Un an après le dernier cours

Il y a un an, presque jour pour jour, j’avais mon dernier cours à l’école de sage-femme. S’en est suivi mon dernier stage, puis les écrits, les oraux, les cliniques… L’enfer du DE en quelque sorte.

Sur Twitter, une étudiante sage-femme me disait que je ne parlais pas beaucoup de ma vie de jeune diplômé ; je crois que le temps est venu. J’ai temporisé comme j’ai pu, hein. Il y a eu les billets sur les cinq ans dans le rétro (parce que j’ai toujours voulu écrire des mémoires sur mes étude, et que partager cette expérience est intéressant), je pré-publie mon roman (qui, contrairement aux apparences, n’est pas enterré, je suis en train de faire le chapitre 16), et puis j’ai écrit quelques petites choses.

Mais écrire ma vie, comme je le faisais avant… Je ne le faisais plus. Tout cela, tout simplement, parce que je pense qu’écrire sur l’exercice de sa profession demande un minimum de recul ; un recul qui prends du temps à acquérir, temps que j’ai donc passé à ne pas écrire. Mon paragraphe se mord la queue, bref. Fin de l’introduction.

 

Bref j’ai eu un diplôme d’état

Pour ceux qui ont suivi, j’ai eu mon DE sans trop de difficultés et j’ai donc passé mon été à bosser sur un petit truc qui m’empêchait d’avoir mon diplôme : mon mémoire. Il fut riche, passionnant, et je suis heureux de ne pas avoir fait un mémoire purement médical. J’aurais pu me faire une étude, un truc d’exercice du type La prise en charge de la pré-éclampsie ou Etat des lieux de la prévention du streptocoque B. Je ne voulais pas parce que je ne m’y intéressait pas. J’ai fini ce que j’avais à finir, j’ai été voir mon jury de mémoire pour une demi-heure intense et éprouvante et après je suis allé boire des bières. 

Et j’ai eu mon diplôme. Ok, je l’ai eu en septembre, mais je l’ai eu.

Et, ayant eu un été totalement détruit par la fin de mes études, j’ai décidé de m’offrir le premier mois de vacance de ma vie depuis quatre ans. Les dernières vacances avant longtemps. Mon mois de Septembre est passé avec douceur et j’ai ensuite été confronté avec brutalité au marché de l’emploi des jeunes diplômés sages-femmes. J’en ai un peu parlé déjà, ce n’était pas un moment très marrant. Tout d’un coup, au mois d’octobre, on se dit qu’on a été un peu con de prendre des vacances, parce que trouver du boulot va s’avérer difficile. J’ai postulé à deux trois endroits, j’ai eu un entretien où la cadre m’a dit « Je te prends », j’étais trop content d’avoir quelque chose, alors j’ai signé et j’ai commencé la semaine suivante.

 

Ce que ça change, d’avoir un diplôme d’état

J’ai commencé par ce qu’on appelle une intégration professionnelle. C’est une situation très étrange où une collègue sage-femme te prends avec elle comme une journée de stage. T’es presque en dernière année, parce qu’elle t’explique le service, les protocoles, la prise en charge de certains cas spécifiques, les collègues. Mais tu n’es pas en dernière année, parce qu’après s’être plus ou moins assurée que tu n’étais pas une triple buse, elle te lâche. T’es un grand maintenant, il n’y a plus personne pour te prendre par la main. Tu rentres dans une chambre, tu te présentes. « Bonjour, je suis OrCrawn, l’étu…. Le sage-femme de suite de couche,… » Ta bouche a rapé, tu te rappelles que l’étudiant en toi est définitivement mort trois mois plus tôt et que tu es sage-femme, un vrai, un diplômé. Au final, comme t’as plutôt un bon niveau de quasi-sage-femme en fin de dernière année, le passage n’est pas trop difficile.

Il y a des choses qui changent.

D’abord, il y a le regard des collègues qui change beaucoup. Tu n’es plus l’étudiant de passage pour trois semaines. Tu es devenu le  collègue vacataire, peut-être bientôt plus, qui va rester. Les gens te posent beaucoup plus de questions, te parle beaucoup plus facilement. C’est bizarre au début, parce que, comme étudiant, on apprend souvent à « rester à sa place », à participer aux discussions si on y est invité uniquement, à ne pas faire « copain copain » avec les sages-femmes parce que, au final, il y a cette ligne blanche invisible à ne pas franchir.

