Je me suis levé tôt, un dimanche matin, pour faire du pain. Il y a des priorités dans la vie. N’allez pas imaginer le truc totalement bobo avec un sourdough bread et un levain artisanal, élevé à la farine bio. Je n’ai pas la charge mentale pour faire de l’élevage de levures à boulangerie, ma vie est déjà assez chaotique comme ça ; même si ça pourrait être très pratique pour les pancakes.
Dans ma crise de la quarantaine parisienne, je n’ai pas choisi la poterie, l’escalade ou le pain maison, j’ai un projet d’écriture analogique contre la montée du technofascisme et la perte d’intelligence collective. Un stylo, un carnet, un cerveau. Les abonnements sont toujours ici.
Le reste n’est pas si important.
Je me suis levé tôt, un dimanche matin, pour faire du pain. Il y a une braise au fond de mon système d’exploitation : un père nourrit ses enfants. Il n’y a plus de pain de mie, il n’y a pas assez de lait pour faire des crêpes. Ce n’est pas grave : on va faire du pain non levé. Une sorte de mélange de farine, d’eau, d’huile d’olive, de sel, un peu de lait, que l’on pétri à la main, que l’on façonne comme des galettes et que l’on cuit lentement à la poêle. Les enfants étaient ravis, les photos sur Instagram étaient chouettes, et moi ça m’a conforté dans mon statut.
C’est ce qu’on cherche non ?
En étirant la balle élastique sous mon poignet, j’ai eu l’impression de respecter un geste ancestral, banal, celui que des générations de gens ont fait avant moi, depuis des myriades d’années, depuis qu’un sapiens a mis la main sur des céréales contenant du gluten.
Oui, cette histoire est fade.
Tout le monde parlera du Papa qui bravera la tempête pour aller travailler un samedi. Quel héros, ce sage-femme, qui laisse sa famille pour gratter quelques euros supplémentaires et aller assurer la continuité des soins.
Le mec de 38 ans en dette de sommeil, qui se fait tirer du lit par une tape sur la tempe « Papa, faire le dessin » de son deux ans, qui laisse sa chérie dormir, et qui prépare le petit déjeuner, en comptant sur la caféine pour tenir ? Ce n’est pas un héros.
Le contrôle coercitif repose sur le fait qu’un homme se sentira légitime de saisir les ressources qui se trouvent dans son environnement et se les arrogera de façon prioritaire.
C’est con, mais ça commence quand il mange le dernier yaourt au chocolat du frigo « parce qu’il le mérite » en refusant de s’avouer sur le moment que son fils fera une crise lors du déjeuner parce que « Yayourt ! » Pourquoi lui plus que moi, se demanderait ce père. Qu’est-ce qu’il a fait, lui, aujourd’hui, pour mériter une mousse au chocolat, alors que moi j’ai passé une journée à aider les autres, à me rendre utile, à ramener des ressources ?
J’aime mon fils.
Ça devrait être la seule réponse.
Donc il mérite d’avoir ce dessert.
Et des câlins.
Et des bisous partout sur le visage.
Raisonner autrement, c’est déjà commencer à créer une hiérarchie dans la famille, enseigner une doctrine : il y aurait ceux qui font et mériteraient des ressources, il y aurait ceux qui attendent la nourriture. Travailler deviendrait prioritaire : plus important que des choses complexes comme apprendre les couleurs, grandir, rire en essayant une nouvelle choses (« faire des bêtises » en langage adulte) et aller à la crèche ou à l’école. S’épanouir.
Mon logiciel interne ne m’avait pas préparé à ça.
Le monde ne m’avait pas préparé à ça.
J’ai été façonné, au corps défendant de mes parents — quoique — par le patriarcat et le capitalisme.
Ursula K le Guin, autrice majeure du vingtième siècle… — en vrai, si vous n’arrivez pas à lire de Fantasy ou de Science Fiction, c’est sans doute parce que toute la littérature que vous avez laissé passer entre vos mains pour le moment a été écrite par des hommes, ou des femmes qui veulent écrire comme des hommes, pour d’autres personnes. Il y a des auteurs/autrices qui se sont sortis de là, je pense à Anouk Faure, à Becky Chambers ou à Patrick Dewdney1 — Ursula a écrit un essai qui me semble majeur à ce sujet : la théorie de la Fiction-Panier.
Ok, j’ai lu Bell Hooks avant que ça soit brandi par des mecs performatifs, et j’ai compris que mon père avait fait quinze ans de psychanalyse pour éviter que je n’ai à subir ce qu’il a vécu2. Je suis quand même endommagé sur le plan émotionnel. Mes parents ont travaillé plus ou moins dur dans ce sens, avec les armes qu’ils avaient à l’époque. Ils ne sont qu’une petite partie de la société qui m’a fait du mal.
Ce n’est pas le sujet.
J’avais vu une vidéo d’un psychologue (que je ne retrouve pas avant de publier, donc c’est pas drôle) qui parlait de l’influence des parents sur la personnalité de leurs enfants. Une histoire de milieu social et d’épigénétique. Terrifiant et rassurant. Mais il oubliait d’appuyer sur la transmission d’histoire et de codes culturel.
Donc si je sais que je suis endommagé, je peux me gérer et me guérir. Mais comment est-ce que je fais mieux ? Et bien c’est le moment où Ursula le Guin et Christine Delphy se rencontrent et créent dans ma tête la théorie de la Fiction-Panier-Égalitaire.
