« Le plus dur, en fait, c’est le premier », me disent-ils. On prend le thé, parce qu’aujourd’hui, mon planning infernal me permet de m’attarder un quart d’heure. Du sucre, de la menthe, je croque dans un cookie en discutant.
C’est marrant, parce que je réponds toujours aux mêmes questions à domicile.
Il a le hoquet.
Il a entre trois et cinq jours donc… Vous ne devriez pas chercher de routine.
J’ai l’impression qu’on oublie à quel point ils font du bruit, en effet.
Nan, mais vraiment, il ne fera pas ses nuits avant un bout de temps. En vrai, elle a dormi à quel âge votre première fille ?
Le cordon va tomber entre 2 et 20 jours, et il y a de la fibrine dedans, donc c’est jaune-orange, ça colle et ça sent assez fort.
« Oh je n’ai pas de bonne réponse à cette question. Vous faites comment d’habitude ? »
D’ailleurs, c’est pareil pour les mises aux seins, hein. Ils n’ont pas trop idée de ce qu’ils veulent, donc c’est à la demande. Et deux tétés peuvent être espacées ou rapprochées et se passer de façons totalement différentes. D’ailleurs je vous avais dit qu’il ne faut pas chercher de routine ?
« Je n’ai pas vraiment de bonne réponse à cette question-là. Vous en pensez quoi, vous ? »
« J’ai l’impression dans ce que me disent les couples, que ce qui aide beaucoup les ainés, c’est de maintenir une routine. C’est structurant à leur âge. Ça se passe bien de votre côté ?
— Oh, on a eu deux trois crises, mais ça rentre dans l’ordre, répondent-elles avec l’assurance de la multiparité.
— C’est rassurant.»
Tête dans le guidon, toujours, ça fait presque trois semaines un mois.
L’univers s’est arrangé, l’accouchement a été superbe et émouvant.
« Le plus dur, en fait, c’est le premier » nous dit notre sage-femme — je dis « notre » car c’est un peu l’un des rares privilèges de notre profession de pouvoir choisir la personne qui s’occupera de nous. Elle a souri, nous sommes retournés en chambre avec la ferme intention de la couvrir de cadeaux, et j’ai commencé mon congé paternité de 7 jours.
(Ne venez pas faire de décompte, les hommes en libéral qui accueille un enfant on droit à 25 jours de congé paternité en remplissant un formulaire de la sécurité sociale, en joignant un acte de naissance, et en priant pour que les agents administratifs de la CPAM ne soient pas choqués. Il s’agit de 7 jours consécutifs obligatoirement à la naissance, puis de 18 jours à répartir sur les 6 premiers mois en un ou plusieurs morceaux. J’ai posé mes vacances de la Toussaint et de Noël.)
Ma sœur a organisé une soirée pyjama pour sa nièce la première nuit – elle a mis 3 jours à s’en remettre, puis j’ai passé une étrange journée tampon.
J’ai emmené ma fille jouer sur une aire de jeu qu’elle ne connaissait pas, où elle s’est fait des copines qu’elle ne reverra jamais, grâce aux nounous adorables qui étaient là. On a déjeuné dans un restaurant chinois, en attendant que les rideaux d’une pluie battante s’amincissent enfin, et on est allé lui présenter son petit frère. J’ai aussi trouvé une jolie pâtisserie américaine vers Montgallet et j’ai acheté des cupcakes pour sauver ma chérie de ses plateaux hospitaliers insipides.
Les jours suivants, j’ai tenté de maintenir une sorte de routine, malgré le retour à la maison, malgré les coliques et les nuits chaotiques, malgré les coups de sang d’une fillette d’un peu plus de 2 ans qui ne comprend pas encore tout. Elle est très volontaire pour s’occuper de son frère, cela nous ravit et nous terrifie à la fois.
Une patiente m’a conseillé La petite sœur est un diplodocus d’Aurore Petit, et on l’a lu 8 fois le premier soir. Ma fille met ses mots à elle sur la situation, même si elle semble surtout avoir retenu qu’elle était un tyrannosaure.
Le matin, mes yeux refusent de s’ouvrir. Le sommeil reflux. Je cherche à tâtons mon téléphone pour éteindre l’alarme. Ma fille dort encore entre nous, ma chérie s’est effondrée avec une main dans le co-dodo. Je titube jusqu’à la salle de bain pour hydrater mon visage collé. Je laisse la porte de la cuisine fermée pour que le bruit de la broyeuse à café ne réveille personne. Je me retrouve dans mon salon, en caleçon, à manger une part de brownie.
En revoyant les photos des premières semaines, il y a plus de deux ans, je me rends compte que ma tante avait raison en disant qu’elle a « recommencé parce qu’on oublie, mais le plus dur, c’est le premier ». J’avais clairement notion que nous allions mal dormir. L’information était restée dans un coin de mon cerveau, comme cette vague conscience d’avoir survécu à la première tempête, comme si j’avais déjà passé le Cap Horn.
Je suis capable de le raconter, de décrire aux couples ce qui les attend et de comprendre les jeunes parents. Ça m’a fourni les mots que je glisse dans mon escarcelle pour aller leur rendre visite après la sortie de maternité.
Il me reste 20 minutes. Je dois réveiller ma fille, elle gigote à peine quand je la récupère dans le lit, et la porte comme une princesse vers la table à langer devenue trop petite. En sentant son poids sur mes bras, la charge sur mes épaules, je me fais la réflexion qu’elle a encore grandi. Elle se redresse rapidement, les yeux plein de sable. « On va à la crèche aujourd’hui, mademoiselle,
– Crèche ! Voir les copains et les copines » répond-elle gaiement. Un legging, un t-shirt et une veste, et nous sommes partis dans la fraîcheur parisienne. C’est ma première journée, et je suis presque habitué à présent.
Je dois être à la crèche à l’heure, presque un peu en avance, pour être au cabinet à l’heure, presque un peu en avance. Je suis à la merci des aléas des transports parisiens. Mes patientes comprennent totalement, et je retrouve sur leur visage une compréhension fatiguée. « Félicitations, d’ailleurs, disent-elles, ça va ? Pas trop fatigués ?
– Oh on s’en sort. Le plus dur, vous savez, c’est le premier. »
J’ai un peu plus l’œil sur la montre. J’essaye. Je dois être à l’heure pour aller la chercher. Ma chérie et mon fils nous attendent en haut de l’ascenseur au retour. Je leur donne chacun un baiser pour oublier un peu la fatigue de ma journée.
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Une réflexion sur “Garder le cap”