Le salon est en bordel, pétales de fleurs éparpillés sur le sol, livres et coloriages, des reliefs du petit déjeuner sont encore sur la table.
Tu n’es pas là.
Ton absence me saute à la gueule.
J’ai réussi, hein, j’ai traversé la ville avec une gamine de 4 ans fatiguée et un 2 ans à bout en poussette. Vannes, c’est une ville qui monte et qui descend, et on n’a pas choisi la location la plus proche de l’hôpital.
« Papa ! Papaaaaa ! » commence à crier la grande. Elle lève vers moi ses grands yeux bleus. « Oui ma puce » je chuchote. « Pourquoi maman elle n’est pas à la maison ? » J’ai une sorte de bouffée de colère qui monte dans la poitrine. Ça me coupe le souffle. Je lui ai dit. Raconté. Expliqué. Elle est fatiguée, j’ai eu une journée dure.
Je vais à la cuisine, je me sers un verre d’eau en tremblant. Je perds le contrôle. Ce masque que j’ai tenu tant bien que mal toute la journée se fissure.
J’ai repensé à mes blagues d’hier, quand je te disais que t’avais mal au mollet, tachycarde, le souffle court : « Tu ferais pas une phlébite ? » Tu me disais que c’était musculaire. Je te disais « on va aller aux urgences », tu me répondais « on va pas gâcher les vacances ». Laura m’a dit « ta chérie c’est une soignante, tant que quelqu’un la colle pas sur un brancard pour lui dire qu’on l’emmène, elle ira pas consulter ». Comme elle, moi, nous tous. Bordel.
Les cordonniers, mal chaussés, le milieu du soin, toxique, on se reposera quand on sera mort ou en réa.
La première larme, traitresse, s’infiltre entre deux parpaings de la façade. Elle glisse sur ma joue. Mes jambes me lâchent. Tu es là, sur les marches, les yeux ouverts, inconsciente, encore en train de respirer, en train de trembler ou de convulser. Je suis sage-femme, merde. Toi-même tu te souviens de la tronche de nos cours de neuro. Ça n’a duré qu’une demi-minute où j’ai péniblement essayé, au milieu d’enfant en train de rire et de crier, de te mettre en position latérale de sécurité. Puis tu as ronflée. J’ai crié ton nom : Zoé. Ma chérie. Mon amour. Pas comme ça. Pas maintenant. Reviens.
J’ai eu peur.
J’ai eu tellement, infiniment. J’ai vu la mort te frôler. Puis tu t’es réveillée, tu m’as regardé avec un air d’incompréhension. « Je me sens mieux. J’avais besoin de dormir. » J’ai fait le 15.
Les réflexes sont venus seul. La position, le pouls, la douleur thoracique. Tu as commencé avoir plus de mal à respirer. On a appelé Laura, ta copine urgentiste pour brainstormer ensemble. On a attendu en bas des escaliers, moi assis à côté de ta tête, les doigts dans tes cheveux. Les enfants ont fait un bouquet de fleurs glanée sur la pelouse, pâquerettes et pissenlits. Elles étaient tellement longues ces 25 minutes.
Je revois les ambulanciers, je te revois essayer de cacher le malaise que tu as fait, blanche comme un linge sur le brancard. Le goût salé de ce baiser que j’ai collé sur ton front froid de sueur « reste avec nous. S’il te plait. »
Pourquoi est-ce que la prière est revenue d’un coup dans ma tête ?
Est-ce que les années de catéchisme ont encore tant de prise sur moi ?
Est-ce que j’ai encore quelque part un fond de croyance en quelque chose ?
Le hasard. Le truc qui fait que
« Tu te souviens, dans il était une fois la vie, les petites plaquettes ?
— Celles qui réparent les bobos ?
— Et ben dans le mollet droit de maman, les plaquettes elles ont cru qu’il y a avait un très gros bobo. Ce matin un groupe de plaquette est remonté vers son cœur, puis ses poumons.
— C’est pour ça qu’elle est à l’hôpital.
— Oui, parce qu’elle a du mal à respirer, et qu’il faut dire aux plaquettes qu’il n’y a pas de bobos.
— Si on n’arrive pas à respirer, on peut mourir, tu sais papa ? énonce-t-elle.
— Je sais ma princesse. Je sais. J’ai eu peur pour ta maman.
— Ils sont où mes ciseaux ? »
À terre. Le carrelage est froid à travers mon short, les larmes ont fait céder le barrage et je n’arrive plus à m’arrêter. « Papa ? » Mon petit bonhomme avance vers moi. Il a un air sérieux sur le visage. Puis il colle ses lèvres sur les miennes et vient se blottir dans mes bras. « Je peux te faire un câlin, moi aussi ? » demande ma fille avant de me monter dessus.
Nous restons là. Sur le sol froid de la cuisine.
Naufragés.
Les affaires de plages sont encore sous la poussette. La pendule sonne les 19 heures.
« Je vous aime. Ça va aller. On va y arriver. Ça vous dit de prendre votre bain ensemble pour une fois ? »
oh mon dieu quelle frayeur ! l’émotion monte à la gorge puis aux yeux… et le barrage cède
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C’était pas sur ma liste des choses à vivre en 2025.
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oh bon sang…. j’espère que votre épouse va mieux. Je vous fais de gros câlins virtuels, à vous 4.
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Elle a repris le travail aujourd’hui, et pour en arriver là le chemin a été long.
Mais ça, ça sera l’objet de la suite.
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J’en suis heureuse . Je vous envoie plein de courage pour son rétablissement.
Vos écrits me touchent toujours beaucoup, j’aurais aimé avoir un soignant comme vous.
Courage 💪
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