J’espère que Camille sera calme, j’ai donné le sein avant de partir, j’ai cru l’endormir en poussette mais… Elle s’est installée sur la table d’examen, prête pour sa séance, mais déjà Camille grogne, éructe, crie. J’ai demandé, et je l’ai dans les bras. Je vais réessayer le sein, peut-être, mais cette position… Vous pouvez vous installer mieux si vous voulez. La patiente après vous a annulé, donc je ne serai pas en retard.
Elle soulève son t-shirt, se mord la lèvre, guide son bébé vers le sein, le téton vers la lèvre supérieure et Camille s’agite, cherche, happe la peau, crie de plus belle. Je garde mon sourire de façade, mais ma nuit, mon week-end en parentalité avec un enfant de cet âge, me hante un peu. Camille hurle.
Je connais ces pleurs. Je les déteste, ce sont les pires. Le besoin que je trouve le plus débile chez les bébés de cet âge. La fatigue.
J’arrive pas à dormir, hurle Camille. Ben, je sais pas, t’as pas essayé de genre… Dormir ? Mais j’y arrive pas. À l’aide. Ben regarde, tu fermes tes yeux, là comme ça, et tu… Tu te redresses n’importe comment, d’accord, et tu regardes partout, voilà. Oui mais c’est pas facile ok ? Et puis j’arrive pas à dormir, hurle Camille. Ben, je sais pas, t’as essayé de…
Ma fille faisait ça. Mon fils fait ça. Je crois que c’est un réflexe de papa qui en a marre. Je me balance d’un pied sur l’autre, doucement. Je danse un blues, sa tête contre ma chemise. La mer, qu’on voit danser, le long, des golfes clairs, a des reflets d’argent, la mer, des reflets changeant, sous la plui-e. La mer… Glisse Camille, sa tête sur mon sein, aux ciels d’été, détend ses petites mains, confond ses blancs moutons, avec les anges, Camille, la mer, bergère d’azur, infini-e. Voyez. Camille dort. En gros.
Comment vous avez su ? Ça ressemblait beaucoup à des pleurs de fatigue, parfois, à cet âge-là, ils ont besoin d’aide pour partir. Camille dort ? Camille remue un peu, mais pas beaucoup.
Je ne sais pas comment je pourrais gérer ça, dit ma patiente.
Vous pouvez le faire. Et votre chéri aussi. Ils ont besoin d’un cadre rassurant et d’être bercé. Vous êtes déjà extraordinaire.
Elle sourit.
Je pense que, parfois, la chose dont les patientes ont besoin, c’est d’un regard franc, droit dans les yeux, de mon meilleur sourire confiant de sage-femme, et de leur dire qu’elles sont une super maman, une mère de ouf, qu’elles gèrent trop bien, et que ça va marcher.
Et j’espère qu’elles me croient quand je croie en elles.
Une réflexion sur “Une danse (7)”