Demain, elle aura 25 ans.
Il est venu le moment de sa consultation annuelle. Elle s’est résignée.
Depuis ses 15 ans c’est un rituel de fin d’année :
Un suivi de spécialiste ; tout regarder ; tout. Elle est fermée sur le fauteuil devant mon bureau, et je mentirais en disant que c’est rare.
Elle se heurte à mes certitudes, à mon cadre de consultation construit avec le temps, mes mesures qui rassurent et qui détendent1.
Ses défenses sont levées, les gardes sur les murailles bandent leurs arbalètes, vigilants.
Elle sait. Presque trop de choses.
Cette jeune femme a déjà vu beaucoup de soignants en gynécologie, peut-être trop, davantage que certaines de mes patientes de 42 ans malgré trois grossesses.
Je la laisse parler. Ses mots nappent la surface de la consultation, elle passent d’un sujet à l’autre, et je remercie l’informatique de me permettre des allers-retours.
Je me souviens de ma peine d’étudiant : « tes notes sont mal organisées Étienne, on n’y comprend rien » disait la sage-femme de salle de naissance. Devant une patiente aux urgences, dans les dix minutes qui m’étaient imparties, j’avais juste jeté des idées sur la page du dossier Audipog. Alors tout y était, factuellement, mais pas dans l’ordre. Il manquait les cases dessinées sur les côtés pour les examens complémentaires, une conclusion nette… Oh qu’ils m’ont fait souffrir les résumés de dossier d’hospitalisation pendant mes stages2.
La vie n’est jamais une série de cases qui se remplissent dans l’ordre.
Elle me déverse son histoire.
Je passe les premières minutes à écouter, à écrire.
Je demande une pause de la main, une précision, puis je la laisse reprendre le fil de son récit. La colère est là. Elle est larvée entre chaque paragraphes. Elle a de l’endométriose, découverte à l’adolescence3. Elle a eu des imageries, un traitement, puis un autre, essayé un SIU ; elle a eu mal donc elle a retiré son SIU ; elle a pris une pilule. Elle a fait un bilan d’extension, arrêté sa pilule.
Je ne prendrai plus d’hormone, pose-t-elle, à la fin.
En creux on lit son corps qui a subit des touchers, des palpations et des échographies. Sa pudeur de jeune femme ? Elle glisse un regard vers la table d’examen, ses bras se resserrent sur son ventre.
Donc on discute.
Parce que la première chose à faire, c’est l’entretien non ?
De sa façon de gérer sa douleur.
Parce que si j’ai compris quelque chose à la douleur au fil des années — disons pudiquement que ça fait un certain temps que je m’occupe de la douleur des gens — c’est que c’est un monstre aux multiples visages.
Celui qui rappelle qu’on est en vie, celui qui annonce que les règles arrivent, celui qui rassure sur l’effort à la piscine ou à la salle. Elle nous dit qu’un enfant est en route, bonne nouvelle ou terrible épreuve.
C’est la brûlure qui n’est pas si grave car, paradoxalement, elle fait un mal de chien4 ; celle qui fait vomir, empêche de marcher. Elle est la migraine qui vous colle une baffe dès qu’un écran, un cri, une stimulation, ou une enfant de quatre ans vient vous chercher, et qui, parfois, vous fait vous demander si écraser votre crane sur le mur, comme on casserait un œuf, ne laisserait pas le feu sortir.
Pour l’instant, les anti-inflammatoires « fonctionnent ». Si vous avez une routine, on en reste là. Un jour ça n’ira sans doute plus.
Et le jour où ça n’ira plus, on fera quoi ?
Et bien ce jour-là, on en reparlera. Il faudra réfléchir à un autre traitement — vous réadresser à un spécialiste peut-être.
J’en a vu presque trop dans ma vie. Encore quelqu’un qui me verra en dix minutes entre deux autres femmes qui ont mal au bide, dit-elle avec lassitude.
Il y en a des biens, je vous le promet.
Elle soupire. Si vous le dites.
Et maintenant ? Si on faisait un frottis, vu que vous venez pour ça ?
À quoi ça sert un frottis ? Ok, il y a un courrier de la sécurité sociale qui dit que c’est bien de le faire, et sa mère la saoule avec ça.
Mais elle, elle en pense quoi ? En vrai, il n’y a pas d’urgences, et on peut le repousser.
