J’ai été un soignant qui écrit, il y a longtemps.
Ma mémoire me joue des tours avec les dates, même si j’ai l’impression de pouvoir placer certains billets. Comme la fois où j’ai écrit mon histoire sur un papa perdu entre deux portes et qu’Ely m’a attrapé devant l’ascenseur pour me dire qu’elle trouvait ça bien.
C’était, dans une maternité de banlieue Sud, il y a dix ans, mon premier vrai poste de sage-femme. Il était quoi ? 7h45, juste avant la relève et les transmissions, au moment où l’accueil avait appelé pour dire que, je voudrais pas vous embêter à une heure matinale, mesdames, enfin excusez-moi, monsieur, mais la dame qui est sur le parking des urgences dans son véhicule a l’air de vachement être en difficulté, elle a un gros ventre et son mari s’agite devant la voiture donc… J’ai dit que j’arrivais avec une voix calme qui m’a surpris, puis j’ai regardé Carla (je crois, mais je modifie les prénoms de toute façon) et je lui ai dit de chopper un kit d’accouchement parce qu’une femme avait besoin de nous. Ma cadre ne voulait pas que les agents glissent dans un couloir et qu’elles se cassent un truc, donc on a couru en trottinant.
Au final, la femme était en travail, son col, examiné à l’arrache sur une banquette arrière avec toute la dignité possible — un mari qui tend son imperméable devant la portière ouverte pour faire barrage aux passants inexistants — m’apprit qu’elle accoucherait sans doute aujourd’hui, mais qu’on était pas pressé non plus. Ely est arrivée en renfort à ce moment-là, avec un fauteuil roulant. On m’a dit que tu t’occupais d’un accouchement inopiné quand je suis arrivée. Bonjour Madame. Est-ce que vous pouvez marcher ou est-ce que vous voulez le fauteuil ? Tant qu’il est là, profitez-en. On est retourné tous les cinq prendre l’ascenseur avec un kit d’accouchement sous le bras.
Je revois cette scène, son carré brun, la complicité qu’on partageait parce que j’étais plus ou moins anonyme, mais qu’elle savait qui j’étais et ce que j’écrivais. Tout était presque vrai.
J’ai été ce soignant qui, avant, partageait les choses de façon presque brutales. J’ai dit dans l’article précédent que je voulais évacuer, à l’époque. Catharsiser. Quand la vie vous donne des trucs pas cools, vous en faites un article — et le fait que j’ai auto-censuré ce que j’avais jeté sur l’écran au début me montre que j’ai mûri. Je crois.
J’avais besoin de hurler ma douleur sur l’injustice de l’univers qui vient fracasser une famille. Est-ce que j’ai gagné une pudeur excessive ?
Quand on m’a demandé de préfacer un recueil de billets de blog de sages-femmes, c’est la première idée qui m’est venu. Raconter, c’est trahir. Les patientes, les lecteurs, l’histoire qu’on m’a confiée et un peu moi-même.
Ce que vous lisez n’est pas vrai. Je fais en sorte que ça ne soit pas le cas.
Je me souviens de cette soirée du cours de théâtre, au lycée, où Maëlys s’était lancée dans une improvisation sans parachute, une histoire personnelle à raconter sur le plateau, entouré du regard silencieux des autres ; un truc très réaliste, trop réaliste ; une cascade interdite. Le genre de truc où l’apprentie actrice oublie de se protéger, de créer son masque, son bouclier, la nécessaire distance narrative pour dire, vivre, subir le pire sur scène, puis aller boire une pinte en racontant des conneries aux copains après.
Tout d’un coup, au détour d’une phrase piégée, Maëlys s’est arrêtée. J’ai vu un truc d’une intimité folle quand elle a craqué. Je ne sais pas pourquoi. Les larmes ont coulé, comme si ces sillons salins traçaient des fissures sur son visage. Elle disait que le théâtre lui permettait d’affronter ses démons intérieurs, et moi j’étais juste un lycéen naïf et crétin. Il me faut mon recul d’adulte, de l’expérience et de la lecture pour comprendre que ça pouvait être des trucs vraiment pourris.
Je crée un écran de fumée pour cacher le brut. Tous, ceux qui écrivent, nous le faisons. J’ai besoin de cette distance. Je n’aime pas pleurer à chaudes larmes en écrivant un billet, avoir mal quand je sors mes tripes sur une feuille blanche.
Raconter c’est trahir mes patientes.
Je livre, j’expose, des choses qui sont nées de mes relations de soin, et le faire sans modifier quoi que ça soit serait un délit. Je prends ici ce récit de zone grise, ce moment où une patiente me dit un matin à l’ouverture que son premier rapport sexuel, samedi soir lui trotte trop dans la tête dimanche soir pour qu’elle ne voit pas quelqu’un le lundi pour en parler ; il y avait de l’alcool, des questions de bon sens qui ne furent simplement pas posées et, même si elle se dit s’être forcée un peu, elle ne peut/veut pas dire qu’elle a subit un viol.
Je trahis, mais pas au point de mettre dans la bouche des gens des faussetés.
Est-ce que je peux raconter que j’ai vu, dans le même semestre, 5 femmes d’une même famille, qui ont été choquées et impactées différemment quand une histoire d’inceste est sortie du silence ? Ce récit, important, leur appartient.
Pas à nous.
Je peux surtout essayer de rendre ma position à moi, ma difficulté, mes émotions que je garde sous scellés quand je reçois tout ça et que j’essaye d’organiser une réponse.
Raconter, c’est donc vous trahir vous, nous.
Vous venez pour quoi, des cas clinique ? Des récits authentiques ou cocasses ? Vous me prenez pour la sage-femme préférée des Français et vous voulez que je sorte un livre ?
En vrai, si un éditeur passe par ici, ne le prenez pas totalement au premier degré, mon contact se trouve dans la partie À Propos.
Je vais vous parler de moi, de mon nombril, de mes doutes. Je me mets en scène, je porte haut un masque, un pseudonyme, car si je vous disais mon vrai nom, vous iriez me prendre pour une vraie personne. Je suis forcément un peu un personnage de fiction. C’était noté dans tous les cours sur l’incipit et le pacte auto-narratif : les auteurs mentent, les lecteurs sont trahis ; à la fin tout le monde est content.
C’est pour notre bien.
Vous êtes sur un blog de sage-femme qui parlait les derniers temps de presque tout, sauf de sages-femmes. Je vous encourage vivement à rester pour la suite, mais j’ai dans le creux de mon clavier le doute de réussir à raconter correctement ce qui touche à la banalité la plus simple et à l’intimité la plus totale.
À vendredi pour le début de l’avent ?
7 réflexions sur “Raconter c’est trahir (0) – 2023”