Venez comme vous êtes

« Te devrais arrêter Facebook. Tu sais que tu te fais du mal ?
− Occupes toi de tes oignons. Au lieu de rester sur mon canapé à ne rien faire, tu ne veux pas plutôt faire un truc constructif ? »

Alphonse regarde ma table basse encombrée, puis dégage méthodiquement un espace où mettre ses jambes. « Voilà », dit-il avec un air satisfait.
Je me baisse pour qu’il disparaisse derrière mon écran. Rien à faire.

« Tu ferais mieux d’aller sur reddit, au moins tu apprendrais des choses. Tu sais que les gens qui postent leur petite vie parfaite le font pour mettre en scène la… » Je n’écoute plus son long monologue. Je suis tombé sur une publication de cette fin d’été sur un groupe de sage-femme fermé au public.

La simple vue du groupe en question me fait d’habitude scroller, mais quelque chose à retenu mon attention. L’actualité récente, celle d’officiers de police demandant à des femmes de se déshabiller, m’a mis un poil les nerfs à vifs, et…

Courrier du [Dr Trucmuche*, clinique machin, Sud de la France], adminitrateur de société savante […]

Moment de grand bonheur en salle de naissance Accouchement de rêve. Refus de péridurale. Patiente voilée, le mari ne souhaite pas qu’ »un homme » s’en occupe (bien que largement prévenu à l’avance… Document en cours de grossesse, explications orales…)

De garde, j’y vais quand même et m’impose.

Accouchement dans les hurlements et les contorsions, dans la panique maternelle et le père barbu qui donne les ordres à tout le monde… L’enfant se prénomme joyeusement Oussama ; juste à sa sortie, le père s’est prosterné et a fait sur le sol de la salle de naissance la prière, en direction de la Mecque (direction qu’il avait préalablement repérée). Puis des chants religieux aux oreilles de l’enfant, à droite, à gauche.

…Et la mère, il ne la regarde plus, elle a bien servi, et je suppose que le voile va vite être remis sur son visage tentateur… Ras le bol de cela. […] Je m’interroge sur le devenir de la société dans laquelle je vis et je suis inquiet. […] Même si mes propos ne sont sans doute pas politiquement corrects, je voulais vous faire partager ce moment, traumatisant pour toute notre équipe médicale, et mes craintes pour l’avenir de mes enfants dans un pays qui ne sait pas fixer de vraies limites.

(Être réaliste n’est pas être raciste)
Amicalement

Alphonse lit par dessus mon épaule et grimace. « C’est douloureux de voir ça sur un groupe de sage-femme. Ça donne quoi dans les commentaires ? »
Je hausse les épaules. « Il y en a qui sont d’accord avec eux, d’autres qui sont d’accord avec nous… Je comprends mal… »

Je repense un instant à une froide nuit de mars. Ma collègue avait fait la grimace en me voyant arriver. J’étais seul en garde, dans une petite maternité de province.
« J’ai essayé de les prévenir. On va faire avec… C’est des intégristes hein. »
Et elle est entrée dans la salle pour me présenter. Le couple m’a regardé, le mec a cillé. Je n’ai rien dit au départ, puis j’ai donné une voix douce « Bonjour, je suis Jimmy, je suis le sage-femme de garde pour cette nuit. Heureux de vous rencontrer. » La femme a regardé son mari qui ne disait rien. « On préférerait une femme si c’est possible.
− Je comprends, mais je suis la seule sage-femme de garde. Mon collègue médecin de garde est un homme également… Essayons de travailler ensemble ?
− Le Coran dit que la vie est la chose la plus précieuse, » dit-il en levant les mains.
Je suis ressorti de la chambre pour prendre le reste de mes transmissions et ma collègue m’a lancé un regard inquiet en partant.

Je me souviens d’une nuit un peu en dent de scie avec des discussions joyeuses et une négociation constante pour trouver le juste équilibre entre ce que demandait ma surveillance et la pudeur de cette femme. De temps en temps il se mettait au fond de son fauteuil avec une écharpe sur les genoux et tombait dans le mutisme. « Il prie, je crois qu’il a peur », disait-elle.

Et est venu le moment de la naissance. Elle a poussé de toutes ses forces cet enfant costaud, j’ai eu une frayeur au moment de dégager les épaules. L’auxiliaire de nuit passait son temps entre elle et la porte pour rappeler à la mère de la patiente qu’il fallait rester en salle d’attente. L’enfant est paru avec émotion et son père a coupé le cordon.

Le silence est tombé sur la salle de naissance. Il était cinq heure, nous étions tous fatigués. Et alors résonna l’adhan que le père commença à chanter dans l’oreille de sa petite fille.

 

Cette lettre est violente.
« Oui. Et hors contexte. Ça ne m’étonne pas de la voir ressortir en ce moment. »
Je regarde Alfonse. Je me suis laissé emporter par mon souvenir.
« Oui, mais cette lettre… Je crois que la personne qui a écrit ça a du mépris pour ses patientes, pour ce couple. Pourquoi est-ce qu’il s’est imposé ? Pourquoi infliger une épisiotomie** à une femme qui n’a pas de péridurale ? »

« Tu sais que cette lettre ne date pas de la semaine dernière ?
− Ah ? Je me disais que l’actualité avait peut-être échauffé les esprits…
− Non. Elle date de 2012 ou 2013 en fait. C’est un courrier personnel qui a fuité et qui a été repris par l’extrême-droite comme exemple. De temps en temps elle ressort sur internet, sur des forums ou des réseaux sociaux. On ne peut pas dire que cela soit innocent qu’elle ressorte en ce moment. »

Je ne dis rien. Je suis un peu en colère.

