Le radio-réveil me regarde de ses LED argentées sur la table de chevet, pendant que mes doigts tentent de récupérer cette saleté de pessaire cube qui glisse. Je sais qu’il me juge parce qu’il est 9h35, que j’ai une patiente à 10h au cabinet, qu’on va papoter 5 à 10 minutes après… C’est une patiente qui a 92 ans et qui a besoin que je la rassure, à chaque fois, sur le fait que ça va aller pour les prochains mois. Elle voudra être sûre qu’on note bien le rendez-vous sur le planning avec sa fille… Et puis ensuite le trajet pour le bureau prend bien 10 minutes.
Ce truc est glissant à cause du lubrifiant, et parce que ma patiente a toujours un traitement local pour son confort. Je coince le cube entre mon index et mon majeur, je remercie mes années de pratique qui ont rendu ces doigts particulièrement forts, et je tourne pour l’amener vers la sortie. Son visage se détend quand je finis par extraire mon opposant, je le glisse dans mon poing, je file dans la salle de bain pour commencer l’âpre tâche du nettoyage, je le mets dans une serviette-éponge sortie à l’avance, et je le remets à sa place, dans le vagin de ma patiente.
Elle me remercie pendant que je prends trois notes, il est 9h47, et que je fais la feuille de soins. Nous prenons un rendez-vous pour novembre, il est 9h52, elle me dit à quel point elle trouve précieux que je sois là pour m’occuper d’elle, et j’ai fini de remettre mon manteau. L’ascenseur met beaucoup de temps à arriver — je n’ai pas le code pour les escaliers — puis je signe le registre de l’entrée avant de m’engouffrer dans la rue.
Il fait chaud.
J’envoie un message à ma patiente. J’aurai quelques minutes de retard. J’aime prévenir. Quand je peux.
La seule horloge du cabinet, c’est celle qui est en haut à droite de l’écran de mon ordinateur. Je me suis posé la question de mettre quelque chose au-dessus de ma table d’examen, notamment pour les séances de rééducation périnéale qui sont courtes et qui s’enchaînent.
J’ai toujours, en garde, eu cette sorte de pression de l’horloge.
Je préférais les cadrans, car je pouvais mentalement visualiser le planning de mon heure de travail à venir. À 10 il y aura les antibios de la primi en salle 3, à 25 il faudra examiner le col de la patiente en salle 1, à 35 je devrai libérer la patiente des urgences, si tout le permet, bien sûr ; peut-être qu’elle devra attendre un peu si les choses se dégradent en salle 4… J’arrivais presque à mettre des post-it mentaux sur le trajet de la grande aiguille.
J’ai développé des techniques, à force. On compte les répétitions, on établit un plan clair sur la séance. Si je veux que ça tourne, j’ai peu de marge de manœuvre.
Je suis en retard, systématiquement, du coup, j’occulte autant que possible.
Le périnée, c’est important, mais neuf patientes sur dix sont surtout là pour le post-partum. Comment vont les enfants ? Oh, en ce moment la grande a ramené une gastro infernale ; mon mec me saoule, j’ai l’impression de devoir gérer un adolescent ; au fait on avait parlé au début de peut-être poser un DIU, mais on peut en rediscuter ? D’ailleurs j’ai une rougeur sur le sein gauche depuis deux jours et…
Je ne sais pas si la sécurité sociale est au courant qu’une partie de mes rééducations périnéales n’en sont finalement pas, mais je pense que l’objectif de prévention qu’on me demande de mener compense nettement les séances supplémentaires.
Et les exercices ? Continuez ce qu’on a fait ensemble à la maison, je pense que vous aviez besoin de faire autre chose aujourd’hui.
À la fin de la journée, parfois, je regarde mes lignes de télétransmission. Je suis presque incapable de me souvenir de ce que j’ai fait précisément. Je me dis juste que ça a été important pour mes patientes ; c’est enfin fini.
Il fait froid.
J’envoie un message à ma chérie. Je rentrerai en retard. J’essaye de prévenir. Quand je peux.