Au café, pendant la danse de la Grande —
J’ai commencé par changer de table. La première était instable.
Je n’aimais pas la sentir tressauter à chacun de mes mots.
Je sens la tension dans le poignet, j’ajuste la position. C’est l’échauffement après tout. J’ai l’occasion d’écrire. Amener ma fille à la danse s’est fait organiquement, parce que « Maman est malade, elle souffre d’asthénie post-semaine de travail ». Le privilège du jargon médical, c’est de pouvoir étouffer les questions d’une enfant de quatre ans et demi en échange d’une grasse matinée.
J’ai mis un chronomètre, bien sûr.
En retapant le texte sur mon écran d’ordinateur aussi.
Entre deux patientes au cabinet. La pression, l’urgence, le besoin de définir une limite à l’effort, sans quoi le risque existe de ne jamais s’arrêter.
Okay. Je crève de peur. On y va.
Les Correspondances d’un Passeur
Cher toi,
À quand remonte ta dernière lettre ?
J’ai l’impression qu’on ne s’est pas écrit depuis une éternité.
Je ne suis pas allé voir ma grand-mère en Touraine à Noël, je me sens coupable.
Ma grand-mère, quatre-vingt quinze (95) ans, ma dernière1, est la personne qui me donne le plus la conscience du temps qui passe.
Avec mes enfants.
J’étais à mon bureau cette semaine, dans le salon. Assis à l’ordinateur, je travaillais sur un texte — et miracle, aussi, un billet de blog. Ma grande a déboulé.
Immense. Pipelette.
Tu as déjà 4 ans et demi, toi ? Le temps de se retourner, on ne voit pas ses enfants grandir, on le constate.
Tout d’un coup, le père de Kiki, la petite sorcière, se rend compte que sa fille qu’il devait emmener camper samedi, son trésor, a treize ans. Elle quitte la maison ce soir sur le balai de sa mère pour faire son apprentissage.
Les années ont dû passer à une de ces vitesses pour eux.
Elles me donnent toutes les deux le vertige du temps, un memento mori. J’en ai fait des insomnies à regarder le plafond. À me demander ce qu’il restera de mon passage ; je suis le maillon d’une chaine, d’amour j’espère, qui continuera à la génération suivante.
Donc, si vous lisez ceci, prenez un temps pour respirer.
Levez le nez de la feuille/l’écran, regardez où vous êtes, les gens autour de vous.
Ce lieu, ce moment, n’existera plus jamais.
Prenez le entre l’index et le pouce, réalisez que vous ne pourrez pas le saisir et, que malgré tout vos efforts, la poussière du sablier vous glissera entre les doigts.
Tempus fugit.
Carpe diem, quam minimum credula postero2.
Je deviens stoïcien3 en approchant de la quarantaine. L’ordre des choses, que les américains nomme la crise de milieu de vie. J’apprends. Après tout, dans sage-femme il y a…
À quand remonte ta dernière lettre ? Celle que tu as reçue ? Ou envoyée ?
Si tu es proche de mon âge, il s’agit sans doute d’un faire part.
Je reçois souvent ceux qui annoncent une naissance. En même temps c’est mon travail. Je les aime tous. Encore plus s’il y a dessus quelques mots manuscrits. Je les mets à mon tableau, ils me regardent travailler. Mes couples réfléchissent à des prénoms en les pointant du doigts quand je quitte la pièce.
Selon tes proches, tu peux aussi recevoir des faires parts de mariage ou de baptêmes.
Je te souhaite de ne pas recevoir d’avis de décès.
À mon âge j’en ai déjà reçu quelques-uns, de durs rappels à la réalité.
Des copains pressés partent parfois en avance. La douleur est pour les survivants.
J’ai eu peur que Zoé les rejoigne, mais le sort a décidé que…
Bonjour, c’est ta rationalisation post-traumatique. Je n’étais pas invitée dans ce billet, mais ton carnet était ouvert. Je me permets. À la base ce n’était pas ça ton sujet, Étienne.
Pour Noël, j’ai écrit à ma grand-mère.
« Une lettre qu’on garde précieusement » m’a-t-elle répondu.
Au lieu de tapoter un message ou de juste signer une carte de vœux, j’ai pensé que c’était important de prendre du temps pour elle. Patiemment, j’ai mis mes pensées du jour sur une feuille. Écrire à la main : pas comme une prise de note, mais avec la volonté d’être lisible.
En tant que personne « qui écrit », je comprends la différence qu’il y a entre s’adresser à du public ou à une personne isolée.
Certains textes ne sont pas faits pour tous les yeux.
Il y a un truc fascinant dans le courrier.
