Le café est encore chaud dans les tasses, avec ma sœur on a débarrassé les assiettes et la planche à découper, où se trouve encore la carcasse de ce qui fut un poulet rôti. Ma grand-mère a râlé, parce qu’il n’était pas exactement comme elle le fait d’habitude. Progressivement, elle me passe la main sur une partie de la cuisine. Son geste est moins sûr, son équilibre est parfois précaire ; elle m’a transmis.
Ma chérie et elle discutent, ma fille fait la sieste à l’étage. Ma grand-mère se lève et se dirige vers la bibliothèque pour en sortir des enveloppes. Des dizaines qu’elle étale sur la table, pour donner corps à son récit.
Les albums photos de famille lui plaisent énormément quand on les lui apporte et qu’elle les feuillette. Ma sœur, elle, lui renouvelle tous les ans son journal pour les vieux, une sorte de recueil mensuel des meilleurs instants familiaux, et elle les garde précieusement. Ma grand-mère aime passer le bout de ses doigts ridés sur la surface du papier, comme pour toucher les gens figés à l’intérieur, les lieux que mes parents visitent.
Ma grand-mère, celle qui me reste, c’est cette vieille femme de 93 ans qui ne conduit plus, donc qui ne sort qu’avec son auxiliaire de vie 3 fois par semaine pour aller au marché ou faire ses courses ; elle est entourée de plein de soignants depuis deux ans.
Avant ça elle se débrouillait toute seule, allait faire ses courses et venait nous chercher à la gare en voiture. Puis elle s’est fracturé une vertèbre en tombant dans son garage.
Elle a refusé les soins au début.
On va pas embêter le docteur pour ça.
Donc quand il est venu la première fois il lui a donné du paracétamol.
Elle est de cette génération à se péter une cheville en plein champ, et à faire les 3 kilomètres qu’y reste pour rentrer en grimaçant, parce que ça pourrait être pire. Il a fallu que ma sœur aille la voir et se rende compte du problème pour qu’elle soit prise en charge.
J’ai eu vraiment peur.
J’ai trop entendu d’histoires, celles des vieux qui disparaissent autour d’elle, qui un jour tombent, puis sont extirpés de chez eux, et, à partir de là, s’enfoncent et partent. Je les ai vu en stage, ballottés entre la cardiologie et la diabétologie.
Je ne voulais pas ça pour ma grand-mère, qui une fois veuve à 70 ans, a décidé de traverser la planète pour retrouver sa correspondante de guerre anglaise qui avait déménagé en Australie.
Puis elle est rentrée, accompagnée. Ses infirmières qui viennent vérifier ses médicaments et surtout papoter, son kiné qui vient deux fois par semaine faire le tour du jardin avec elle, son médecin qui ne se fera plus avoir.
Elle nous dit qu’elle en a marre d’être vivante, de son corps plein de douleurs, d’écouter les gens dirent des conneries à la radio quand elle allume le poste à 6h du matin. Mais elle est folle de joie de voir son arrière-petite-fille semer la pagaille dans son salon, et nous devons presque lui courir après pour l’empêcher de faire la course avec elle.
Elle étale ses photos sur la table. Elle nous montre, nous raconte, sa maison, son enfance, sa rivière qu’elle aimait tant ; ses amis, sa vie de famille, les cousins ; les fantômes. Il ne reste plus grand monde. Sa sœur aînée est peut-être en vie quelque part, et centenaire, et l’autre va avoir 91 ans. « Pauvre cousin Paul. Pauvre Pierre aussi. Tu savais qu’on n’avait retrouvé qu’un appareil photo sur le bateau ? » J’essaye de retenir, mais je me dis que je devrais l’enregistrer.
À force, j’ai commencé à capituler face à l’idée que c’est sa dernière décennie. On vit vieux de son côté de la famille. Lors de nos dernières visites, j’ai commencé à faire des vidéos d’elle en train de lire des histoires à ma fille. Pour les ressortir, un jour. Me souvenir d’elle, de sa voix.
C’est étrange comme elle m’a fait passer d’un média à un autre.
3 réflexions sur “Les petits papiers (14)”