Je me suis réveillé le lendemain matin avec mes deux enfants dans mon lit.
J’aurais aimé dire « entre nous », mais je m’étais couché seul la veille.
J’avais mal dormi, moi qui pensait m’effondrer de fatigue. L’impression d’être écrasé par une charge invisible, le souffle court, serré dans le torse. Pas le temps de pleurer pour le moment, même si, en commençant à préparer le petit déjeuner, mes larmes ont tenté de sortir. J’ai dû faire des pauses, plusieurs fois. Respirer. Il fallait commencer à penser au retour.
Zoé était dans un lit d’hôpital, en soins intensifs, avec une équipe compétente. Tout n’était pas encore rassurant, mais le maximum possible était fait en ce qui la concernait : elle avait un traitement, une échographie cardiaque et une chiée d’examens complémentaires quotidiens. Moi j’avais deux enfants à gérer et un rapatriement à mettre en place.
J’avais donc fait tout ce qu’une personne au fond du gouffre devrait faire : j’avais appelé à l’aide.
Mes parents.
Bon, en fait mon père.
J’avais retourné la question dans ma tête toute l’après-midi précédente : objectif rendre la voiture et ne pas rater le train retour.
La gare était en face de l’hôpital, mais loin de l’appartement.
Ma sœur était la première personne à laquelle j’avais pensé, mais elle avait un enfant de moins de trois mois à gérer, et elle ne conduisait que les automatiques.
Ma belle-mère était dans le département d’à côté, mais elle entrait à l’hôpital pour une chirurgie.
Je sais que les hommes ont tendance à appeler leur mère en premier, mais je savais qu’elle ferait une attaque de panique.
Ils m’ont sauvé. Sans discuter une seconde.
« On a passé Nantes, on arrive pour le déjeuner. Finis les valises tranquillement » écrit ma mère au téléphone. Ils ont sauté dans la première voiture de location disponible, le lendemain. Est-ce qu’on peut s’arrêter une seconde sur la chance que j’ai d’avoir encore des parents en vie et valides ?
Je bois un verre d’eau pour calmer mes nerfs, j’arbitre une autre dispute d’enfant pour le partage des feutres. Mon fils parvient à casser la table basse de la location pendant un de mes nombreux appels téléphonique. J’ai juste entendu un bruit de bois arraché
En soulevant un coussin ou un tapis, en ramassant les draps ou des livres, je trouve toujours d’autre pétales de fleurs artificielles1.
Ma mère a simplifié la situation. La solution à court terme est de réunir tout le monde à l’hôtel, en face de la gare, à cinq minutes de Zoé. Je finis la valise en les attendant, on déjeune des restes des vacances sur la table blanche du salon — pizza, cordon bleu, fromage, salade crudité et yahourt. Puis ma mère emmène ma fille et je termine le ménage avec mon père, mon fils se baladant entre nous avec la balayette.
On rend la voiture et nous disons au revoir à Polly sur le parking.
Les licornes en papier n’ont hélas pas leur place dans les rapatriements d’urgence.
L’horloge avance. Je cours pour atteindre l’agence commerciale de la gare et trouver un train qui nous accorderait un jour supplémentaire avec toi. Nous arrivons 5 minutes après la fermeture.
Je craque. « Pourquoi tu pleures, mon chéri », me demande ma mère. Ça m’énerve2.
Avec mes parents et les enfants nous allons te voir. Je passe un temps non négligeable à gérer des problèmes administratifs au lieu de profiter de toi. Je réussi à négocier des billets de train avec le service client pour rentrer un jour plus tard.
