J’ai ces photos que j’aime beaucoup, petite souris dans un coin du poste de soin, de ma chérie enceinte qui rigole avec ses collègues.
Elle est dans sa robe noire de grossesse, dans un fauteuil rose, une autre sage-femme sur l’ordinateur, à l’envers sur sa chaise, une auxiliaire à côté d’elle pendant que l’autre remplit ses transmissions.
La dernière consœur est la seule qui regarde l’objectif, comme pour interroger le spectateur.
Je ne la connais pas, c’est une vacataire.
En vrai, cette photo est meilleure et moins bonne que ce que je vous ai décrit, mais elle me laisse un souvenir fort.
C’était en plein été, juste après la troisième échographie.
Le choix de la maternité a été automatique pour elle. Ça serait la sienne, là où elle connaît les médecins, les pratiques, les services. C’était notre école. J’ai déjà dit qu’on s’y sentait à la maison.
Quand on accouche chez soi, on a un peu le droit de choisir qui sera là.
On a donc été déposer ma fille à la crèche un jeudi matin pour apporter son cadeau à notre sage-femme. Ma gamine a bien compris, hein. Elle a passé une partie du trajet à répéter « [sage-femme] a touché la tête et le corps de [gaminette], puis a touché la tête et le corps de [bébé] ».
Elle était de garde, et donc facile à trouver. On a discuté dans le couloir, avec l’équipe des urgences, en se montrant des photos d’enfants ; mon fils faisait des risettes à tout le monde, les collègues étaient aux anges. On a été boire un café dans l’office, il est passé de bras en bras. On a discuté du service, des départs, des grossesses, un peu des cancans.
J’ai l’impression de dégager une image déformée de moi-même, là-bas. Je suis le conjoint de, l’ancien étudiant devenu grand, j’ai un cabinet qui marche et une bonne réputation.
Je me suis mis peu à peu en retrait pour profiter de l’ambiance. Ça me rappelle l’hôpital ; les bons souvenirs, je veux dire. Il y a une sorte d’esprit de camaraderie, à mi-chemin entre les ouvrières qui font tourner ensemble la grosse machine, et l’équipage d’un navire qui essuie les pires grains et remet sa vie à celles des autres.
Une chaîne de confiance.
J’aime bien travailler seul.
J’ai toujours préféré être le seul sage-femme de garde, par exemple.
Mais ce qui me manque en libéral, c’est ça.
Je crois que je suis jaloux. Un peu.
Une réflexion sur “Les copines de maman (21)”