Ursula dit, en gros « Le premier outil inventé, avant les pierres qui coupent ou les bâtons qui percent pour tuer, c’est le sac-à-porter des choses : des enfants, des ressources, du bois, des herbes ou de la nourriture. Aller sur un lieu, manger et repartir, c’est bien. Récupérer des ressources et les transporter, c’est mieux. Le faire ensemble, c’est beaucoup plus efficace. Avant les histoires de héros, il y a juste des gens qui ramassent de quoi se nourrir, se vêtir et se chauffer, et qui partagent leurs ressources.3
Puis un jour Oompf va avec ses copains tuer un mammouth, et c’est fou parce qu’ils partirent 8, ils reviennent 2 avec une quantité de ressources hallucinantes pour un village du paléolithique, et Oompf est un héros. On chante sur lui des histoires, comment il a vaincu, comment ses copains sont morts. Est-ce qu’il a nourri tant de monde ? Non, car la viande et le cuir pourrissent, les os peuvent être utilisés, mais pas tous.
Mais il acquiert un statut : il chasse, sort risquer sa vie. Sa voisine, elle, est seulement allée chercher de l’orge et des baies à mâcher ce matin et est revenu avec un sac plein ; elle a écrasé l’orge avec une caillou blanc, qui a mélangé avec de l’eau, une bouillie nourrissante pour son petit, elle fait cuire ça sur une pierre chaude pour faire une galette de pain non levée que les plus grands garnissent d’herbes aromatiques, de baies sucrées et de lait caillé fermenté que les grands iront manger avec joie au soleil sur l’herbe.
Parce que la première histoire est plus belle, on dira qu’elle est faite pour être chantée pendant la veillée. La deuxième est une recette de cuisine qui se chuchotera devant l’âtre entre copines. »
Raconter, c’est trahir.
Vous vous souvenez ?
Mettre en valeur ces histoires c’est perpétuer, justifier une domination4. On choisit de raconter une histoire plus qu’une autre. En ce moment ça me donne envie de continuer à écrire, de défendre une voix différente.
Vous aussi vous pouvez le faire.
Bref, c’est le moment où Christine dirait, en gros, « ce héros-homme qui sort, risque sa vie, utilise son corps pour récupérer des ressources, doit se maintenir en condition. Là commence une économie domestique du patriarcat qui écrase la vie des femmes et des enfants pour maintenir une asymétrie d’acquisition économique au sein même du foyer ; et apparaissent les stratégies de violence pour maintenir cette domination intime. »
C’est là que commence le contrôle coercitif et les violences.
Si les hommes sont valorisés pour être des héros, alors il serait logique qu’ils cherchent à s’arroger une partie plus importantes des ressources locales : il y a un corps à entretenir, des muscles à conserver, des besoins en calorie, en viande et en confort. Réclamer davantage de nourriture, du temps personnel pendant que sa compagne gère un foyer, négliger ses enfants, accéder une l’intimité physique.
Il suffirait de cultiver un lopin de terre pour se dire que cet personne forte et ses fils auraient également le droit d’utiliser leur puissance physique pour tenir un grenier/moulin/four et décider de qui mange ou qui ne mange pas ce soir, ou quelles parties de l’animal.
On ne sait pas encore que la viande rouge file le cancer colorectal à l’époque.
De là à parler de chef, de roi, de conquérant il n’y a qu’un pas. Est-il alors légitime d’aller tuer le mec d’en face, sa femme et ses enfants pour étendre son domaine ? Ce serait une mauvais histoire de la fin du néolithique et de l’apparition de l’agriculture, et ce sujet est trop intéressant pour être traité en quelques lignes.
J’ai juste envie de me dire que je ne veux pas être ce genre d’homme là.
Je ne veux pas transmettre cette charge à mes enfants.
J’ai connu assez de parcours d’excellence et de concours dans ma vie pour savoir que la mise en concurrence rend finalement les gens amers et tristes.
Ce qui ratent remueront encore leur échec dix ans plus tard ; les vainqueurs, traitement contre la dépression en main, se verront renvoyé à la chance qu’ils ont d’occuper leur position. Et tout le monde fera semblant de croire que les cartes étaient distribuées correctement au début et que le déterminisme social n’était pas si important que ça. C’est l’école de la République et il y a marqué « Égalité » sur la façade.
Je ne veux pas être un héros. Je ne veux plus.
Je veux manger à ma faim, voir mes enfants devenir des gens heureux et détruire le capitalisme financier. En espérant que plus tard il y aura un bout de planète pour eux qui ne ressemblera pas à un mauvais roman dystopique.
A suivre.
- Liste non exhaustive, rajoute ton autrice de SFF préférée en commentaire. ↩︎
- Je n’ai jamais écris sur ce grand-père là. C’était un homme violent, un terroriste affectif, l’amour de la vie de ma grand-mère, un créateur d’emprise et globalement pas du tout un modèle à suivre. ↩︎
- C’est marrant comme les paniers en fibres végétales disparaissent dans la tourbe millénaire alors que les pierres pour tuer sont faciles à déterrer et à mettre dans des vitrines de musée. ↩︎
- Je crois qu’on a donc une responsabilité envers nos enfants : je préfère Bluey à d’autres dessins animés parce qu’il parle du quotidien familial avec une petite touche de magie. Tant pis si ma fille a juste envie de me bolosser après en refaisant les jeux qu’elle a vu dans les histoires du jour. ↩︎