Ce billet est un remaster du billet de l’avent du 3 décembre 2018 nommé Asepsie Verbale. Il ne correspond plus à ce que j’écrirais sur le sujet mais ça reste un sujet tellement important que je me dis qu’une réécriture est une bonne idée.
Quand j’étais plus jeune, mes formatrices me disaient « réfléchis à ce que tu dis, et à qui tu le dis, et, en cas de doute : tais-toi. » Je détestais ça.
Mais avec l’expérience, je dois hélas reconnaître qu’il s’agissait d’un conseil important.
Un peu une pose à prendre : après avoir écouté quelqu’un déposer son fardeau sur la table, avec les détails, les bricoles, les morceaux rapportés, la première réponse qui vient, celle qu’on avait sur le bout des lèvres en écoutant, est souvent inadaptée. Je leur dis que leurs questions sont légitimes et complexes, et je prends sincèrement le temps de réfléchir à ce que je vais bien pouvoir répondre à ça.
Parce que parfois, pfiouloulou.
Les mots des soignants peuvent balancer un parpaing dans la tarte à la crème de la prise en charge médicale. Aussi, j’essaye d’adapter mon langage. Trouver la bonne analogie peut débloquer des situations difficiles, convaincre, aider les gens à faire un choix épineux. Ou les démolir, réduire leur image corporelle en charpie.
« Je pense que c’est une catastrophe » dit-elle en s’installant sur la table d’examen.
On est en rééducation, et elle a un motif valable pour être là.
D’avance le périnée de ma patiente sera compris entre « il est parfait j’ai rien à vous faire » et « y a quelques trucs qui expliquent vos symptômes, on va en avoir pour une bonne dizaine de séance. »
Mais ça n’est jamais une « catastrophe », il n’est pas « horrible » ou « totalement raplapla ». Ces mots là sont interdits. Quelqu’un d’autres les a mis dans leur bouche.
On prend un miroir. On en discute. J’ai toujours l’impression que ça permet de briser la glace, en quelque sorte. Il s’agit d’une partie difficile à montrer à un autre être humain, après tout. Moi, j’ai dissocié depuis longtemps, c’est un mardi, mais pas pour les femmes. J’essaye de ne jamais l’oublier.
J’aime bien dire « on va regarder ensemble, si vous êtes d’accord », parce qu’avec des jeunes filles pour qui c’est un premier examen ça leur rend un contrôle sur la situation.
Je fais un tour très général en nommant les choses : il y a des poils là où ils devraient se trouver, une vulve avec des lèvres, un clitoris qui se cache encore — et qui est plus grand à l’intérieur qu’à l’extérieur. Elles peuvent être asymétrique, grandes, petites, plus foncées. Elles seront toujours « normales ».
Le vagin n’est pas encore visible. Pour cela il faudra écarter un peu. Je lui demande la permission.
Ah ! Là se trouve la cicatrice de son épisiotomie d’il y a 15 ans. Elle tire la grande lèvre droite vers l’extérieure. Il y a une rupture dans la continuité de la partie brune de la fourchette à cet endroit là.
Elle contracte, involontairement, en repensant à ce moment.
Je lui demande si ça va, elle relâche les fesses.
Il y a des leucorrhées, parfois du sang, peut-être un petit bout de papier toilette resté collé. Oui, les femmes sont des être humains qui saignent, qui urines et qui ont des pertes blanches.
Il faudrait qu’on examine l’intérieur, pour tester les muscles. Avec du lubrifiant, en demandant le droit d’entrer, en m’arrêtant tout de suite si je sens une contraction sous mes doigts. Elle est involontaire. « Ça m’arrive tout le temps, mais on m’a dit que c’est dans ma tête.
— Mais ce qui est dans votre tête a un effet sur votre corps. »
J’hésite à amener le sujet du vaginisme. Ça n’était pas le problème qui l’amenait chez moi, à la base. Je me dis qu’on a le temps d’en reparler dans une prochaine séance.
Mais en huit ans de rééducation j’ai appris à gérer ce genre de situation, et la réponse n’était évidemment pas de « forcer comme un bourrin ».
On gonfle le ventre, on serre le plus fort possible le bout de mes doigts et on relâche, comme si on voulait laisser échapper un gaz au nez de son sage-femme.
Ça la fait rire, c’est efficace, j’entre un peu plus et on est parti pour tester les muscles.
Je resterai descriptif. Souvent mélioratif : pas mal, très correct, puissant…
La parole, la litanie de la clinique tente de dissiper l’inconfort.
Le moindre mot de travers peut abîmer l’intimité.
Je cherche la parole qui rassure ou qui répare.