 

Après mon diplôme, je me suis retrouvé dans le bureau d’une formatrice avec d’autres filles de ma promo. On a parlé de la suite, des perspectives, des angoisses. C’était flippant et intéressant en même temps. Une étudiante est arrivée (on va l’appelé Typhanie, pour prendre un prénom au hasard). Elle a frappé à la porte, pour demander un rendez-vous. La formatrice s’est retournée vers la porte et elle a dit « Ah, désolé Typhanie, c’est une discussion réservée à ceux qui ont un DE. » Je pense qu’elle blaguait, mais il y avait une espèce de ligne sur le pas de la porte. Des formatrices que vouvoyais depuis 4 ans me tutoyais à présent et m’invitaient à en faire de même. Parce que j’étais devenu un confrère.

 

Le regard des collègues compte beaucoup. Elles sont là pour nous évaluer, un peu. Deux semaines après on sait que la cadre ira les voir discrètement, entre deux portes, pour leur demander « Alors, le petit OrCrawn, il bosse bien ? » Ce qu’elles diront alors sera important pour la suite dans l’établissement.

Ensuite, il y a la pression administrative. J’avais eu un avant goût pendant mon dernier stage, et je l’ai pris en pleine tête. Les suites de couches sont souvent assez tranquilles de ce côté là, mais la salle de naissance est une horreur. La charge de travail et presque doublée. Le point positif c’est que le codage (entrer le dossier dans l’ordinateur) oblige à regarder et à vérifier chaque petit détail stupide. Le point négatif c’est que les logiciels sont vraiment mal foutus. J’en ai fait trois différents, il y en a un qui est pas mal, les autres sont des purges abominables.

La pression administrative se sent aussi sur les rythmes de travail. Peu de sage-femme pour beaucoup de choses. En gros, en dernière année, on est habitué à avoir une sage-femme à côté de nous. Elle fait d’autre chose, nous laisse de l’autonomie, vérifie un peu. Là, c’est nous la sage-femme à côté. On fait tout, notamment le « autre chose ». La charge dépend des maternités, mais on est souvent au delà de la surcharge de travail.

Il y a une autre pression qui se réveille d’un coup : la responsabilité. Quelque part, je n’avais jamais été responsable avant ça. J’avais quelqu’un qui regardait à côté, et qui rattrapait le coup pour moi. Cette personne là, maintenant, c’est moi. Je n’ai pas le droit à l’erreur, et, en obstétrique, tous les cours sur le médico-légal me sont revenu pendant ma première garde en salle de naissance. On transpire plus, on vérifie chaque chose trois fois, on regarde son rythme tout le temps. Je ne vous parle même pas du stress que j’avais à mon premier accouchement. J’étais tout sourire, tout sympa à l’extérieur. A l’intérieur j’étais totalement paralysé, j’avais les intestins qui dansaient la gigue et envie de vomir sur le périnée de la patiente.

Moi, qui avait fait une bonne centaine d’accouchement auparavant, j’avais peur devant une deuxième pare toute mimi, toute physio. Le monde à l’envers. Je suis passé au toilette avant, je me suis mis un coup d’eau sur la gueule, et j’y suis allé. J’ai assuré, j’ai soufflé un grand coup, je me suis dis que c’était pas si pire pour un premier tout seul (vraiment tout seul).

 

Peu à peu on découvre des morceaux de nous même qu’on ne connaissait pas. Actuellement, j’ai conscience que je ne suis qu’un tout jeune sage-femme et qu’il me faudra bien cinq ou six ans pour réaliser mon plein potentiel.

 

Et ensuite vint le chômage

Choisir d’être vacataire, ça peut être un super plan pour commencer. On a le droit de bosser dans plein d’endroit différent, on gère son planning, on fait de tout (de la salle, des suites de couche, des grossesses path, des consultations…) et surtout on est vraiment bien payé. C’est hallucinant, mais j’ai fait un mois à presque 2700 € alors qu’un salaire de sage-femme en début de carrière, temps plein, c’est plutôt 1850€.

