Il y a quelques années j’avais acheté un deuxième Doppler.
Un modèle compact et peu cher pour l’emmener avec moi sur les rares grossesses que je vois à domicile.
Un doppler — ou Sonicaid, mais c’est un nom de marque — est un appareil qui fait comme l’échographie : ça envoie des ultrasons dans les tissus, ça récupère un retour et, en prenant en compte le changement de fréquence (le fameux effet doppler), il peut créer un rendu. Dans notre cas à nous : pas d’image, juste du son. L’avantage étant de pouvoir écouter facilement un cœur de bébé sans devoir utiliser un stéthoscope de Pinard1.
Il prenait la poussière au fond d’un tiroir au cabinet, inutilisé. Donc je l’ai amené avec moi à Nanterre quand j’ai pris mon poste l’année dernière. Au cas où.
Il était clair dès le début que je ferai de la gynécologie quasiment exclusivement.
Les étudiantes enceintes sont dirigées vers l’hôpital, la PMI, le centre de santé ou leur sages-femmes libérales. Un Service de Santé Etudiant n’a pas vraiment les moyens ou la vocation à faire des suivis de grossesse.
J’ai quand même eu l’occasion de l’utiliser sur des étudiantes.
Il y a des femmes enceintes à la fac. Le système n’est pas totalement adapté pour les grossesse, avec des problématiques d’aménagement de semestre et de garde d’enfant : ne nous lançons pas dans la question des crèches universitaires, qui ont quand même le mérite d’exister dans quelques villes2.
Je peux être un recours pour des problèmes de grossesse comme des infections urinaires ou des contractions. Écouter les « bruits du cœur » fait parti de l’examen, et ça les rassure toujours. Ma capacité de prise en charge reste par contre limitée et mon intervention est donc ponctuelle.
Cela étant dit, une fois je l’ai utilisé sur une collègue.
Elle m’a surpris avec sa grossesse, me chambrant parce que « ben alors Étienne, t’es sage-femme et t’avais rien remarqué ? » En même temps je suis souvent le dernier au courant : les infirmières ne sont pas toutes là en même en raison de leurs obligations diversifiées. Elle reçoive du public, mais elles gèrent des évènements et l’équipe d’étudiants relais santé…
Je peux passer plusieurs semaines sans en voir certaines.
« Tu veux qu’on l’écoute », j’ai demandé. Elle m’a fait un grand sourire. « On peut ? » Elle avait une ombre d’inquiétude sur le visage, un manque de sérénité. « J’ai le temps. Je crois qu’on m’a posé un lapin. Je vais chercher mon doppler. »
J’ai joué à deviner son terme. Une compétence de sage-femme, normale pour moi, mais son visage étonné m’a fait un peu plaisir.
Son bébé bougeait sous mes doigts, j’ai repéré l’épaule et il a été assez sage pour se laisser écouter. Le son a jaillit. Il s’est installé avec nous. Son visage s’est détendu.
- Pour les rares que ça intéresse, un stéthoscope de Pinard, c’est ceci. Ça ressemble à un cône connecté à une base plate percée. On l’applique sur le ventre d’une femme enceinte couchée sur le dos, on mets son oreille sur la partie plate et la partie creuse là où on a palpé l’épaule fœtale. Et ensuite on lève les mains — j’appellerai ça la pose de l’albatros — et on ferme les yeux pour essayer d’entendre une sorte d’écho lointain d’un petit cœur qui bat très très vite. Plus personne n’utilise ça de nos jours, sauf les étudiantes sages-femmes coincé ↩︎
- Notamment Caen, Toulouse, Bordeaux, Dijon, et, bien sûr, Paris. Notamment pour Paris une crèche du CROUS rue St Jacques où les enfants d’étudiants sont prioritaires, ou des crèches qui sont mises en place directement par les universités comme Jussieu ou Dauphine. ↩︎
Une réflexion sur “Le 2ème Doppler (16)”