qu’il n’a pas neigé comme ça à Paris ?
J’ai le souvenir d’un mois de décembre 2019, à chercher un bidonville à Porte de la Chapelle.
Le pays était en grève. Un mouvement dur.
Le gouvernement voulait imposer une reforme des retraites particulièrement violente socialement. Les transports étaient effroyables, pour la bonne cause.
Des gens en vélo ou en trottinette roulaient n’importe comment pour aller au travail. Des voitures à gerber dans les rues, des bouchons comme dans les années 90. La neige s’était invitée à la fête pour paralyser encore plus la capitale. Mes patientes se demandaient si le télétravail n’aurait pas été une bonne option.
Si elles avaient su.
J’essayais de continuer à soigner des gens. Pas le choix.2 A faire des visites à domicile.
Il y avait cette femme qui était sortie tôt de l’hôpital pour gérer ses premiers enfants.
Son conjoint travaillait. Pas le choix non plus.
Ses petits auraient été seuls dehors. La rue, la peur des violences subies, le poids un peu limite… La PMI était sur le dossier, mais les pédiatres voulaient une Hospitalisation « à Domicile ». C’était la condition pour accepter la sortie.
« Pas d’homme, s’il vous plait, avait demandé le couple.
— On n’a pas trop le choix, vous savez, avec le contexte actuel. On enverra la personne qui sera disponible. »
Pourquoi moi ?
C’était sur le chemin pour rentrer chez moi. La neige, les bouchons, la charge de travail en fin d’année retenait mes collègues.
« On préfère éviter les hommes, m’avait répété le mari au téléphone. » On avait négocié.
Je ferais une visite, et ensuite l’équipe de titulaires prendrait le relais. Il m’avait donné rendez-vous sous une voie ferrée, il avait poussé une grille de chantier.
L’odeur de charbon de bois flottait dans l’air, une odeur de propre aussi, de métal, de tabac.
Deux canapés, deux matelas surélevés, des draps Reine des Neiges et des duvets ; une lampe tempête allumée au plafond. Le sol était fait de couverture cirées et de sacs plastiques pour cacher la terre. L’air froid s’infiltrait par la porte mal ajustée.
Une image de la Vierge me jaugeait, au dessus du lit.
J’eus l’impression d’être un intrus dans les premiers instants, puis elle m’invita d’un geste à m’assoir sur un des canapés, près du poêle à charbon. Une casserole faisait chauffer de l’eau pour le thé. « Merci d’être venu », me dit le mari qui attendait à la porte. Je me suis retrouvé con, à ne pas savoir où poser ma balance, à avoir des scrupules à déshabiller ce petit bout hors de sa combinaison pilote.
J’ai pensé fort aux articles que Tilleul publiait sur son blog quelques années avant, elle qui avait sillonné le Val-de-Marne avec sa voiture de la PMI.
Elle se débrouillait bien cette maman. Elle me parlait en roumain, son mari traduisait. Les problèmes de cette famille était clairement au delà de mes compétences. J’étais là pour faire un début de dossier, l’envoyer aux collègues, et passer le relais.
« Bon courage pour le retour, avec la neige » m’a dit le conjoint en m’escortant hors du camp.
Ces histoires datent.
Mais il y a encore, en 2026, des bidonvilles en Île de France, sur les frontières de la capitale.
Il y a des gens qui passent leurs jours sous cette magnifique neige.
J’ai croisé hier et ce matin mes habituels devant les supermarchés de l’avenue : en douze ans il y en a qui sont partis, d’autres qui sont restés.
Je les regarde vieillir. Nos rares discussions ne tournent pas rond — ça dépend de leur humeur, mais parler fait du bien aux gens qui croisent de l’indifférence toute la journée, surtout quand ils demandent quelques euros pour payer leur cannette de bière.
Ils disposent des couvertures et des cartons, des tentes dans les anfractuosités urbaines qui ne sont pas encore aménagées pour les chasser. Un museau de chien émerge. Une tête d’enfant parfois, dans un tas de vêtements posés sur les genoux de sa mère.
Utopia 56 a signalé que des mineurs dorment sous la neige dans leur toile de tente en ce moment. Ce n’est pas la version réaliste magique de Satoshi Kon, mais des migrants isolés qui espèrent à autre chose que mourir de froid dans un pays qu’ils ont galéré à rejoindre. Mes copines qui travaillent en PMI crient au scandale depuis le nouvel an déjà : le plan grand froid est en cours, le 115 — le SAMU social — est saturé, les mairies et la préfecture peinent à ouvrir des gymnases ou des écoles. Comme si un bord politique de notre pays avait coupé les financements dans la dernière décennie.
« Vous avez pensé au hall de l’hôpital ? » disent-elles aux familles. J’y ai réfléchi en emmenant mon deuxième la crèche mardi matin, et en passant devant la maternité.
Il faut bien continuer à travailler. Mes patientes viennent toutes, pour le moment. Je suis un privilégié. Ce n’est pas le cas de toutes mes collègues. La neige crisse dans la cour de l’immeuble. On entend les pas feutrés des voisins, qui passent avec cette posture si caractéristique des gens qui ne veulent pas se prendre de gamelle.
Comme eux, ma démarche est devenue basse, ma vitesse de croisière est divisée par deux. J’ai failli tomber deux fois en allant assurer mes visites à domicile, donc je reste prudent.
On touche enfin le moment où cette neige devient davantage une source de problèmes que d’émerveillement.
Hélas ? Heureusement ?
- Est-ce que cet article a été écrit pour pouvoir poster des photos de Paris sous la neige sur Instagram ? Peut-être. On a un algorithme à nourrir. ↩︎
- Ça se voit dans mes billets de l’époque :
8 – L’usine
6 – Confortable
14 – Histoire de grève
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