Quelqu’un l’a créé pour toi. Ce n’est pas un texte généré par un logiciel ; c’est intentionnel : une enveloppe, quelques fragments, des mots lisibles — on l’espère en tout cas — jetés sur quelques feuillets. J’ai ajouté une photo de notre famille et mes enfants ont joint des dessins.
Nous avons créé ensemble un objet intime. Ma grand-mère l’a rangé près de ses photos — des cartons de photos — avec celles que mon grand-père lui a envoyé : des lettres d’amour. Elle ne les relis pas. C’est derrière elle.
Mais il y a dans ces plis quelque chose qui n’existait que pour ses yeux à elle.
Je n’oserais pas les lire, même avec son autorisation4.
Et vous, ça fait combien de temps que vous n’avez pas reçu une lettre ? Une vraie. Une ou plusieurs feuilles, écrites à la main, qui vous sont personnellement destinées ?
Moi, ça faisait depuis le lycée.
Je me souviens que j’étais en Lituanie.
Au lieu d’envoyer une carte postale à mes amis, j’avais sorti copies-doubles et stylo-plume, à plat ventre, au fond de la tente5. Je racontais mes aventures : il y avait le mois de juillet, la chaleur, l’ennui, le bruit du ressac léger de la Lagune de Courlande que mon groupe avait traversé sur un navire à voile. J’étais à Ventė. Je ne mesurais pas la chance que j’avais. On mangeait mal de chips et de conserves achetées dans le kiosque du village, un endroit couvert de gravures soviétiques et d’alcool, des cartons et des caisses aux couleurs vivent, du sol au plafond. On dormait sur un sol de pierres et de racines à peine amorti par les tapis de sol. La lecture en anglais d’Harry Potter And The Half Blood Prince me semblait prioritaire à l’ivresse du voyage.
Le gardien du parc ornithologique était un vieux bonhomme qui n’avait pas bougé depuis la fin de l’URSS et qui parlait 8 langues, dont un français impeccable à l’accent indéchiffrable. Le Cap Ventė est une référence pour l’observation de la migration des oiseaux en Europe. C’est étrange, en regardant sur une carte, de se dire qu’on a été à cet endroit-là un jour.
J’ai écrit des lettres que j’ai posté là-bas.
J’ai reçu des réponses qui m’attendaient à Paris. Elles avaient pour certaines une semaine ou deux de latence.
Et ce fut la dernière fois.
Deux ans après tout le monde avait un accès privilégié à internet.
Deux ans encore après les gens partageaient tout cela sur Facebook.
Deux ans encore, et les photos de vacances partagées sur WhatsApp remplaçaient l’écrit.
Quand j’ai posé la question à ma sœur, elle m’a dit que ses dernières fois, elle était encore au collège. Elle entretenait une correspondance avec des copines de colonie de vacances qui ne vivaient pas à Paris. Ambiance encre gel violette à paillettes et papier Diddl.
Un jour tout le monde a eu MSN et les frontières postales ont disparu.
J’ai ce souvenir de prendre les adresses des gens, à la fin d’un cahier, il y a vingt-cinq ans. Progressivement les lieux physiques sont devenues des adresses mails chez Microsoft6.
Il y a clairement un truc générationnel.
Une étudiante sage-femme m’a choqué il y a trois ans parce que les appareils photos jetables, ceux que j’emmenais l’été, sont à nouveau à la mode. Sa génération les utilise pour figer une soirée ou un évènement ; la mienne a été trop heureuse de s’affranchir des boitiers en dehors d’un usage artistique ou professionnel.
Quand est-ce que quelqu’un t’as écris une lettre, à toi ?
Est-ce que tu aurais envie d’en recevoir ?
Je commence à avoir un problème avec l’IA générative.
Sans transition, comme ça. Je ne sais pas si tu avais compris dès le départ l’objet du projet.
Ce malaise qui traîne dans ma tête, Pauline Harmange l’a tellement bien décrit dans sa newsletter de ce mois-ci. Ça m’a fait du bien de voir que je n’étais pas seul à me débattre dans cet océan de contenu impersonnel.
Mon téléphone, mon Instagram, mon blog même, me proposent de réécrire mes messages à ma place.
Au premier degré.
Ils veulent m’aider à optimiser le contenu ou la réponse pour « mieux répondre aux attentes des autres utilisateurs ». Remplacez le dernier mot par prospect, laissez moi aller vomir.
La théorie de l’internet mort7 devient une réalité sous nos yeux.
Quand mon voisin du dessous se plaint du bruit que font mes enfants en jouant — on vit à Paris dans un vieil immeuble, il faut assumer qu’on entendra ses voisins — ma chérie libère du temps et de la charge mentale en demandant à ChatGTP d’écrire les réponses à sa place.