Ne plus avoir à gérer le quotidien nous permet de profiter de notre temps pour acheter des cadeaux aux soignantes et pour te voir à l’hôpital. Le moral est un facteur clé. Ma tante m’appelle tous les soirs pour le débriefing — elle est médecin. « Les embolies pulmonaires, c’est mon quotidien. Tu vas voir, c’est fou à quel point les patients récupèrent vite. »
Tous les jours tu vas en effet un peu mieux. Tu peux commencer à te lever et à aller aux toilettes sans faire de malaise. Mettre des vêtements. Tu es fatiguée, toujours, mais au moins les premières 48 h, les plus critiques, sont passées.
Le dernier soir est dur. C’est déchirant de te laisser dans une autre ville et de repartir sans toi, mais nous avons fait le choix d’assurer la rentrée des enfants comme prévu. Partir, c’est comme laisser un morceau de moi en arrière. Mes parents ont prévu de rester un peu plus longtemps, pour que tu ne restes pas seule. Ma sœur a déjà pris ses billets de train pour venir te voir lundi.
On dîne avec les enfants et mes parents dans une très bonne crêperie proche de l’hôpital. Je l’ai repérée en venant te voir la première fois3. Le moral est bas, mais c’est malgré tout une bonne soirée de fin de vacances, avec des gamins turbulents — il était tard pour eux.
Le lendemain matin je les réveille à 5 h. Comme pour la crèche : d’abord le petit que je change pour lui mettre quelque chose de confortable. La grande, ensuite, qui pleure quand je lui mets sa robe. « Papa, on a oublié Polly ! » crie-t-elle juste avant de partir. J’ai mauvaise conscience, mais je ne lui dit pas que sa licorne se trouve au fond d’une benne, sur le parking retour des voitures de location. Mes parents nous attendent devant la porte de la chambre d’hôtel.
Oh mon dieu, qu’ils ont l’air fatigués, mes enfants sur ce quai et au fond du wagon du TGV, à 5h30. Mes parents aussi. Les gens sont infects. Je réussi à nous installer avec la poussette, la valise, les sacs, au fond de la cabine. Ma grande vomi, boit de l’eau, mange un peu. Mon deuxième dort sur moi une partie du trajet. Il se redresse une ou deux fois en t’appelant, bois un peu de lait, et se détend. Je regarde le paysage et les gares d’un regard brouillé.
Quand le soleil se lève définitivement, je sors un jeu de 7 familles qu’on avait eu lors d’un repas au McDo pendant les vacances. Ça les tiens jusqu’à l’arrivée à Montparnasse.
Je ne sais même plus expliquer comment je rentre en métro, et comment je remonte l’ensemble des affaires au 4ème étage sans ascenseur.
Mais je sais que c’est grâce à mes enfants.
Ils ont été impressionnants, ils m’ont tenu tout du long avec leurs petits bras.
- Ma belle-mère avait offert à ma fille, pour ses vacances en Bretagne, une décoration de mariage en forme de licorne, recouverte de fleurs en papier/plastique. Baptisé Polly, la pauvre créature perdit progressivement sa corne puis eu une jambe arrachée. Puis son corps couvert de fausses roses, contenant des petites billes — un cadeau parfait pour des enfants de 4 et 2 ans, servit à ma fille à préparer potions et filtres d’amour. Polly, après de nombreuses épreuves qui la laissèrent mutilée et défigurée.
Cet article pourrait s’appeler « La ballade de Polly la Licorne » mais je n’ai pas le temps d’écrire ça bien. ↩︎ - Bon, c’était injuste par rapport à ma mère. Si vous l’ignoriez, les agences commerciales SNCF sont un endroit important en cas de galère. Elles peuvent vous aider si vous rater votre train, et elles ont quelques billets de côté en cas de problème qui ne seront jamais disponible en ligne. Pratique quand vous rentrez en catastrophe sur un week-end de grand retour. ↩︎
- Parce qu’en allant à l’hôpital, en s’est retrouvé face à un mur de pluie bretonne. Classique. Ils nous avaient laissé nous abriter à l’intérieur avant de repartir. C’est Dan Ewen. ↩︎
2 réflexions sur “Le retour (14)”