Je repense souvent au gynécologue qui faisait la formation sur l’IVG médicamenteuse et qui soutenait le contraire. Il incluait un frottis du col dans la consultation pré-IVG parce que « on ne sait jamais quand on reverra les patientes en gynécologie ».
Evidemment, c’est à mettre en relation avec les parcours de soin de chacun. Il n’y a pas, encore une fois, de règles absolues dans le soin. Mais ce n’est pas non plus une urgence absolue.
Est-ce que c’était un aveux de sa part ? Que la grande des majorités des patientes qu’il rencontre n’ont fondamentalement pas envie de le voir, et aurait fait l’économie de cette consultation s’il n’avait pas été question d’accéder à une interruption de grossesse ?
Il a l’air super sympa ce gynécologue, pourtant.
Peut-être qu’on peut aussi traiter les femmes comme des adultes.
Donc.
Avant d’inviter ma patiente à s’allonger sur la table d’examen, je lui pose la question : pourquoi diable, alors qu’elle n’a pas de problèmes apparent, est-ce qu’on va l’embêter avec un spéculum ? Une feuille, un 4 couleurs, je fais un dessin.
Le frottis : ça sert à dépister les cancers du col de l’utérus.
Pas le papilloma virus (ou HPV), mais les stades pré-cancéreux qu’une infection chronique peut laisser, et qui, si on ne fait rien, évolueront vers un cancer.
En dix ans. En restant asymptomatiques.
On n’est donc pas spécialement pressé devant l’absence de signes d’alerte.
Au delà du schéma, nous parlons du rythme des examens : notre premier prélèvement n’est jamais totalement fiable, c’est une bonne idée d’en refaire un l’année prochaine pour vérifier. Ensuite on recommande un examen des cellules du col (une cytologie dans le jargon) tous les 3 ans, et après 30 ans une PCR HPV (une Polymerase Chain Reaction) tous les 5 ans. Jusqu’à 65 ans5.
Et si on trouve quelque chose ?
Et bien on est content parce qu’on pourra lui latter la gueule à coup de laser et ça ira mieux6.
Repousser le geste de quelques mois est une possibilité. Savoir qu’elle a toujours le choix la soulage visiblement.
Alors on fait un frottis.
Avec du lubrifiant et en faisant attention au relâchement de son périnée.
Le geste est court et indolore. Gênant, oui.
Je trouve que participer aide les patientes, mais elle ne veux pas mettre le spéculum elle-même. Peut-être l’année prochaine, dit-elle en riant presque.
Pas un rire nerveux.
Le temps de décrire le geste, la brosse est dans le flacon, le spéculum est retiré, elle s’assied sur la table d’examen.
Vous pouvez vous rhabiller, on a finit.
On ne regarde pas mes seins, demande-t-elle ?
Pourquoi faire ?
Je ne sais pas trop. D’habitude. Les autres.
Je crois qu’elle a baissé le pont levis, relevé la herse.
On peut regarder, si vous avez envie. Je ne suis pas persuadé, au fond de moi qu’il y ait besoin. À moins qu’il y ait quelque chose qui vous inquiète ?
Non. Je crois juste que j’ai envie qu’on regarde, dit-elle.
Alors je lui donne le miroir et on examine ses seins ensemble. On en discute un peu. L’examen est, sans vraiment de surprises, normal.
L’acte n’apportait pas vraiment de valeur médicale à ma consultation.
Elle a choisit de le faire, c’est peut-être le plus important.
- En gros, voir le premier billet de l’avent : on n’examine pas une femme asymptomatique sans raison valable. ↩︎
- Aucun regret, par contre, d’avoir acquis cette compétence. Notre travail demande de la rigueur et cela s’acquiert en pratiquant. ↩︎
- Et la grande différence par rapport aux années 2000, c’est qu’elle l’a su, contrairement à toutes mes patientes à qui on a juste prescrit une pilule sans donner d’explications supplémentaires. ↩︎
- Ce qui veut dire que les nerfs sont toujours intacts sous la blessure, et que c’est donc moins pire que ça en a l’air. ↩︎
- Les recommandations les plus récentes de l’OMS vont sans doute rentre ce discours obsolète dans peu de temps, mais ce sera l’occation d’en reparler ↩︎
- C’est totalement un discours familier, mes correcteurs à l’examen du Diplôme d’Etat auraient crié sur ma copie. Heureusement c’était il y a longtemps. La réalité est un tout petit peu plus compliquée que ça, mais ça reste généralement vrai. ↩︎