Un message WhatsApp. C’est la fin de soirée. Ma chérie me réveille du coude.
Un fil Twitter. On est encore en 2015.
Les bras qui tombent, les yeux hagards, le boulevard qui se couvre de sirènes.
La télévision s’éteint aussi vite qu’elle s’est allumée. Les images ne sont que voitures de police, rues vides et commentaires glaçants. Ils ne savent presque rien, à part que l’horreur se produit en direct.
Ma chérie a regardé le documentaire Netflix, trois ans après.
J’avais passé la soirée dehors. À danser, puis à boire. « J’ai commencé. C’est bien tu sais », m’a-t-elle doucement glissé, en attaquant la deuxième partie.
François Hollande parle sur un fond noir. Un pompier. Une interne en médecine. « J’étais à la Royale » raconte-elle, alors que le réalisateur film l’établissement, « J’étais à l’intérieure, et d’un coup on a renversé les tables et le bar est devenu un hôpital de campagne. »
Un truc au fond de mon cerveau s’est fissuré. Une secousse dans ma poitrine.
Ma sœur répond du bout du monde. « Dit moi que ça va », crie-t-elle presque, de son après-midi New-Yorkais. Elle a une copine qui habite à trente mètres du Petit Cambodge, qui est remontée chez elle dix minutes avant l’attaque, avec ses courses. On a fait l’inventaire de nos connaissances.
Des gens qui appellent des gens ; qui ne répondent pas, parce qu’ils appellent d’autres gens, qui ne répondent pas parce qu’ils…
Une s’est brouillée avec son mec et ils ne sont pas sortis. Une autre était au stade de France, mais n’a rien compris. Deux de mes amis proches ne sont pas à Paris… Les soignants se dirigent vers les services d’urgences et ne sont pas joignables.
Je suis rentré tôt parce que je suis de garde demain ; elle est à l’autre bout du monde, ne reçoit que des informations dramatiques. Impuissants.
Mes parents m’appellent pour me dire que ça va chez eux mais qu’ils ne dorment pas à cause du bruit. La rue est barricadée par les forces de l’ordre.
On aurait dû être en terrasse ce soir-là. Logiquement. On y a été presque tout l’été.
Les images de la brasserie, c’est ce rappel qu’une partie de chez moi a été détruite ce jour là. Une forme d’insouciance. Une proximité géographique. Presque tous les vendredi nous nous retrouvons pour dîner en famille à République et nous sortons boire un verre dans la foulée.
Les larmes coulent sur mes joues. Les sanglots se mélangent au fond de ma gorge. J’étouffe un hurlement muet, les mains sur les yeux. Je crois que je n’ai pas voulu savoir pendant longtemps. J’ai esquivé les récits et les bilans. On connait un tous un pote de pote qui n’est jamais rentré chez lui. Je n’arriverai sans doute jamais à regarder cette histoire sur un écran.
Ce qui m’a aidé, c’est de lire. J’ai essayé de finir le V13 d’Emmanuel Carrère, j’ai suivi dans Le Monde le récit du procès hors norme qui s’est tenu six ans après. La justice, imparfaite, a le mérite, dans l’oralité des procès, de tenter de mettre des mots sur des évènements inaudibles.
Fluctuat nec mergitur, Paris n’oublie pas. Comme un genou qui se bloque depuis un accident de voiture. La ligne K-T traçant l’avant et l’après extinction. En écrivant ce texte, une douleur latente se réveille au fond de ma tête. Ça fait 10 ans.
Battue par les flots, elle ne coule pas.
Après les attentats de Breivik en 2011, le maire d’Oslo avait dit que pour répondre à la haine et à la terreur il fallait plus de démocratie et plus de tolérance.
La France, depuis 2015, j’ai l’impression, coule. Elle.
Elle s’enfonce dans les sables mouvants du sécuritaire.
Les sapeurs haineux qui se cachaient, honteux, il y a dix ans, sont sur des plateaux télés, à la radio et dans la presse.
Le solution du faire « mieux ensemble » a du mal à se maintenir à flots.
Comme elle semble fragile.
10 ans après l’émotion est toujours là, la vie continue « mais pas comme avant »
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Je ne pensais pas que c’était aussi présent dans le fond de ma tête.
Mais oui, ça ne sera jamais comme avant.
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