J’ai des contractions et je suis inquiète, dit-elle.
Il y a ce ventre tendu vers l’avant le soir, l’impression d’avoir une brique dans le bassin après la pause déjeuner. Il y a ces douleurs récurrentes, les jours où elle prend les transports en commun.
Le col est modifié, pas assez long, un peu ouvert, un peu moins postérieur que prévu. Surtout, je n’aime pas cette tête au bout de mes doigts, à travers le segment inférieur, qui appuie quand même franchement.
Ce n’est clairement par rassurant, mais je ne suis pas en train de l’adresser aux urgences.
Le meilleur remède, c’est le repos, dis-je proposant un arrêt de travail.
Je ne sais pas, me dit-elle.
Je veux dire… J’ai encore des projets à finir au travail. Je suis sur un dossier sensible donc télétravailler n’est pas vraiment une option. Peut-être qu’un jour de repos par semaine…
Je sais que tout cela pourrait attendre.
Je ne travaille pas sur des urgences.
Mais quand vous gérez une équipe de recherche, vous n’avez pas envie de les abandonner, n’est-ce pas ? C’est ça, le syndrome de la bonne élève, non ?
Elle pleure, frustrée.
Son corps la trahit pour la première fois de sa vie. Pourquoi ça me fait ça maintenant ?
J’essaye de l’aider à accepter un arrêt : il faut penser à la grossesse, l’enfant à naître ; peut-être que pour une fois, au lieu d’ignorer les signaux que votre corps vous envoie, vous devriez l’écouter, non ? Peut-être que parfois faire une pause peux faire du bien.
Je ne sais pas, me dit-elle.
Mon conjoint a un travail, mais c’est un mi-temps.
On a de la chance avec cette grossesse : on a quitté l’hôtel, les puces de lit et les voisins bruyants, pour un T3 dans une lointaine banlieue nord. Mais ça fait loin, tous les jours.
Je travaille pour le diable, dans un entrepôt en banlieue sud.
Le seul emploi que j’ai trouvé.
Le RER n’est pas un endroit très chaleureux. Une femme enceinte, avec un gros ventre, n’est pas vraiment une raison pour pousser les autres sardines de la boite, et lui offrir une place assise.
Elle a mal, elle sent que son dos la tire tous les jours et que son corps s’use. Les ceintures, les bas de contentions, n’améliore pas grand chose. Ses collègues l’aide, la manager regarde ailleurs, mais son col est menaçant un peu plus à chaque consultation. Bon : venir en consultation n’est pas évident, mais en même temps il faut que je me fasse suivre.
Quand je pose l’arrêt de travail sur la table, elle me pose la question de la baisse de revenue. La sécurité sociale paye 50% du salaire, mais cela fait moins d’un an qu’elle travaille donc l’employeur ne donnera pas d’indemnité supplémentaire. Le choix est dur.
Ce n’est pas le moment, avec le bébé qui arrive, dit-elle. Il y a une poussette et un lit à acheter. Déjà, avec un peu moins de deux Smic, réussir à boucler le mois est compliqué, la perte de salaire n’est pas envisageable. Continuer à travailler dans ses conditions aussi. Elle me regarde. Pleine de confiance.
Je n’ai pas de réponse.
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