Elle veut rester neutre et diplomate. Lisse. Impersonnelle8.
Ce n’est pas de ce genre de contenu dont vous avez envie n’est-ce pas ?
2026, année du retour à l’épistolaire ?
C’est marrant cette envie de s’affranchir de la modernité.
Il y a là quelque chose qu’on trouvait chez les romantiques, dans l’art nouveau, chez certains peintres impressionnistes : le rejet du progrès qui broie les gens, qui mâche de la chair humaine pour produire de l’argent.
Le capitalisme a pris la chaleur sociale pour la transformer en marchandise.
Les gens qui sortent d’école de commerce se sont emparés les tiers lieux pour les transformer en point de vente. Paris est une ville terrifiante pour ça.
Je ne cherche pas le profit, je veux juste qu’on puisse rétablir une forme de contact.
Le projet dont je veux te parler aujourd’hui a germé en octobre 2025.
Le fait est que sans alimenter particulièrement les algorithmes plusieurs idées similaires sont apparus sur la fin de l’année sur mes réseaux sociaux.
Un abonnement, une lettre par mois. Chez toi. Pas un email. Dans une enveloppe, déposée par un facteur, un être humain dont le travail est encore de transporter le courrier.
Un truc qui te donne l’envie de regarder dans la boite aux lettres pour voir s’il y a autre chose qu’une facture.
Ça serait à contre-courant. Ça serait presque rebelle. Refuser aux services en ligne l’accès à nos mots, c’est refuser le jeu des corporations.
C’est presque punk9.
Certains de mes proches m’ont dit que c’était une drôle d’idée.
« Je ne suis sans doute pas le public cible » a dit ma chérie ;
« Alors qu’on peut envoyer un email ? » a dit mon père.
Que personne, en 2026, n’aurait envie de ça.
Le fait est que sans alimenter particulièrement les recherches indirectes, plusieurs projets similaires sont apparus sur la fin de l’année. Je ne suis pas le seul créateur de contenu sur Internet à y penser.
J’ai envie de créer un club. Un espace à nous.
Je veux échanger sur du papier, et parfois assumer la rature, la forme mal dégrossie qui reste sur la page, parce qu’on a eu la flemme de recopier une troisième fois notre lettre.
Une chose imparfaite contient de la beauté.
Quand j’ouvre ma boite au lettre pour trouver un faire-part avec, chose rare, une adresse écrite à la main, je me peux pas m’empêcher de sourire bêtement.
J’ai envie de partager cette sensation.
J’ai envie de nous inviter à prendre une grande pause respiratoire.
Je pense que le monde est prêt à retourner à une forme de lenteur.
Quelques mots lancés en ligne n’ont plus de valeur : vite dit, vite lu et oublié.
La vague suivante arrive. Le flot de nouveauté.
La dopamine qui monte, par petites touches.
Jamais suffisamment.
J’ai déjà du mal à me souvenir de ce qui s’est passé le mois dernier.
En une semaine, on a eu un kidnapping de président Vénézuélien, un pays — sa capitale surtout — paralysé par quelques centimètres de neige qui sont devenus une tempête.
La folle police fédérale de l’immigration américaine, en fascistes cagoulés, tuent des gens dans la rue, dont une mère de famille lesbienne qui rentrait juste chez elle après avoir posé ses enfants à l’école. Ils parlent de mettre les gens dans des « camps de transit » puis de les emmener en train dans des « camps de détention ».
Les États-Unis risquent de basculer dans la violence civile et la stasis, son président dit qu’avoir le Groenland « est nécessaire à sa santé mentale ». Il semble vouloir supprimer les mid-terms s’il le peut pour imposer sa majorité politique.
Il y a des révoltes en Iran qui font des milliers de morts, sacrifiant toujours plus de jeunes adultes sur l’autel du maintient du régime, organisant des exécutions extra-judiciaires.
Ça fait beaucoup en sept dix douze jours, et la liste est tronquée par mes jours de latence passée à travailler ce texte. J’ai omis les deux tiers de l’actualité.
Est-ce que je me souviendrai de tout ça en février ? Pas sûr.
Trop de choses. Trop vite.
Et si, ce dont on avait besoin, au contraire, c’était d’attendre ?
Je me rends compte que l’information est beaucoup plus digeste quand, justement, elle mets du temps à arriver. Prenez les médias en ligne type Blast ou Arrêt sur Image, ou les émissions de radio comme la Dernière sur Nova. Un temps de maturation est nécessaire à la pensée.
Un sujet tous les mois, j’écrirais pour toi : une lettre.
En terme de contenu, je pense à une extension du blog, essayer d’élaborer un texte plus long : j’ai envie de travailler sur l’actualité et ce qu’elle fait résonner en moi sur le plan personnel et professionnel au quotidien. Comme ici.
