« J’adore les bébés », dit ma condisciple, « donc j’ai naturellement choisi sage-femme. » On se regarde dans la classe avec les autres. Celles et deux qui n’ont « pas choisi sage-femme », mais qui sont quand même contentes d’avoir eu quelque chose à l’issue du concours. La formatrice a un sourire, mi-chaleureux, mi-désolée.
« Je vais vous donner la liste de vos stages pour la première année. Il n’y aura pas de bébés avant janvier, je le crains. »
Il y a 15 ans, les études de sages-femmes commençaient par trois stages plus généraux de médecine, de chirurgie et de bloc opératoire. Puis on nous lançait dans le grand bain de la salle de naissance.
Mon premier stage eut lieu en cardiologie.
Elles nous avait dit de nous préparer à la mort.
Mais on ne parlait pas assez à l’époque de ces études médicales : qui apprennent leur matière sur du vivant, de l’organique, des gens qui saignent, qui crient, qui souffrent ; qui reste au fond d’un lit pendant 3 semaines pour se remettre des conséquences sur leur cerveau d’un infarctus à 45 ans ; qu’il faut bien emmener se raser.
Tu vois le patient agité, dément ? Celui que toutes les infirmières de nuit détestent — et ça se sent aux transmissions ? Heureusement qu’il y a des contentions et des camisoles chimiques, hein ? « Il a failli me mordre l’autre fois, en plus. »
Toi, l’étudiant sage-femme, tu vas aller l’aider à se doucher, à se raser.
Tu t’y connais bien en barbe en plus, vu que t’as un pénis.
D’accord t’es imberbe.
Je ne vois pas le rapport, Étienne. Tu connais l’item « prendre soin de ses téguments » ?
T’as 20 ans, personne ne t’a préparé à ça.
Au pommeau de douche qui tremble dans ses mains. Ses petits cris — car il paraît qu’il a des hallucinations, et voit des insectes ramper sur ses jambes grêles quand elles sont nues. Toi, dans un seyant tablier de plastique, tu essayes de le rassurer comme tu peux sans te tremper.
Ni au sourire, qui apparaît sur ses lèvres après chaque passage des lames sur sa joue. L’air qu’il a de redécouvrir son visage, dans le miroir de la salle de bain trop petite, sous un néon blafard, en déposant sa barbe dans le lavabo. Il ressort de là, les épaules voutées, le pas mal assuré. Ses lèvres claquent, comme un poisson derrière une vitre. Je crois que c’est un M, comme s’il tentait de bégayer un « merci ». Tu as juste l’impression qu’il essaye d’escalader une barrière trop haute, et tu l’aides : à s’habiller, à se recoucher. Ça va aller mieux, disent les médecins. Il s’accroche à ta main, une demi-minute alors que tu as envie de quitter cette chambre.
L’aide soignante, devant la porte, t’attend, les poings sur les hanches. Tu as pris trop de temps et il y a des lits à faire. Il y a une sonnette au fond, à la chambre 14, parce qu’une charmante patiente s’est déperfusée et que, sous anti-coagulants, il faut bien avouer que ça tâche les draps. Deux étudiantes infirmières travaillent leurs bases de cardiologie dans l’office. La vie du service semble reprendre alors que dans ton petit monde d’étudiant sage-femme les choses ne tournent plus rond.
Tu as regardé un instant au fond de ses yeux gris hagards, et tu n’y as vu que le reflet d’un gamin apeuré.
Et personne n’est disponible pour en parler avec toi.
Votre récit me rappelle les 2 mois que j’ai passés en job d’été dans une maison de retraite médicalisée… J’avais 20 ans, j’étais étudiante en architecture, et alors que je pensais devoir veiller à l’hydratation des résidents et jouer au Scrabble avec eux, je me suis retrouvée à remplacer une auxiliaire de vie après l’avoir vue faire son job sur une journée.
Compliqué.
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Surtout que c’est « juste » un métier à part entière quoi…
Pas trop traumatisée ?
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J’avais été très surprise de me retrouver à ce poste, responsable de plusieurs résidents parfois lourdement handicapés.
Pas de traumatisme mais cette expérience en dit long sur la gestion des maisons de retraite (c’était il y a 20 ans déjà !)…
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