Nanterre,
printemps 2026.
Le vendredi est l’une des respirations de ma semaine, l’occasion de faire « autre chose ». Ce n’est pas courant, les sages-femmes en Service de Santé Étudiant ; la gynécologie serait l’affaire des médecins généralistes ou des gynécologues, après tout, non ?
Je pense que non. Les sages-femmes ont leur place dans le suivi gynécologique, dans « l’accompagnement des femmes tout au long de la vie » et je pense que dire qu’on effectue des « dépistages », c’est manquer une partie du tableau. Je pense que les sages-femmes font plus que ça.
À Nanterre, je travaille avec des jeunes femmes, donc les consultations sont souvent sur les mêmes thèmes.
Troubles du cycle.
Dysménorrhées.
Rapports non protégés.
Dyspareunies.
Vaccination contre le papilloma virus, récemment.
Les idées reçues sont tenaces. On sent que mes patientes ont eu un accès très inégal à l’information, pendant leurs années de collège et de lycée et dans leur entourage. Avec l’équipe nous avons donc mis en place un premier essai de groupe de vulgarisation sur le cycle menstruel, et les filles qui sont venues (elles étaient seulement 4, hélas), étaient contentes. Elles avaient plein de questions.
J’avais préparé mon truc, hein, révisé les prostaglandines et les cox-2, la GnRH et les innervations autonomes de l’utérus, comme si je révisais l’oral du Diplôme d’État. Fallait me voir la veille, à 3h du matin à relire mes fiches au fond de mon lit. Le trac.
Les questions furent pourtant simples : c’est quoi les règles ? Pourquoi on saigne, ou pas ?
C’est quoi un cycle irrégulier ?
Et le rapport avec l’ovulation ?
Et l’endométriose ?
Les déséquilibres hormonaux ?
Est-ce qu’on a un cycle sous pilule ?
En dessous de certaines interrogations, il y avait des idées sorties de comptes de naturopathes sur Instagram et TikTok, qui désinforment en masse et avancent sans le savoir (?) les pions d’une extrême droite réactionnaire… Je n’arrive plus à être « bienveillant » sur ces sujets.
J’ai été un peu déçu d’avoir si peu de personnes ; ma collègue infirmière était enthousiaste.
Avec l’équipe nous allons réfléchir à des stratégies pour amener plus de monde aux prochains ateliers1. Je suis rentré chez moi avec un peu plus d’espoir.
Le soir même, il y avait un communiqué hors sol de l’Union Française pour une Médecine Libre Gynéco-Obs qui revendiquait le besoin de remettre les médecins au centre de la prise en charge des femmes.
En 2026.
À priori c’est une réaction aux recommandations du Collège National des Sages-Femmes qui ont des arguments sérieux, soutenu par des études… Et parce que les sages-femmes, dans leurs maigres revenus de cliniciennes, obtiennent 50€ par grossesse suivie si les patientes les déclarent comme leurs référentes2.
Ça m’a mis en colère.
J’ai eu envie de faire un truc so 2012 : écrire une réaction à chaud, montrer point par point pourquoi leur communiqué de presse était d’une mauvaise foi totale, exposer les stats qu’ils invoquaient, leur mettre le nez dedans…
Parce que nous imputer « l’errance diagnostic sur l’endométriose », quand l’étude Endomind des patientes d’EndoFrance montrent que les professionnels qui dirigent vers le diagnostic sont les kinés et les sages-femmes, et que les gynécologues semblent surtout insuffisament formés à la question des douleurs pelviennes… Dur dur3.
L’Organisation Nationale des Syndicats de Sages-Femmes s’est fendue d’une réponse bien dosée et salée, l’Association Nationale des Sages-Femmes Libérales aussi.
Je pense que ma profession est hélas loin d’être irréprochable — parce qu’il y a aussi d’excellents gynéco, et d’incompétente sages-femmes, la vie est un nuancier, genre — mais elle a toujours eu cette impression de « ne pas avoir les compétences suffisantes » et donc de se former.
Bref. Je ne suis personne.
