Je me suis retrouvé en position fœtal, dans le vestiaire des étudiantes sage-femme.
La première fois.
J’ai passé ma pause déjeuner dans le sous-sol aux murs gris, avec pour seuls témoins les casiers bleus et l’odeur des vieux cartons et de la poussière. « Tu n’auras plus jamais ce luxe, Étienne, m’a dit la sage-femme. Pour les autres patientes, tu te dois de continuer. Le monde ne peut pas s’arrêter de tourner. »
J’ai gardé la cicatrice de ses ongles sur mon avant-bras pendant une semaine ; au fond de ma mémoire l’instant figé de son hurlement dure toujours.
J’ai un autre souvenir, net, d’une relève.
Marie prenait ma suite, une fin de garde de nuit calme, un dimanche matin dans le petit couloir, derrière le guichet des urgences. La patiente était venue avec sa première fille, elle n’avait pas de mode de garde. Quand je suis parti, Marie était avec la grande sœur, à genoux par terre, à faire des coloriages sur la table de la salle d’attente, pendant que les médecins discutaient avec la mère. Le soleil d’avril inondait le bocal vitré. J’ai ravalé mes émotions et ma fatigue. J’ai mis sur mon visage le sourire de l’étudiant soulagé pour le trajet en RER, celui qui rentre se coucher pendant que tout le monde…
Si vous savez de quoi je parle, vous savez.
Sinon, j’aimerais retrouver votre candeur et votre ignorance, ce sont des dons précieux. Il y a des leçons qui ne s’apprennent que dans la douleur1.
Ça ne prévient pas. Ce n’est pas juste. Il n’y a pas de justice2.
C’était un de ces soirs, une de ces gardes.
Ma chérie est rentrée en retard, est arrivée en même temps que les sushis commandés en ligne. Elle a ouvert une canette de soda light, l’a vidée à moitié ; elle avait le visage gonflé de quelqu’un qui se retient depuis une demi-journée.
Je lui ai fait une place sur le canapé à côté de moi, je lui ai tendu un mouchoir
et elle m’a raconté
en mangeant.
Chaque personne a son rituel.
Moi je me mettais dans la douche sous l’eau brûlante pour pleurer3.
Fermer la porte en rentrant, retirer mes vêtements plein d’une sueur qui ne leur appartenaient pas4 ; je me glissais sous la douche ou dans la baignoire. Dans le bain j’aimais attendre que l’eau monte jusqu’à mon nez, et je laissais les émotions refaire surface, suinter hors de mon visage.
Ma chérie est plus réservée. Plus endurcie, aussi.
Ça fait dix ans qu’elle exerce, elle a vu son lot de situations difficiles. Pour qu’elle craque comme elle l’a fait ce soir-là, c’est que c’était traumatisant pour tout le monde.
En 2026, les soignantes sont toujours exposées à des problématiques très intenses et très dures à gérer, mais est-ce qu’elles bénéficient d’un soutien psychologique adapté ? Non.
Nos professions présentent un surrisque de souffrance psychique, de burn-out et de suicide.
Il y a une double injonction à la résilience : tu as une place privilégiée, un métier-vocation-passion, le salaire moral qui va avec, les incontournables « inconvénients » qu’il faut donc apprendre à tolérer. Dès les études, on découvre que le monde est un endroit horrible où des patientes sortiront dans la rue, où l’État est défaillant — « On ne peut pas sauver tout le monde, tu n’es pas un super-héros5, Étienne. » On apprend à dissocier. Le jargon, la rationalisation, les froides probabilités enrobent l’insupportable d’un glaçage, d’une distance nécessaire. Raconter, c’est… Reformuler, remettre dans l’ordre, trouver un autre point de vu. L’empathie ne veux jamais dire plonger dans la douleur de l’autre sans filet de sécurité.
J’ai déjà travaillé dans des services où la psychologue qui passait voir les patientes se posait aussi avec les professionnels de temps en temps dans le poste de soin. L’air de rien. Comme pour prendre la température du service, en faisant semblant de souffler.
La cadre de ma chérie met également en place des cellules de soutien ou des groupes de paroles post-évènements.
Je ne sais pas dire si ce sont des mesures isolées ou s’il s’agit de tentatives concrètes de prendre soin de ceux qui prennent soin des gens. Ce sont des pratiques importantes. Je sais que pour les libéraux il existe des groupes Balint, mais ils demandent de l’investissement, sont rares et sont animés par des psychanalystes…
Dans les faits les initiatives « bien être » crées par les hôpitaux sont surtout accessibles à quelques personnes qui ont le temps et l’occasion d’y avoir accès. Une façon pour les agents administratifs de cocher un objectif dans leur feuille de route.
« Je pense qu’être mère ça me met davantage en empathie par rapport à ces situations » a conclu ma chérie, ce soir-là. Je ne peux qu’opiner.
Son histoire était horrible.
Vous ne voulez pas savoir, je ne la partagerai pas.
Je prends sa douleur comme elle l’a pris à cette femme. Une chaîne de souffrances qui se dilue au fur et à mesure, d’une personne à l’autre. Tous les soignants ont des rituels qui font du bien, qui essayent de donner du sens.
À force de raconter l’histoire, une version plus tolérable de la réalité commence à faire surface, un récit plus simple que l’on partagera avec des collègues. Par temps froid les vieilles blessures psychiques des sages-femmes leur grattent le cerveau, elles s’installent et racontent des histoires de chasse.
Ou elles ouvrent un blog.
- Je n’avais pas prévu une référence à Full Metal Alchemist ici, mais on dirait qu’Hiromu Arakawa a des idées en séjour permanent dans ma tête. ↩︎
- Il n’y a que lui, dirait-il, parce que Terry Pratchett a également des références qui possèdent un espace dans mon subconscient on dirait. ↩︎
- « Rentrons, il commence à pleuvoir », dirait Roy Mustang. ↩︎
- C’est étrange d’ailleurs de remettre des vêtements à moitié propres après une garde de douze heures, pour finalement les salir ; presque personne n’utilise la douche des vestiaires, quand il y en a une. ↩︎
- Tiens, Scrubs, tu es là, toi aussi ? ↩︎
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