Chère toi,
Oh merde. On est reparti.
Ça fait combien de temps que je fais ça ? Que je tente de faire ça ? 6 ou 7 ans ? Plus ? J’ai oublié à quel moment j’ai commencé. Je suis le dernier je crois : je m’assume comme le dernier. Une espèce en voie de disparition accroché à sa forêt primaire. Je suis un garde solitaire qui attend la relève au pied de sa tour, vestige d’un royaume que personne ne convoite plus depuis longtemps.
Je vais assumer d’écrire ce qui a déjà été dit, de me répêter, je vais attaquer le Kishoutenketsu à la racine.
C’est du japonais.
Si tu l’ignores, ça veux dire, en gros :
Il y a un pécheur qui monte dans sa barque pour aller trouver du poisson. Ce n’est pas le meilleur pécheur, il est moyen, honnête, de bonne volonté.
Tous les jours il se lève tôt, il a une famille à nourrir. Il rentre le soir, maussade, d’une journée humide, avale un brouet clair, engueule ses enfants qui font n’importe quoi pendant que sa femme lui dit qu’il est trop dur avec eux. Dit à son fils qu’il faut bien travailler à l’école pour ne pas finir comme lui.
Un matin, il part plus tôt et voit un grand banc de poisson au large. Il lance ses lignes, ça mord. Il essaye de remonter, insiste, accroche une poulie, rien n’y fait.
Le poisson fait presque chavirer son embarcation, il doit se résoudre à trancher les filins. Dans le vacarme de l’océan, un monstre titanesque frôle son frêle esquif en laissant une vague terrifiante.
Il pêche des poissons le reste de la journée, rentre plus tôt et prend ses enfants contre lui. Depuis ce jour il part plus tard pour les emmener à l’école, il profite d’eux le soir, aide son aîné pour les devoirs. Quand celui-ci lui dit qu’il veut être pécheur comme lui, comme toute les personnes qu’il connaît, il sourit mais ne dit plus rien.
Il rêve de rires d’enfants, de poissons et de mer calme.
Raconter, c’est trahir. Comme d’habitude.
Je te tends un pacte à signer et tu sais que je vais jouer avec toi.
C’est le but de la littérature.
Totalement à inverse de ma profession : où j’annonce des choses, je demande l’autorisation, je fais. Aucune surprise. Jamais.
La surprise et le métier de sage-femme, ce n’est pas un mélange apprécié par chez nous.
Comme cette femme qui, surprise, commence sa CIVD au milieu de sa délivrance, mais qui attend au moins d’être au bloc pour fibriller. La réanimation récupère vivante, dans un état proche de l’Ohio, mais capable de s’occuper de son enfant après 6 mois de rééducation et de soins de suite en médecine cardiovasculaire. On est en France en 2014, heureusement.
Pourtant, à la base, c’était un simple « Étienne ! Je m’installe sur un autre accouchement, tu peux faire ma délivrance steuplait ? » et là « Bonjour Madame, je suis le collègue de Clarisse, je viens prendre le relais » et là « Surprise ! »
Tu vois un saignement étrange, tu te dis que ça ressemble à un saignement en nappe. Que si tu devais décrire ça, tu utiliserais sans doute ces termes.
La médecine est bête est méchante, graphique, pour son propre bien. On se la pète avec notre érythème des plis inguinaux ; ça veut juste dire que c’est rouge dans les plis des cuisses.
Bref, tu n’aimes pas ça.
Tu as raison.
Tu appelles la chef de garde, qui passe, elle, la première pire garde de sa vie. En même temps je me souviens que Clarisse lui avait fait la remarque en début de garde : « une première garde de chef, c’est toujours la merde ».
Statistiquement ça arrive une fois à 50% des sages-femmes qui font des accouchements. À n’importe quel moment.
J’en étais où ? Je crois que ce que j’écris n’a plus beaucoup de sens.
Tu vois, c’est ça mon problème. Je n’arrive pas à me fixer un objectif unique, à discipliner mon cerveau. Le dessin est arrivé en cours d’été et a tué ma productivité.
Avant ça il y a eu mes recherches extensives sur la Bretagne pour mon nouveau roman. L’ancien s’est hélas perdu en route.
Je ne suis pas encore dans le flow.
Mon nombre de mots par minute est minable parce que je suis rouillé.
J’oublie la joie de juste cracher du texte.
Cette musique n’est pas la bonne, change.
Finit quelque chose maintenant, fais-en quelque chose de mieux après. C’est ce que m’apprend le dessin. Avoir une forme de base avant d’ajouter les détails. Si cette introduction est si fouillie (et tu n’as pas eu le droit de lire mes brouillons), c’est qu’on est encore dans l’esquisse.
C’est 2025 et je passe mon après-midi à trahir ma famille en laissant quelqu’un d’autre gérer la charge parentale. Je culpabilise. C’est faux. C’est vrai.
Au moment de ré-écrire ces lignes tu dois avoir conscience que le sage-femme qui écrit, à 23h, est en pyjama, chaussette, robe de chambre, et mitaines dans un salon froid, parce que le syndic de copropriété est incapable de gérer le chauffage collectif correctement—1 il est donc presque éteint, sans doute en attente de ramonage, un samedi soir, pendant le week-end le plus froid de la fin d’année ; il neigera cette nuit, les températures étaient négatives ce matin, tout va bien — il essaye de faire quelque chose qui a du sens avec ce qu’il a écrit à l’avance. Les enfants sont couchés. Ma culpabilité va bien. Ma fatigue est certaine. Tu me pousses à faire des folies.