Comment peut-on partager ce contenu entre sages-femmes ? Je sais que l’on a tendance à idéaliser sa profession, mais ça fait mal. Des gens qui ont fait des études supérieures…

Pourquoi est-ce que je ne suis pas étonné non plus ?

Depuis le début de ma carrière, j’ai croisé beaucoup de voiles, et peu de femmes ont la même raison de le porter. Voir quelqu’un avec un voile ne m’autorise pas à préjuger. Il ne faut pas s’arrêter à l’apparence (je sais, cela fait bateau dit comme ça, niveau téléfilm M6) mais essayer de se rappeler que notre déontologie nous engage à prendre en charge tout le monde, quelque soit leur origine, leur croyance ou leur apparence. Le débat sur le voile n’est pas qu’une sortie contre l’Islam, c’est également une tentative de contrôle du corps des femmes.

Le voile c’est un choix. J’ai lu un bon article du New York Times qui donnait (chose rare) la parole à des femmes qui ont fait ce choix. Cela peut-être un vêtement traditionnel, un acte modestie ou de protection par rapport à un environnement masculin hostile***. Le débat a depuis toujours été réduit à une question religieuse par les politiciens et les médias pour en faire un groupe cible. Est-ce qu’un vêtement peut vraiment nous empêcher de nous parler entre adultes ? Est-ce que cela bloque une discussion ?

Mon expérience me dit que non. Une patiente est une patiente, et qu’elle soit voilée ou à moitié nue ne la disqualifie ni comme patiente, ni comme citoyenne, ni comme femme, ni comme être humain.

L’état ne devrait pas avoir à dire à une femme ce qu’elle a le droit ou non de porter. D’un seul coup, comme dirait une copine vue hier, « Si tu montres deux seins, t’es une pute, si tu montres rien t’es coincée. Dans le doute il vaut mieux en sortir un. » Quels que soient vos vêtements, en ce qui me concerne, venez comme vous êtes.

 

*Le nom a été modifié, ce médecin ayant à moitié assumé ses propos en interview doit en avoir marre de voir son nom ressortir régulièrement sur internet, et je ne veux pas participer à cela. J’ai volontairement tronquée la lettre. Le problème n’est pas la lettre, c’est son utilisation dans le débat actuel. 

**Je tiens l’épisiotomie d’une interview que ce médecin a donné à égora sur l’affaire. Pas de nom, pas de lien nom plus (voir *), mais je sais que cela ne figure pas dans sa lettre.

***J’ai failli mettre un point patriarcat, mais je pense que le voile peut être une conséquence du patriarcat et de l’occupation hostile de l’espace publique par les hommes. Pas toujours. Peut-être.

6 réflexions au sujet de « Venez comme vous êtes »

  1. Caroline

    Merci Jimmy, on n’entend pas souvent défendre le droit des femmes à s’habiller comme elles le souhaitent, qu’elles portent le voile ou non. Je ne suis pas musulmane, mais ça commence à me sortir par les yeux, tous ces gens qui veulent leur interdire le port de tel ou tel vêtement, au prétexte de protéger le statut des femmes en France, comme si elles ne pouvaient parler pour elles-mêmes. Pourquoi ne les entend-on pas, d’ailleurs ? Peut-être que personne ne leur a demandé leur avis en leur tendant un micro ?

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  2. Lilo Miska

    Un billet un peu pessimiste mais plein de prise de conscience, de détermination, de féminisme quoi :)
    T’es dans le vrai, ce qu’on veut c’est une liberté de choix ! J’ai déjà vu passer ce post Facebook islamophobe… C’est très paternaliste de vouloir enlever le voile de ses voisines sans remettre en question les habitudes genrées de sa propre culture. Dans le climat actuel, c’est aussi dangereux.
    En fait ton billet n’est pas si pessimiste, parce qu’il montre qu’avec du respect et de la confiance il n’y a pas cette incompatibilité qu’on essaye de nous enfoncer dans le crâne pour faire peur ces dernières années :)

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    1. Jimmy Taksenhit Auteur de l’article

      Je pense que le problème fondamental de ce débat, c’est qu’il essaye de nous garder dans la peur de l’autre pour mieux abrutir. On parle de la forme, pas du fond, et on crache sur les droits des femmes au passage. À la place on pourrait parler de beaucoup d’autres choses qui ne vont pas. Le burkini, c’est le type de débat qui permet de ne pas parler des sujets qui fâchent entre deux marronniers.

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      1. Lilo Miska

        Sur la forme c’est déjà puant oui, moi j’appelle ça le « tube de l’été » de l’islamophobie (en 2012 c’était la bouffe halal dans les cantine). Ça occupe les médias et divise les foules hein. Mais dans le fond ça a de sales relents de néocolonialisme façon « regardez moi ces indigènes arriérés, allons leur imposer ce qui est meilleur pour eux puisque nous, peuples de l’Occident, nous savons mieux ». On veut faire croire que c’est une affaire de « droits des femmes », mais là aussi on décide pour les femmes voilées sans les femmes voilées, qui sont les premières victimes de l’islamophobie. Courage à elles surtout, je ne suis pas voilée mais plusieurs femmes dans ma famille le sont, donnons leur la parole et laissons leur leur liberté de choix à tout moment de leur vie !

  3. Natacha

    Juste merci, de remettre les choses à leur juste place, sans préjugés et dans le respect des autres.
    Merci aussi pour le blog de Emma, qui illustre magistralement que l’incompréhension culturelle pourrait parfaitement concerner des coutumes occidentales !

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