Amboise à la fin de l’automne. La maison de ma grand-mère.
La lumière dorée se faufile parfois entre deux nuages, filtre à travers les arbres du jardin. Des pluies éparses nous surprennent parfois. Les oiseaux viennent chiper des graines de tournesol sur les mangeoires du sapin. Il est 10h, le premier café est loin, les enfants sont surexcités.
Il est l’heure d’aller m’occuper du déjeuner. J’ai pris un poulet fermier, me dit ma grand-mère, regrettant l’époque où elle pouvait aller au Marché sur les bords de Loire. Elle est allée chez le Boucher pendant la semaine avec son auxiliaire de vie.
Depuis deux ans elle ne sort presque plus de chez elle, sauf deux fois par an quand mes parents la force à aller dans un restaurant gastronomique pour son anniversaire ou pour une autre occasion. Et pour aller faire ses courses du mercredi. Nathalie, son auxiliaire, l’emmène en voiture en ville ou à l’Hypermarché pour remplir le frigo. Autrement, elle a la radio, ses livres et son jardin.
Au déjeuner, ça sera donc un poulet roti.
Il est sur plan de travail depuis ce matin, à revenir à température ambiante.
Je prends deux morceaux de beurre pour le masser avec du sel.
Je mets quelques gousses d’ail dans son ventre avec deux branches de thym, du poivre et de l’huile d’olive.
Une recherche sur internet plus tard il est au four à 180°C, chaleur tournante, pour une heure vingt. Il y a 95% de chance que tu aies lu la recette dans un livre d’une blogueuse belge connue des Internets.
Je vais pouvoir éplucher les légumes pour la purée et les pommes de terre pour les patates sautées. Ma sœur serait là on rajouterait des châtaignes, mais ma chérie et mes enfants n’aiment pas ça, et ma grand-mère a peur qu’elles soient trop dure pour ses dents.
« Grand-mèèèère ! On peut aller faire un bouquet ?
— Bien sûr ma bichette. On va ouvrir la porte de derrière. »
Ma grand-mère descend, comme si elle avait trente ans de moins, dans son jardin avec mes enfants qui courent partout. Je les suis pour prendre des photos. Elle leur décrit les fleurs qu’ils ramassent. Ma fille a glané quelques asters et des branches pleines de baies rouges. Mon fils reste en admiration sur le parterre de cyclamens violets qui s’étendent sous les sapins. Ça pousse comme des mauvaises herbes dit ma grand-mère. Elle a sa béquille, elle manque presque de tomber parfois en se penchant, mais elle a le sourire aux lèvres. Elle leur fait sentir des brins de lavande. « Attention avec la rose, on la laisse là. Elle pique.
— Pique pique » dit mon fils en écho.
Toute la compagnie remonte pour déposer la récolte sur la grande de la salle à manger. Elle sort ses livres de randonnée pour ma fille, elle lui montre avec patience les différentes fleurs qu’elles ont ramassé, et elles font ensemble un bouquet d’automne. Elle est tellement enjouée, elle qui, à côté de ses études, était guide au jardin botanique de Poitier, et qui connait chaque espèce de son jardin par son nom vulgaire et son nom latin. On ne dirait pas qu’elle a quatre-vingt quinze ans.
Le reste des évènements est flou. J’ai une purée à monter, des patates à faire dorer. Je sens une odeur délicieuse qui sort du four, mais j’attends encore jusqu’à ce qu’il soit croustillant à l’extérieur. Il se retrouve bientôt sur le pétrin pour tirer doucement. « On va pouvoir mettre la table. »
Le poulet est prêt, les patates sont sur la table.
Les enfants font n’importe quoi, ma grand-mère râle à voix basse. Elle le fera auprès de mes parents, ce n’est pas quelque chose qu’elle nous avouera en face. Elle peur des conséquences attachées au fait de dire des choses désagréables.
À une époque lointaine les enfants étaient toujours sages à table, ils disaient merci, ne parlait que si on le leur demandait. Elle est tiraillée entre le fait de rire avec eux et d’être scandalisée par leurs mauvaises manière. « Ça nous semblait naturel » dit-elle, mais elle occulte les conséquences qui aurait frappé les enfants désobéissants. Une autre époque.
Je comprends.
Une réflexion sur “Le poulet rôti façon grand-mère (9)”