Le nez dans le guidon, le quotidien enchaîne les jours comme des encoches sur un bâton. J’arrive au cabinet en trouvant avec plaisir la fraîcheur de mon rez-de-chaussée. Il fait déjà chaud, j’ai déjà transpiré. Le temps semble, comme la dernière fois, arrêté dans une boucle de fin d’été.
On dort mal. C’est dur pour les nerfs, toujours. Ils ne me manquent pas, ces réveils toutes les deux à quatre heures, le nouveau-né dans le cododo qui pousse un cri de chat dans son micro-réveil, laissant juste son papa semi-angoissé au-dessus du berceau, qui contemple le visage détendu de l’enfant rendormi. J’ai déjà donné des biberons nocturnes, changé des couches sans faire de bruit. Il va falloir composer avec la grande, qui, depuis quelques semaines, trouve commode de venir finir la nuit entre nous.
Ça ne va pas pouvoir continuer. Je me fatigue à la recoucher, elle piaillant de mécontentement, moi la poussant doucement entre les épaules pour la guider à travers la salle à manger. Il faut qu’elle se couche, qu’elle se rendorme.
On dort mal. Il fait toujours chaud.
Elle me montre le tapis d’éveil posé devant son lit depuis l’époque où on avait peur qu’elle en tombe. Je m’assieds à côté d’elle, je mets Stay de Rihanna. Cette chanson la passionne. Elle se love dans un coin, tire sa couette malgré l’air chaud qui stagne. Tout l’enjeu est maintenant d’arriver à retourner se coucher.
J’avais dit que le plus dur, c’était l’attente. En relisant ses mots, mes mots ? Ceux que le moi du passé a laissés sur un coin d’Internet au moment de sauter dans le gouffre de la parentalité, plein de belles idées en tête, son angoisse, ce début de mois de juin déjà trop chaud, l’été qui s’étirait déjà.
Je revois ma compagne sur son ballon, devant la télé, essayant de survivre sous le ventilateur, les pieds dans une bassine d’eau glacée. J’ai pris une photo ou deux. Quand on a fait les albums plus tard, ça m’a frappé, mais j’avais peu de photos de cette grossesse. Mon album Google est devenu un documentaire sur la vie de ma fille et de ma famille. Elle change tellement vite.
J’ai le droit de dire qu’elle est chiante, souvent, mais je l’aime quand même.
Je n’avais pas réalisé l’ambivalence à l’époque. Je n’avais rien compris, mais le peut-on, tant qu’on a pas de bébé dans les bras pour la première fois ?
J’ai aujourd’hui expliqué, encore, à un couple qui accueille son premier dans les prochaines semaines, que ça sera un changement fort, un deuil, un moment extra-ordinaire et terrifiant. M’ont-ils pris au sérieux ?
Bien sûr. Je suis leur sage-femme après tout.
M’ont-ils compris ? Non.
On en reparlera dans trois semaines, avec leurs visages de cernes et leur salon pas rangé. Je leur dirais, une deuxième fois, qu’il est illusoire d’attendre d’un enfant de 4 jours qu’il fasse ses nuits ou de trouver une routine.
Cela sera déjà plus entendable, peut-être.
Je leur envie cette innocence.
Mon bébé peut arriver, s’il veut, demain. Ou la semaine prochaine. Je ne sais pas. Les patientes sont prévenues, mais je pense que j’ai trop préparé le terrain. Je m’arrêterai quelques jours.
C’est marrant comme je retrouve, résolu, ce mur de briques qui me toise. Cet instant inabouti. Ma sœur nous demande déjà ce qu’on fait pour Noël.
J’ai encore une journée ou deux qui sont pleines, on joue à se faire peur avec des faux travails et des contractions à l’effort. Elle grimace sous la pression, la tête, la poche des eaux qui descendent plus lourdement que pour le premier. Avec un col favorable, ça nous semble opportun de faire ça lundi. Vous appellerez ça un privilège de sage-femme, celui de pouvoir demander à des copines de faire plus ou moins de chose pour mettre un terme à cette grossesse.
J’ai encore envie de passer du temps avec ma fille, tant que c’est notre seul enfant. Les couchers sont difficiles, sa chambre est l’endroit le plus difficile à aérer. Lire des histoires au pied de son lit, dans l’étuve, choisir entre le léger flux d’air de la fenêtre ouverte sur la rue ou le silence. J’ai envie de profiter de ces derniers bains sereins, de ces derniers coucher. J’ai envie dimanche de faire une dernière sieste en famille, de regarder son visage détendu entre nous pendant qu’elle s’abandonne au sommeil.
On l’emmènera jouer au parc, qu’elle ait ses deux parents pour elle toute seule une dernière fois avant qu’elle ne saute avec nous dans la suite de l’aventure. Ce n’est pas simple, à deux ans, d’ouvrir sa famille pour accueillir un inconnu, mais elle fait des bisous au ventre, elle caresse le bébé qui lui met des coups de pieds. Ça la fait marrer.
Ce n’est dans pas longtemps, mais un morceau de moi qui veux que ce dimanche dure une éternité, et que le coucher se fasse facilement quand même parce qu’il y a crèche demain.
Je vous avais dit que la parentalité, c’était une somme d’ambivalence.
J’ai le nez dans le guidon, tout peut basculer rapidement.
Mais si ça pouvait attendre que quelqu’un soit disponible pour garder ma fille, j’apprécierais.
Qu’on ai un peu de temps en famille avant que…
J’ai hâte de te rencontrer, toi aussi.
Une réflexion sur “La dernière semaine”