Je fais pleurer des patientes, parfois volontairement.
J’y repensais tout à l’heure, en fermant le cabinet.
Comme cette perche qu’elle me tend en consultation. Genre « je n’ai plus personne depuis novembre… » Et moi, si je le sens, si je vois le visage qui se contracte, l’œil humide :
— Et la rupture s’est bien passée ?
— Pas vraiment. Vous voulez vraiment. Parler de ça ?
— Si vous avez envie… » Et en général c’est le moment où, si je pose la boîte de mouchoir, les larmes coulent. « Je suis désolé, dit-elle alors, je ne sais pas qui me prend.
— Non c’est moi » je m’excuse. « J’ai touché un point sensible. Mais si vous n’avez pas le droit de pleurer chez votre sage-femme, je ne sais pas trop où vous pouvez. »
En général le reste de la conversation peut aller dans plusieurs sens, mais c’est mon boulot de parler de violence et de contrôle coercitif avec les patientes, si elles amènent le sujet.
Ou de leur couple.
Ou de leurs doutes de jeunes mère.
Ou de…
Pourquoi je pensais à ça, déjà ?
Ah oui, parce que mon « avant dernière patiente ».
Elle avait déjà une grossesse difficile et entrait à peine dans le deuxième trimestre. Les dépistages qui concernaient la trisomie 21 étaient inquiétants, et ce n’était hélas que la première étape d’un parcours ardu et anxiogène. Nous avons discuté de son couple. Son chéri qui avait été solide, un roc, pendant trois semaines d’aller-retour, d’examens et d’attente. Puis il avait vidé tout ce qu’il avait retenu, de larmes de soulagement, quand la biopsie de trophoblaste est revenue négative.
J’avais suivi ses mésaventures par les messages et les comptes rendu de mes collègues. Je crois que j’avais besoin de débriefer autant qu’elle. Il m’a fallut du temps pour nous remettre sur les rails de ce qui était une « simple consultation de grossesse » : un plus classique : poids, tension, palpation abdominale.
Au moment où mon doppler a touché le bas de son ventre, j’ai entendu le cordon chuinter tout de suite, ce flux aérien qui mes oreilles connaissent si bien.
J’ai vu aussi que ça ne suffirait pas.
J’ai cherché ce cœur qui se cachait dans sa coquille, entendant, intermittants, frustrants, les mouvements de liquide, les artères maternelles jusqu’à…
Là.
Des valves. Le bruit d’un cheval au galop, écrivait Léo Henry. Minuscule mais vivace.
Son son a empli la pièce une longue minute, suspendu au sourire rassuré de sa mère. Il est cruel ce terme où les symptômes disparaissent, et les premiers coups se font encore attendre.
Je l’ai aidé à se relever, elle a essuyé une larme au coin de sa paupière en me remerciant. Pour une fois, j’étais heureux d’avoir fait pleurer une patiente.
des larmes de soulagement ou des larmes de tristesse… c’est précieux d’avoir un lieu où elles peuvent sortir sans jugement
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