Clarisse est arrivée pour sa rééducation, avec cinq minutes de retard et un cookie au matcha. C’était au printemps 2024. « Tu devrais essayer le nouveau café, celui qui a remplacé le brûleur qu’il y avait près du Franprix. Tu sais, celui qui vendait aussi des chocolats. Les cookies sont bons et le café aussi. » Avec Clarisse on se tutoie depuis longtemps. Après deux grossesses, deux préparations à la naissance et un suivi gynécologique…
En ce moment à Paris, dire qu’un nouveau coffee shop a ouvert est presque un cliché. Les humoristes font des vannes dessus, le matcha est devenu un accessoire de mode dans des versions fantaisistes dopées à la mangue ou aux fruits rouges.
Il s’avère que ce coffee shop là est pile sur le chemin entre mon cabinet et le traiteur chinois où je déjeune presque tous les jours. Son premier visage, ça peut être le mari de la patronne. Il appelle les gens « citoyen », il met de la bonne musique. C’est un graphiste, un peu un punk. Sa photo figure en illustration de la page Wikipedia de « cool ».
Quand il n’est pas derrière le comptoir il y a deux baristas, un couple. Lui est brûleur et négociant de café, elle est graphiste et tatoueuse. Il y a un pré-requis à être stylé pour ce métier, j’ai l’impression. Quand ils travaillent tous les deux, ils laissent leur chienne dans l’arrière-boutique et l’empêche d’aller quémander des caresses aux clients en empilant des sauts de grains de café à côté du comptoir.
C’est devenu un endroit où je peux me poser sur un tabouret, trop peu confortable pour y rester des heures, avant de reprendre mes consultations de l’après-midi : un espace pour lire, écrire dans mon carnet, ou dessiner. Pas d’ordinateurs, les contrevenants sont rappelé à l’ordre. On s’y sent bien, c’est le but.
J’y suis connu comme un habitué, mais pas parce que je suis le sage-femme du quartier, ce qui fait du bien. La patronne m’a regardé sans lever un sourcil la première fois que j’ai avoué ma profession : « j’ai un voisin qui est sage-femme, il s’appelle Adrien. Tu le connais, Étienne ? » Je n’ai pas envie de tomber dans les clichés qui disent que les hommes sages-femmes se connaissent tous. Cela étant dit, c’est dur de ne pas connaître l’ancien président du Collège des Sages-Femmes. Ça a permit de briser la glace la première fois, et de temps en temps je reste un peu plus longtemps pour la conversation.
La première fois que j’y entré j’ai pris un allongé et une madeleine à la pistache. Ou un cookie au sésame noir. J’aime ça. Surtout en glace. C’est moi ou les pâtisseries au sésame noir sont toujours un peu décevantes ?
Je me suis retrouvé devant le panneau des commandes à poser des questions.
C’est quoi un Miclon ? C’est quoi la différence entre en spumato et une noisette ? Et un latte et un flat white ? Et c’est quoi ça, un V60 ? Ils ont eu la patience de m’expliquer.
Depuis que j’y vais, j’apprends à apprécier le bon café.
Presque à devenir snob, disent mes parents, quand on boit un café après le dessert au restaurant ; c’est de leur faute pourtant.
Oh j’ai un souvenir assez marquant de mon premier expresso. Je t’ai jamais raconté ?
Nous étions arrivés beaucoup trop tôt à Milan par le train de nuit.
J’avais tout juste dix-huit ans : des vacances d’adultes avec les parents, l’occasion de boire de l’alcool au restaurant, l’autorisation de quitter l’hôtel pour aller boire un verre le soir ; avoir un budget restaurant et sortie infiniment plus élevé qu’en partant seul.
Le train de nuit, donc. Nous étions arrivés à 5h37, réveillés par une cheffe de cabine italienne atrabilaire, qui nous a presque jetés sur le quai avant que le train ne reparte pour Venise.
On s’est retrouvé sur un banc, pendant une heure, pour somnoler.
Les premiers cafés n’ouvraient pas avant 8 h et demie pour un petit déjeuner ; l’hôtel pouvait nous recevoir à 10 h. Mon père m’a tapé sur l’épaule alors que j’essayais de me concentrer sur mon livre. « Viens, on va essayer de se réveiller ».
Il m’a trainé dans la gare à l’architecture art déco — c’est fou à quel point on pourrait dire fasciste — avec ses frises sculptées monumentales, ses hommes musclés au torse luisant de sueur du travail paysan, ses lions stylisés, et ses immenses voutes sombres. Il m’a amené devant un guichet qui venait de relever son rideau de fer.
« Due caffè per favore ».
Je me suis retrouvé avec un expresso minuscule dans un gobelet en carton que j’ai gobé d’un coup. C’était acide, c’était rond, c’était fort. Ça réveillait. C’était meilleur.
Globalement, à mon niveau, le café et le vin représentent la même problématique : je n’y connais rien — juste assez pour comprendre ce que je bois. Je n’ai pas envie de prétendre avoir une culture sur le sujet. Avec l’âge j’apprends à accepter que je n’aurai jamais le temps ni la patience de tout savoir.
Je dit au barista que je lui fais confiance, et quand je fais une extraction sur ma pause à Nanterre, je prie pour que le café que je partage avec mes collègues soit bon.
Parfois il est super, parfois il est un peu raté.
Avoir des habitudes me fait du bien. Les tiers-lieu sont une chose qui manque de plus en plus. Il m’arrive de croiser des patientes ou des couples, mais je ne dis rien. Je souris. Elles me font un signe et me laisse avoir ma pause. Je suis juste une personne dans la salle qui boit son café en discutant avec les clients et en échangeant des blagues avec les baristas.
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