J’ai fait une sorte de pause des réseaux sociaux.
En fait non, j’ai englouti une quantité de temps absolument désastreux dans Tiktok.
J’ai lu trop peu ; j’ai passé des vacances géniale où ma meuf a failli mourir ; j’ai arrêté d’écrire pendant quatre à six mois en me disant que j’avais le droit, moi aussi, à une pause.
Et c’était une erreur monstrueuse.
Ah ! Quel pied que celui d’écrire des bêtises à une heure de bureau sur un bépo et pas sur un azerty nul.
J’ai commencé à travailler le vendredi à Nanterre pour varier du libéral. Je voulais le Bureau des Brevets de Berne, et je me retrouve avec une journée de consultation complète, des collègues et moins de pression financière. J’adore mon 20% du vendredi, depuis un an. J’ai très envie d’en parler. De la richesse des situations, du nombre d’histoires folles que ça m’inspire.
Je te mens déjà un peu.
Ma pulsion première sera de parler des sujets sans trop me mouiller. J’ai une tendance à sélectionner les informations, j’ai peur de froisser des gens.
Une délicate autocensure.
Je vais rogner les bords de l’image, recadrer, modifier la composition. Je ne veux pas que tu t’attendes à quelque chose de vrai. Je t’ai dit que je te mentirai. Je te le redit tous les ans.
Je pense que cela peut résumer mon état d’esprit de cette fin d’année : je ne m’intéresse plus aux shitstorm superficielles des réseaux — mon temps est devenu trop précieux pour ça — je fuis les conflits.
Je n’ai pas envie que tu m’attrape la veste au moindre désaccord sous prétexte qu’on a pris le temps tous les deux de paramétrer un compte Mastodon, quoi.
Je repense au performative male qui m’a repris sur l’usage de « maieuticien » ce mois-ci. Parce que ça serait dur pour les hommes trans ou un truc du genre d’avoir « femme » dans un nom de profession. Un génie qui a un avis sur beaucoup de sujets, sans la compréhension du contexte fin qui sous-tend une problématique d’appellation professionnelle ; qui est le premier à dénoncer un argument d’autorité quand on exprime un point de vu contraire à ses certitude.
Tu seras d’accord avec moi : on vomit ce mot.
En fait tu as le droit d’avoir un avis sur ce mot et son usage : c’est (1) qu’on chie sur l’Académie Française tous ensemble2, et (2) que personne de sérieux ne l’utilise, à part des mecs insécures. En fait, 95% des fois où je l’ai entendu, c’était un conjoint qui voulait se la raconter. Parce que je suis un homme sage-femme, et qu’il voulait faire jouer la solidarité testiculaire.
Je sais déjà que tu seras un conjoint décevant, mec.
Nous le sommes tous au début parce que nos femmes ont beaucoup de patience et des attentes légitimes. Elles se prennent le mur du patriarcat toujours plus fort, et nous on glisse dessus parce qu’être un homme c’est compter sur ses privilèges.
L’autre 5%, c’est des mecs sages-femmes ou des personnes qui sont mal à l’aise devant un homme sage-femme. Leur cerveau rationalise, se dit qu’il doit y avoir une erreur de casting — je milite pour être reconnu erreur de casting de l’année 2009, ma directrice d’école m’ayant demandé lourdement plusieurs fois si j’étais sûr de toujours vouloir être là.
Elles cherchent, comme des académiciens outrés en 1982, à nommer ce qui n’a pas de logique interne, à décrire l’impossible : un homme qui passe son temps à voir des vulves et qui n’est ni médecin, ni gigolo. Notez que j’ai totalement exclu la possibilité pour les hommes d’être esthéticien par bête classisme.
Bref je t’ai peut-être froissé.
Quand j’écris, d’habitude, je mens pour me protéger.
Une fois mon président de bureau associatif m’a demandé de retirer mon masque3, avant de me forcer à démissionner parce que ce monde là était toxic as fuck. J’ai bien voulu me démasquer : et ça a été pire. Je n’avais pas l’expérience pour le faire correctement. Est-ce qu’on est en train de discuter d’un de mes mécanismes de défense ? Oh je ne suis pas encore prêt à écrire là-dessus. Je l’ai déjà tenté, mal. J’ai beaucoup d’autres choses à dire avant.
Enfin.
L’auteur semble avoir un plan, il a commencé à construire quelque chose.
Ça commence lundi prochain, le premier décembre. Si tu rattrapes tout au dernier moment (c’est à toi que je pense, spécifiquement), prend un bon plaid et une tasse de thé, ça promet d’être une sacré ballade.
À lundi ?
Notes :
- Ne venez pas m’attraper la veste avec les cadratins et l’IA — je mets au défi un modèle conversationnel de créer une phrase aussi longue et aussi lisible. Mais allez-y, passez moi au détecteur, je n’ai peur de rien. ↩︎
- Parce que cette « institution » archaïque n’a aucun sens et jouit d’une fortune et de privilèges qui pourrait garnir l’entrée « injustice sociale » de leur dictionnaire. ↩︎
- Ne dites rien sur le fait que mon bureau associatif m’ait dit que je masquais beaucoup et que cela ne leur plaisait pas. Je pense qu’ils ne savaient pas. Moi non plus. Chuuut. ↩︎
« performative mâle », ♥️
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Écoute, dans l’acharnement à vouloir s’emparer aussi mal du sujet, c’est le mot qui m’est venu. J’ai pas mieux.
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J’adore, ça décrit tellement bien
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En vrai le terme n’est pas de moi 😅
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à lundi 🙂
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On a hâte ! Moi en tout cas !
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