Ok.
Je recommence.
J’ai du mal avec les hommes.
Parfois. Je crois que j’en sais trop.
J’ai retourné la façon d’attaquer cet article plusieurs fois sur mon écran, et je doute de réussir à exprimer tout correctement. Je vais être maladroit.
J’ai Julie qui est venue pour son frottis, quoi ? 6 mois après son accouchement ? L’occasion de discuter un peu, même si la consultation a commencé par « Thierry est parti hier soir, on s’est séparés. Bon. Je m’y attendais. » C’était son conjoint nul.
Pour moi, qui ai du mal avec les hommes — en fait, je crois que c’est lié fortement au fait que je travaille avec des femmes et qu’il existe le patriarcat. Bref. Je pense que j’ai créé au fur et à mesure du temps des catégories de conjoints dans ma tête.
Il y en a des gentils.
C’est heureusement la majorité.
Ils ne sont pas toujours déconstruits, ça n’empêche pas d’avoir la discussion sur la répartition inégale de la charge mentale après la naissance du premier enfant ; dès la grossesse, je sens qu’ils sont prêts à saisir la barre du vaisseau parentalité pour quitter le port Naissance et affronter leur première tempête-bébé.
Mon dieu, que c’était niais comme métaphore. Je vous ai dit que j’ai retourné cet article sur l’écran vide et dans ma tête ? Je l’ai repoussé deux fois.
Je ne suis pas en train de leur donner un blanc-seing, mais disons qu’ils ne font pas trop pleurer mes patientes, donc ça me va.
Il y a l’alarme bidale, les mecs violents, leur cortège de comportements problématiques, le contrôle coercitif que l’on voit doucement se refermer autour de la gorge des patientes. Alors je suis là, en consultation, à essayer de faire contempler le problème à une femme qui commence à prendre conscience que tout ce stress, ses dents qui grincent, ses douleurs pendant les rapports et cette tendance à sursauter dès que le téléphone sur mon bureau se met à vibrer ; tous ces indices me laissent à penser qu’elle ne va pas bien, que son couple la ronge.
Oh il y en a qui donne le change, mais l’avantage du libéral c’est qu’on voit beaucoup, souvent, les mêmes patientes, et que je suis un chien à qui on donne un os à ronger. Donnez-moi un fil rouge qui dépasse de la pelote, donnez-moi un indice, et mon cerveau se met en alerte.
Un réflexe.
Les statistiques sont terribles.
Si on se dit que 213 000 femmes ont été victimes de violences en 2019, soit 0,7% d’entre elles, et que croise 300 patientes par an, alors j’en ai 4 ou 5.
Par an.
Voilà.
Ça fait flipper. C’est pas le sujet de mon billet.
Thierry, c’était un conjoint nul.
Il faisait du présentéisme sur la grossesse, il sabotait un peu les cours de préparation à la naissance. Il savait déjà.
Il s’était séparé de sa première femme après la naissance de sa première fille parce qu’il était désengagé de son foyer.
Alors je suis prêt à admettre que la paternité est un tourbillon d’événements, que les hommes ne l’affrontent pas à armes égales. Ça peut être dur, pour un homme, de ressentir des choses.
Mais ces hommes sur qui la paternité tombe dessus de façon totalement inattendue, ils ne se doutaient pas qu’éjaculer régulièrement dans le vagin de quelqu’un peut avoir ce genre de conséquences ? Est-ce le patriarcat qui leur a mis dans la tête le fait que cette histoire de procréation, c’était un truc de femmes ?
Mais Thierry, c’est la deuxième fois. C’est quoi l’excuse cette fois ?
Pour être honnête, dans le monde vrai de la réalité véritable, Thierry m’a surpris les premiers mois. Il s’est révélé être un papa aimant mais maladroit, soutenant à sa manière. J’ai été un peu impressionné.
Puis Julie m’a raconté le contrôle coercitif. Pas un truc trop trop méchant, mais ça ne commence jamais comme un film d’horreur, n’est-ce pas ? « Si tu sors ce soir, comment je vais faire, c’est toi qui allaites », « c’est une mauvaise idée que ta famille vienne nous voir ce week-end, avec tous ces virus qui traînent. » Julie ne s’est pas démontée, et au milieu du conflit Thierry a claqué la porte.
Mais je n’ai pas été surpris. Julie non plus, même si elle pensait qu’elle pouvait le faire changer. Thierry n’est pas méchant ; Thierry est un homme. C’est pas le pire.
Le pire, ce sont les traîtres.
Je vais l’appeler Alexandre.
Alexandre était un faux-gentil.
Il est bien sûr là, pendant la grossesse, parfois en retrait, mais il donne le change.
Tous les deux, ils ont l’air d’un couple heureux, c’est ce qui compte non ?
Alexandre pose des questions, et les réponses n’ont pas l’air de lui plaire. Je le sens qui essaye de négocier, déjà, le sommeil de leur fils pas encore né, le nombre de biberons de lait tiré qu’il lui faudra donner la nuit.
Et puis quand on en reparle 1 mois et demi plus tard, Alexandre se comporte comme si rien n’avait changé à sa vie. Il s’engueule avec sa chérie, parce que ces histoires d’enfant, en fait, c’est beaucoup de travail ; il aimerait continuer à aller à la salle de sport, à aller boire une pinte après le boulot.
Il hésite, un pied sur le quai du port, un autre sur le bateau qui mène à la tempête.
Sa chérie lui dit souvent qu’il ne peut plus faire comme avant, qu’elle a besoin qu’il soit plus présent. Et lui, il lui dit qu’il a l’impression d’être un ado à qui on fait la moral.
Et puis ils baisent moins qu’avant.
Vous savez comme moi que les hommes ont des besoins.
Oups, chérie, j’ai trébuché sur ma collègue/cette prostitué/cette personne que j’ai draguée en ligne, sans arrières pensées, pendant la fin de ta grossesse, et mon pénis est entré à l’intérieur par inadvertance.
C’est fâcheux.
Ah ?
Tu me quittes ?
Bon ben si tu insistes, mais c’est toi la méchante dans l’histoire.
Je ne vais pas gérer la charge émotionnelle de la fin de mon couple après la naissance d’un enfant, non plus.
On se revoit chez le juge, j’ai un copain avocat.
Essaie de ne pas trop demander de pension alimentaire, j’aimerais choisir les vacances à l’avance, et quand il aura passé 6 ans, on ira faire du VTT.
J’aime bien le VTT.
D’ailleurs désolé pour la menace de mort sur ton répondeur, quand j’ai obtenu un droit de visite. (Alex ne conçoit pas que le juge puisse considérer qu’une chambre d’ami chez un copain célibataire, ça ne marche pas pour accueillir un bébé de 9 mois pendant une semaine. Du coup il s’est mis en colère).
La question qui ne reste, avec Alexandre, c’est de savoir pourquoi mon alarme bidale ne s’est pas déclenchée plus tôt.
Une réflexion sur “Les Traitres (16)”