T’inviter à me répondre si tu le souhaites.
Est-ce que tu veux ralentir avec moi ?
J’ai très envie d’essayer.
En échange tu obtiens un texte, l’objet lettre : quelque chose à garder et à collectionner.
J’ai pensé à un format à la frontière entre le fanzine et l’infolettre : une dizaine de feuillets ; une lettre manuscrite « pour toi », un travail graphique sur la première page, sans doute un dessin — moche, on va pas se bercer d’illusion, même si je vais m’améliorer. J’ai envie de mettre des notes de bas de page10, mais je n’ai pas totalement résolu le problème de leur forme.
On accepte que les premiers mois seront un terrain de jeu et d’expérimentation, surtout si j’ai des retours critiques.
Ce ne sera, hélas, pas gratuit.
Tu imagines que mon budget timbre et reprographie n’est pas illimité.
Il faut rémunérer les créateurs.
J’essaye depuis deux ans de sauter ce pas là, d’assumer qu’écrire est une activité professionnelle et qu’avoir un retour financier me pousserait à davantage m’investir dedans.
J’ai vu des prix entre 5 et 10€ par mois pour ce type de projets, ça me semblerait juste.
Je doute.
Bien sûr que je doute.
Il y a une différence majeure entre lancer des trucs sur internet en se disant que les gens viendront peut-être me lire, et proposer un abonnement payant pour un accès à certains de mes textes.
Sur mon premier blog, il a fallut beaucoup de temps pour que la ligne du nombre de vue cesse d’être une morne ligne plate en face du zéro. Quand je publie un article, et qu’il ne trouve pas de visibilité, ce serait mentir de dire que mon égo n’en prend pas un petit coup. C’est frustrant.
N’avoir personne à qui écrire m’attristerait.
Mais bon, c’est un projet fou pour 2026. Et rester en arrière parce qu’on a peur de bider signifie surtout refuser d’avancer.
Je réfléchis à des contreparties, hein.
Ce n’est pas encore totalement fixé non plus.
Il y en a deux dont je suis sûr : une carte de membre, et au bout d’un certain temps d’abonnement, une version manuscrite et dédicacée d’un de mes textes existant.
Si vous avez d’autres envie, j’écoute vos idées.
J’ai bien envie d’une première lettre en mars 2026.
La pression, l’urgence, le besoin de définir une limite à l’effort, sans quoi le risque existe de ne jamais se lancer.
Si tu veux la recevoir il faudra t’abonner.
Je me dit que pendant de que des robots s’engueuleront à notre place sur internet, on s’enverra des lettres sympa. On pourra les lire sous un plaid avec une tasse de tisane fumante en attendant que l’été arrive.
Ça sera chouette.
À bientôt.
J’ai hâte de t’écrire.
- C’est intéressant de noter qu’à l’écriture et au recopiage j’ai trébuché sur ce mot. Comme si mon cerveau refusait d’inscrire certains faits sur le papier. ↩︎
- « Comme le stérilet, comme le tampax » (disait Desproges), ou pour les non latinisant : Le temps file, donc cueille le jour sans croire à ce qui arrivera demain. C’est Horace qui disait ça, donc ça doit être correct. ↩︎
- Oui, je sais. Si vous savez dites le en commentaire. ↩︎
- Ce n’est pas un hasard si la loi fait d’ouvrir et de lire un courrier qui ne nous est pas adressé un délit. Le secret de la correspondance, sceller les lettres à la cire, crypter ses messages. La correspondance est une extension du domaine privé. ↩︎
- Un Waterman en acier inoxydable avec des cartouches jetables d’encre bleue. J’ai passé le bac avec. ↩︎
- C’était mieux avant, remonter le temps, premiers cheveux blancs
J’ai pris un coup d’vieux. Bigflo et Oli. ↩︎ - En gros la théorie de l’Internet Mort, c’est l’idée que l’Internet est tellement saturé de robots, d’IA conversationnels et nourri par des algorithmes, que l’activité humaine disparaît ; il y aurait des pans entiers de réseau sociaux où des robots parlent à d’autres robots, sont partagés par des robots à d’autres robots. Oui la science-fiction c’était hier. ↩︎
- Et par ailleurs elle a totalement raison de faire ça dans un rapport asymétrique, surtout quand le voisin en question a déjà eu des propos qui l’ont heurté. ↩︎
- Est-ce que je travaille sur un Manifeste Paper Punk ? Disons que j’ai quelques textes en sommeil sur ma pile à écrire. ↩︎
- Parce que j’aime les notes de bas de page et les digressions. Au point d’être frustré par le système que j’ai actuellement. Au moins il a le mérite d’exister. ↩︎