Tout le monde s’en fiche qu’un mec tout seul réponde à un communiqué de presse anonyme écris par des rageux qui voudraient que leur temps d’attente augmente et que leurs cliniques privées se remplissent.
Pourquoi est-ce qu’une femme bénéficierai à voir une sage-femme plutôt qu’un gynécologue en première intention, si tel est son choix ? Et pourquoi les internes en gynécologie et de médecine générale consultent des sages-femmes ?4
Renouveler une pilule prend au moins vingt minutes.
Pour 26€50. Remboursé.
Concrètement, voilà à quoi ça ressemble chez moi en 2026 :
La scène est à Paris,
Dans un cabinet de sage-femme, vue sur cour parisienne.
« Bonjour, bienvenue5, asseyez-vous, prenez un siège. Je reprends votre dossier une minute. Qu’est-ce qui vous amène ?
— Je viens pour renouveler mon ordonnance de pilule. » Je laisse un silence volontaire.
« Très bien ! Vous êtes sous [insérer ici le nom d’un contraceptif], je crois ? On va faire ça. Je relis juste. Le frottis de l’année dernière était parfait, on en refait un dans deux ans… Le dernier bilan biologique était bon il y a deux ans… Comment ça va en ce moment ? »
« Bien ! Enfin6… » Silence.
« Est-ce qu’il y a des choses nouvelles7 depuis l’année dernière ?
— Non. Oui. J’ai changé de travail !
— Ça se passe bien ?
— Oui ! L’équipe est vachement plus sympa. Je me sens mieux.
— C’est important ! Vous avez vos règles avec votre pilule ?
— Non, j’enchaîne les plaquettes ! C’est dangereux ?
— Non. À la rigueur il peut y avoir des symptômes lié à l’œstrogène qui apparaissent au bout d’un certain nombre de plaquettes chez certaines patientes. Comme des spottings, de légers saignements dilués, de l’irritabilité, des tensions mammaires…
— Ah oui ! Je voulais vous demander pour les spottings ! J’en ai parfois au bout de trois ou quatre plaquettes.
— Si ça vous dérange, vous pouvez faire une pause. Ou alors on peut discuter de changer…
— Non, ça ira. Mes règles sont douloureuses sinon, et je me sens bien comme ça.
— Vous avez déjà exploré cette problématique ?
— Non. Je n’en ai pas ressenti le besoin à vrai dire.
— Est-ce vous avez toujours le même partenaire ? »
Cette patiente grimace. « J’ai rompu avec mon chéri il y a deux mois. » Les larmes montent. « Pardon. C’est encore un peu frais…
— Je comprends. Tenez, prenez un mouchoir. » Je laisse un temps. « La rupture s’est passée comment8 ?
— Pas très bien. Il m’a trompé pendant 6 mois avant. Je l’ai mis dehors et il m’a envoyé des messages d’insultes…
— Vous savez que ce n’est pas normal ?
— C’est juste un connard, dit-elle.
— Envoyer des messages d’insultes, à son ex ? Il n’a pas le droit d’envahir votre quotidien, comme ça, avec sa rancœur. C’est des violences.
— Oui. Je crois que oui. Je l’ai un peu cherché. Mais je n’ai pas vraiment envie de porter plainte pour ça. Je n’ai pas l’énergie.
— Non, ce n’est pas votre faute. C’est lui qui décide d’envoyer des messages. » Je lui laisse un temps, de rebond ou de récupération9. « Vous avez quelqu’un qui vous soutient, au niveau psychologique ?
— Pas en ce moment. Ça me ferait peut-être du bien de rappeler ma psychologue. » Je la laisse redescendre, et j’écris. En détail. Si jamais elle change d’avis plus tard, elle aura besoin d’un certificat10.
« Merci de m’en avoir parlé. Et n’hésitez pas à revenir vers moi en cas de besoin. Est-ce que vous avez fait un bilan IST depuis la rupture ?
— Oui, j’y suis allé dès que j’ai su…
— Le temps d’incubation pour le Chlamydia, par exemple, va jusqu’à 6 semaines…
— Alors ça va. Je suis dedans. Merci.
— Est-ce que vous avez d’autres problèmes que vous souhaitez aborder ?
