Hier j’ai laissé mon portable dans la poche gauche de ma blouse, dans le troisième casier en partant du fond du vestiaire des étudiants sages-femmes de la maternité école. Ce vestiaire est fermé par une porte à digicode. Pour y accéder il faut traverser une réserve de matériel qui est elle-même verrouillée par une porte à digicode, au premier sous-sol.
Cette position dans l’univers d’un objet d’une dizaine de centimètres cube a sonné dans un coin de ma tête pendant toute la nuit, si bien que je suis retourné le chercher en allant déjeuner avec @MrJmad et @Exirel qui étaient de passage à Paris.
L’histoire étrange d’une boule (et autres dissertations émotionnelles)
Je me suis rendu compte que mon portable étaient resté dans ma poche de blouse en sortant du métro. J’avais laissé une amie qui est en garde avec moi en ce moment à la station précédente ; j’avais envie d’un peu de musique pour finir le trajet. J’ai eu d’un coup une boule de stress qui s’est nichée dans mon ventre. Le genre de boule que j’avais avant ma première garde. Vous connaissez cette boule non ?
La boule qui dit « Je sais exactement où c’est, je sais que je n’ai pas envie d’y aller et j’ai besoin d’un truc pour vomir. »
En ce moment je redécouvre que j’ai des émotions violentes qui peuvent se manifester en moi. Parfois la joie « Cet accouchement, c’était trop du bonheur ! », voir du bonheur intense « J’ai du bol d’avoir une fille comme ça dans ma vie », du stress « Vite, on pose une deuxième voie ! Appelez l’interne d’obs et d’anesth et sortez moi les gants de RU » ou des frayeurs « C’est marrant, on a rompu juste à côté d’un gros vaisseaux aberrant… » J’avais oublié l’effet de la salle de naissance. Ce que ça fait de sortir d’une garde de nuit de 12h en se sentant très vivant, avec pour seule envie de retourner au front. On est crevé, on a mal partout, mais la vie semble beaucoup plus belle.
Ou noire et glauque quand on a cumulé l’Interruption Médicale de Grossesse et la Fausse Couche Tardive.
Ma bouboule de stress a grandie pendant toute la nuit. J’ai redécouvert l’existence d’un réveil mécanique dans ma chambre. Le cadeau (?) que votre mère/oncle/sœur/collègues/boss (?) vous a fait un jour et qui ne sert généralement qu’à vous empêcher de dormir pendant une insomnie. Oui, aussi bien la version numérique, avec chiffres brillants dans le noir, qui rehaussent joliment la luminosité de votre chambre de 10% ; que la version mécanique qui vous sert son terrible tic-tac. Tic. Tac. Tic. Tac. Et qui se règle à 5 minutes près. Un réveil à jour de repos en fait.
J’ai hurlé un coup en me réveillant, j’ai filé vers la maternité école. Une porte, une deuxième porte.
Quand j’ai pris le rectangle froid entre les mains, j’ai senti la boule se dissoudre comme un toon dans la trempette (un bain de térébenthine, mortelle pour les toons). Je me suis senti mieux. Soulagé.
Un peu de recul sur l’addiction
Pendant une journée je me suis senti en manque. J’avais besoin d’avoir mon téléphone portable. De voir tout le temps mon twitter, mon tumblr, mes feeds, de recevoir et d’envoyer des sms, des mails… J’avais l’impression de ressembler à ma sœur certains dimanche. Quand elle se réveille vers 12h et qu’elle se rend compte qu’elle n’a plus de tabac.
Il faut que cela nous arrive pour se rendre compte du sentiment d’insécurité. Un smartphone, c’est un peu comme un deuxième cerveau. Je me sens connecté, au courant en fait.
En fait, je crois avoir du mal à me passer de sa présence rassurante dans ma poche. J’essaye de me dire qu’avant c’était mieux. Vous savez, quand on donne un rendez-vous à quelqu’un, genre « On se retrouve à Bastille, vers 15h ? » Bastille c’est genre 600 m² (à la louche) avec pleins d’arrêts de bus et de sorties de métro. Bref, Bastille, c’est vague. Heureusement qu’on a un téléphone portable pour se trouver dans la cohue.
Depuis que le téléphone portable existe, je pense qu’on a oublié deux fondamentaux des rapports sociaux humains : la précision et la ponctualité. Il serait plus simple d’indiquer un point de repère et d’être à l’heure non ? Plutôt que de se taper un coup de fil embarrassant pendant qu’on attend dans le froid parce que le « vers 15h » peut être 14h55 pour l’un et 15h10 pour l’autre. Si toutes les antennes relais du monde se mettaient en grève, ben ça serait plus la merde qu’une grève SNCF pendant les fêtes de fin d’année. Je dis ça…
En fait, il y a un point positif. Hier j’étais mal parce que coupé au milieu d’une conversation sms avec ma chère et tendre. Ne pas avoir mon portable a fait quelque chose d’extraordinaire : j’ai pris mon fixe et je l’ai appelée. On a parlé au téléphone. Simplement. C’était mieux.
Si toutes les antennes relais du monde se mettaient en grève demain, ben… Ca ne serait pas si mal en fait ? On recommencerai comme avant. Peut-être que tous ces moyens pour plus communiquer les uns avec les autres ne font que nous couper les uns des autres.

