La patiente est confortablement installée sur la table d’examen.
Écrire ces lignes me fait penser à mon ancien directeur d’école de sage-femme. Il mimait ainsi son cours sur l’examen gynécologique : l’image d’Épinale de la patiente, nue, sur une table, pied dans les étriers, « on regarde la vulve, on hume la vulve, on met le spéculum, on tourne ».
Je ne sais pas pourquoi j’ai repensé à ça, maintenant.
Les souvenirs qui restent sont bizarres.
C’était mon premier cours de gynécologie après tout. Je le revois dans sa blouse blanche, avec sa voix toujours basse et grave, qui ramène ses deux mains comme pour mieux ressentir une odeur. La salle de cours était un préfabriqué posé dans la cours de l’hôpital St Vincent de Paul. L’endroit n’existe plus, c’est devenu un énorme chantier, un futur écoquartier. Je crois.
J’ai un souvenir de stage en salle de naissance là-bas. J’étais dans une mauvaise période. Ça se passait mal. J’ai le souvenir de sages-femmes installées au bureau — la salle de naissance était une pièce en croix allongée : six salles d’accouchement sur les côtés de la partie longue, un poste de soin côté cour, des bureaux côté jardin. La garde est calme, je préparais un antibiotique pour une parturiente, la cadre sup était au bureau et elle avait sorti une boite à chaussures au carton usé. Elle racontait, et de l’autre côté du couloir, intrus, j’entendais tout. Les années quatre-vingt dix, les spectacles du personnels, les fêtes de Noël, des inconnus, des sages-femmes que je pensais reconnaître plus jeunes, leurs enfants, déguisés sur scène ; les pigments des tirages avait jauni, comme tous les papiers kodak de cette époque finissent par le faire. Un autre temps.
Une époque où l’examen était systématique, et incluait un toucher vaginal pour toutes les patientes, tous les mois.1
Je secoue la tête tout seul, peut-être que je ris tout bas. À la base on doit faire un frottis.
Ce sont des histoires pour les étudiantes qui passent au cabinet, qui me regardent ensuite de biais, « t’as quel âge Étienne ? » Elle ne me croie jamais quand je leur répond.
Je pose le matériel sur la commode : le pot de fixateur cytologique, la brosse, le spéculum. « J’ai une question un peu débile : vous voulez essayer de mettre le spéculum vous-même ? »
La patiente me regarde, un peu interdite.
Je ne sais pas vraiment d’où m’est venue cette pratique.
J’ai plusieurs théorie.
La plus probable doit être que j’ai une copine sage-femme qui m’en a parlé à un moment et je me suis dis « c’est vrai, tiens, pourquoi je ne fais pas comme ça. »
Je parlais de mon ancien professeur : notons qu’à aucun moment le consentement de la patiente n’était explicité.
Mon souvenir des visites de grossesse pathologique avec lui ne m’a pas montré cet exemple. Avant de faire sortir une patiente, assis sur le lit, il enfilait le doigtier que lui tendait la sage-femme du service, glissait à la patiente à moitié nue un « excusez-moi, je vous embête » et glissait ses doigts dans son vagin sans autre forme de cérémonie — sans lubrifiant également. Il y a 15 ans ça ne choquait pas vraiment grand monde.
Cela dit, pendant mes études j’ai vu des sages-femmes, aux Bluets, à Lariboisière, demander. Mettre du lubrifiant — au moins quelque chose pour réduire la brûlure. Penser au confort et à l’expérience. À ce moment-là, j’ai lu Le Chœur des Femmes de Winckler2. Je pense qu’on a été plusieurs étudiantes à vivre cette situation et à l’amener avec nous dans d’autres stages. Le processus a été lent et organique, mais je pense que par contagion les choses ont changé.
Une consœur qui ne demandait pas le consentement à sa patiente quatre ou cinq ans plus tard aurait été regardée de travers. Je pense que je n’ai pas écho d’un examen non consenti sur les cinq années qui viennent de passer — ou de rares gynécologue très à l’ancienne.
Alors que je me souviens de discussions lunaires en stage du type « et si la patiente te dit non, tu fais quoi ? — Ben je fais pas. — Mais elle est là pour ça, voyons. » assenaient les professionnelles.
Il est totalement possible que l’idée vienne d’une patiente.
Il s’avère qu’avec le temps, dans ma patientèle, j’ai de plus en plus régulièrement des patientes sur le spectre du vaginisme. Peut-être que je le remarque davantage qu’au début, également. Merci internet, reddit, les podcast, les bouquins de sexologie. C’est fou comme certaines patientes qui ont des problèmes de contraction involontaire sont capables d’insérer le spéculum seule — ou avec une aide minimale. Pas toujours hein. Il a du y avoir une patiente zéro qui avait déjà repéré la technique, ou qui a dû avoir l’idée via un autre professionnel. Elle me l’aurait soufflé. Et j’écoute mes patientes. On aurait essayé. En général, quand je vois une pratique qui fonctionne, j’ai une tendance à la ré-employer.
« Je ne sais pas si je serai capable de le faire » me dit la patiente.
— Je pense que vous êtes beaucoup plus habituée à mettre des choses dans votre vagin que moi, non ? Vous avez juste à pousser la partie longue et lubrifiée à l’intérieur ».
Elle acquiesce, prend le spéculum avec un air circonspect. « Comme ça ?
— Vous êtes trop forte, vous savez ?
— C’est vrai que c’est moins désagréable, en plus. »
- Même si à l’époque il y avait déjà de la littérature, notamment anglo-saxonne, pour remettre en cause ce fonctionnement, et certaines sages-femmes, déjà, commençait à modifier leur pratique. ↩︎
- Si vous vous demandiez d’où vient ma croyance dans le pouvoir de la fiction, ne cherchez peut-être pas bien loin. ↩︎