— Non. Pas d’autre soucis, je me sens bien par ailleurs. Ça m’a fait du bien d’en parler.
— Très bien. Alors je vais vous prendre une tension si vous êtes d’accord ! »
Je fais le tour de bureau pour lui prendre une tension. Au repos, assise depuis 10 bonnes minutes. Elle est parfaite. « C’est tout ce qu’il me faut. Est-ce que vous avez besoin de regarder autre chose11 ?
— Non. On a fait un examen des seins l’année dernière, mais là je pense que c’est bon.
— Très bien. Je vous fais votre ordonnance. Ça a été pour vous ?
— Oui. Comme toujours. Merci de m’avoir demandé pour la rupture.
— Pas de quoi. »
Je quitte donc la conversation le temps de faire ses ordonnances de contraception. La même que la dernière fois. J’y ajoute des préservatifs et une pilule du lendemain.
« C’est facile de prendre votre pilule tous les jours ?
— Oui. Ça fait six ans à force.
— Ça marche. Est-ce que vous avez des questions ?
— Plus maintenant ! Je vous donne ma carte vitale ? »
« Ça fera 26€ 50, s’il vous plait.
— Je peux vous payer par carte ?
— Bien sûr.
— Ils n’ont pas augmenté les tarifs ? Mon ancienne gynécologue me faisait toujours une échographie pelvienne et je payais 120€. » Je ne ferai pas de commentaire.
J’ai mis des notes à différents endroits pour commenter ce dialogue, qui est presque réel.
Il se peut que l’auteur ait altéré certains détail pour ne pas alourdir le propos, comme quand à « Est-ce que vous avez des questions ? » la patiente m’a demandé « Pourquoi les hommes sont des déchets ? » Mais le propos du billet n’est pas men are trash.
Si ce billet vous a plu, je travaille tous les mois sur un texte inédit, manuscrit qui arrive dans votre boite aux lettres. C’est par ici que ça se passe pour les abonnements.
- quelqu’un a proposé « pizza-gynéco » ou « café-contraception ».
Est-ce qu’on peut demander un budget pizza à l’Université ? ↩︎ - La sécurité sociale inflige d’ailleurs depuis l’année dernière des indus record à certaines d’entre-elle parce que les Cerfa se perdent en route. ↩︎
- Je ne vais même pas discuter de la mortalité maternelle qui augmente progressivement dans les petites structures privées avec des cas cliniques d’exemples qui montrent des gynécologues en roue libre qui font des trucs hors recommandation sans structure de réanimation suffisante pour gérer leurs pratiques… Mais c’est la faute des sages-femmes. Hein. ↩︎
- Et vont nous piquer notre travail. Faites gaffe les collègues, la nouvelle génération est chouette ! ↩︎
- Alors on va prendra la base. Dans une approche empathique du soin, le « Bienvenue » qui est la première lettre de l’acronyme BERCER, est important. Et c’est l’une des bases de l’Approche Centrée sur la Personne. ↩︎
- Ce « enfin » contient tellement de choses, non ? ↩︎
- Pour le coup, c’est ma technique de consultation préférée : je pose la même question sous différentes formes. Il s’agit de tendre des perches, d’inviter à s’exprimer. ↩︎
- Vous vous souvenez quand on parlait de dépistage ? Vous saviez que le contrôle coercitif est une saloperie et que les violences existent aussi malgré la fin de la relation ? Maintenant oui. ↩︎
- Et à aucun moment je ne lui ai dit que c’était du harcèlement. Est-ce que j’aurais dû ? Elle ne semblait pas vouloir en discuter plus, et j’apprends à respecter ces limites là quand je les perçois. ↩︎
- Plusieurs fois je ne l’ai pas assez fait par le passé, et je m’en suis mordu les doigts. Quand la patiente revient et que le dossier est presque vide… On apprend et on devient meilleur ? ↩︎
- C’est une habitude qui vient de mes études de proposer l’examen clinique — il y a *tousse* quinze ans les patientes avaient cette attente là. J’en profite donc pour rappeler que l’examen clinique chez une femme jeune asymptomatique est globalement inutile et qu’on ne le fait pas. ↩︎