Les week-ends étaient longs, surtout quand j’étais seul.
J’étais la dernière personne à plaindre.
Je n’étais pas malade, pas en garde et j’avais même le passe-droit parfait pour sortir de chez moi en cas de besoin. J’avais même ce privilège, rare pour Paris, d’avoir un balcon et je profitais du soleil de ce mois d’avril 2020 en ne percevant que par interfaces interposées la pandémie qui tuait à tour de bras. Ma mère au téléphone, les copains sur Discord ou sur WhatsApp, les mutuels sur Twitter…
Les gens s’étaient mis à faire du pain maison — oh j’y avais pensé, mais trouver de la farine était un vrai défi. Je n’étais pas capable d’écrire. Je n’avais pas le talent de Christian Lehman pour raconter la crise au quotidien. Je vivais une sorte d’état de sidération, la course aux choses banales : soigner les gens, gérer les sorties de maternité, continuer à payer mes charges qui, elles, ne se s’arrêtaient pas quand le reste du monde faisait une pause. J’en ai déjà parlé.
Une vidéo sur YouTube m’avais convaincu que je pouvais apprendre le dessin. J’avais un peu de matériel, du papier, une facilité de déplacement. Les gens s’ennuyaient chez eux et beaucoup d’artistes avaient perçu l’opportunité de vendre leurs compétences. J’ai commencé les bases, j’ai suivi les excellents cours d’anatomie artistique de Jean-François Debord, capturés dans sa dernière année d’enseignement aux Beaux-Arts. Si au niveau médecine il raconte parfois de volumineuses bêtises, ça m’a fait réviser une matière que je pensais connaître.
Ça a été une obsession pendant quelques mois, puis c’est passé. Sans doute à cause de la danse, de ma reprise plus intense du travail ou tout bêtement de la grossesse de ma chérie, du déménagement…
Je vais mettre ici une ellipse de presque 4 ans. Mon aquarelle, mes polychromos et mes feutres à alcool ont pris la poussière. Ma fille adore ça. Mon fils est curieux. S’installer ensemble sur la table de la salle à manger pour colorier, dessiner, découper et coller est devenu notre rituel du début d’après-midi pendant les jours de repos. J’ai fait quelques dessins moches avec ce qui me restait de 2020.
Puis, au hasard de Tiktok j’ai entendu parler de Drawabox.
La démarche m’a intéressé. C’est gratuit, mais il faut s’engager dedans. Accepter que ça sera ingrat, jurer de faire du mieux possible à chaque dessin et trouver un équilibre entre les devoirs demandés et les travaux personnels. Les exercices sont validés par des pros (contre une modique rémunération), et ils vous disent si vous avez le droit de passer à l’étape supérieure, et là où vous avez fait des erreurs. Ça a le mérite de rester simple : trait et ellipse, boites, géométrie et perspective ; plus tard valeur, texture, applications à des sujets concrets…
Il y a un point commun notable entre le dessin et l’écriture, notamment manuscrite : poser quelque chose, prendre un peu de recul, regarder ce qu’on a fait, modifier. Ne pas se dire que ça sera parfait le premier coup, même si on peut être très content du premier essai. Il faut souvent recommencer plusieurs fois. J’essaye de m’accrocher. J’ai même fini mon premier Inktober. Ça a l’air bête dit comme ça, mais 31 dessins originaux en 31 jours, c’était un effort soutenu pour moi. Je partage ça ici.
Et puis il y a le Flow. Mon cerveau se débranche, mes mains commandent. Mon flux de pensée n’est plus une petite voix qui me glisse des choses en permanence, mais se matérialise sur la page en direct.
Le dessin m’apprend que je peux penser sur une feuille autrement qu’avec des mots. Le temps n’existe plus, le monde et les horreurs qui m’entourent s’éloigne. Je ne pense plus aux enfants morts sur le sol d’un hôpital, aux famines, aux larmes, aux gens qui dormiront dehors, aux patientes précaires. Je me recentre sur ce qui a l’air d’avoir du sens dans l’instant présent, des choses sur lesquelles j’ai une prise, un endroit où l’erreur n’aura jamais de conséquences — peut-être juste être ridicule.
Ma mère et mon père s’y sont mis pour leur retraite. Il doit y avoir une espèce d’appétit familial. Après tout, me disait ma juriste de marraine : dans ma famille alsacienne on est soit avocat, soit artiste, soit soignant.
Peut-être qu’on n’est pas obligé de choisir.
Je deviens cette personne qui dessine les gens dans les coffee shop, au restaurant ou au relais H avant la crèche. Un carnet dans ma sacoche, trois stylo à encre.
J’ai, pour la première fois, des discussions sur des intérêts communs avec ma mère, et je crois que ça me manquait. Pas de famille, pas de politique ou de conflit : juste chercher ensemble un chemin dans la forêt de la créativité.
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