Le mauvais côté, c’est qu’on est un mouchoir. On nous prend, on nous utilise, et quand on n’a plus besoin de nous, on ne rappelle plus. Et qui dit pas de garde, dit bien sûr pas d’argent. Après trois mois surchargés de gardes en tout genre dans un endroit que je commençait à aimer, ma cadre qui m’avait promis un CDD au début de l’année suivante m’a annoncé, plus ou moins, que l’effectif de sage-femme était complet et qu’elle n’avait plus besoin de vacataires.

Case chômage, bonjour !

Le chômage est quelque chose d’assez courant quand on est jeune diplômé. Un vacataire sans vacation, un intérimaire sans mission ou un CDD non renouvelé, voilà les causes principales. J’en parlais en décembre dernier. D’ailleurs pour un 22 mai (23 maintenant, mais bon), où on vient de faire la grêve, c’est d’actualité.

Le creux, c’est le début d’année. Actuellement, ça recrute un peu partout pour pallier les congés annuels. C’était totalement différent il y a six mois. J’ai déjà évoqué mon chômage ici, je n’ai pas envie d’en rajouter. Il faut harceler des cadres et des boites d’intérim en priant pour que les gens 1) répondent 2) soient intéressés 3) proposent du boulot. Ensuite il convient d’obtenir un entretien (après avoir envoyé CV et lettre de motivation) et enfin il faut être choisi.

Quand j’ai passé mes entretiens, en gros, il y avait une dizaine de candidats par poste. Soit des jeunes diplômés de région parisienne en mal de poste, soient des jeunes d’autres régions qui cherchaient sur Paris, soit des sages-femmes qui déménagent.

Et puis, éventuellement, j’ai fini par trouver un CDD dans un endroit sympathique, familial et de bonne tenue. Les gens travaillent bien, selon mes principes. Ce que je voulais, quoi.

 

Et ensuite vinrent les étudiants

Il y a une dernière chose qui change, quand on diplômé, et que je n’ai vraiment expérimenté que récemment. Les étudiants.

Quelque part, c’est comme se regarder dans un miroir à quelques années d’écart. Tu jauges son niveau, d’abord, tu réfléchis à ce que tu peux lui laisser. C’est difficile, je trouve, de laisser les étudiants travailler pour soi, alors qu’au final j’ai beaucoup de choses à apprendre par moi-même.

Je me souviens de mes deux quatre mains (une avec une étudiantes, l’autres avec une interne), et je me rends compte que j’ai encore du mal à voir le placement. Où est-ce que je me mets ? Où est-ce que je mets l’autres ? Et surtout, où est-ce que je répartis nos mains ? Cela demande encore travail et réflexion, je pense.

Je ne peux pas en dire beaucoup plus pour l’instant sur mon expérience avec les étudiants. Un an après avoir « fini », c’est un peu tôt. Il y a un an j’avais déjà du mal à retirer ce costume trop lourd. Encore plus lourd quand on s’est investi pour ses études dans du travail associatif. Pour l’instant j’oscille entre leur coller mon image ou leur coller un préjugé : j’ai du mal à les prendre comme ils sont. Je pense par contre que travailler à leur contact ne pourra qu’améliorer les choses.

 

Voilà, pour ma quasi première année. J’ai appris que je vais rester encore à mon hôpital sur la colline, comme l’appelle elly10. C’est pas mal, au final. Ça parle, en même temps c’est pas trop identifiable. Je vais pouvoir recommencer à raconter ma vie. Un peu.

4 réflexions au sujet de « Un an après le dernier cours »

  1. bouclette24

    cher OrCrawn, beaucoup d’années nous séparent ( enfin je crois ) Dans les affres du post DE , j’ai vécu tout ça : l’incertitude, la trouille, les CDD !
    Aujourd’hui, j’ai tout surmonté , tout que dis-je ? non , car même avec travail et réflexion,j’ai toujours pas compris où je devais mettre mes paluches pour le traditionnel  » 4 mains » , et j’ai toujours autant de mal à élaborer des phrases riches quand vient l’heure de parapher le fameux  » rapport de garde « 

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    1. Jimmy Taksenhit Auteur de l’article

      En fait, il s’agit plutôt de tenir la tête que le périnée… Enfin… Savoir comment disposer ses mains quoi. Mais bon. C’est ma pratique et je touche peu le périnée.

      Répondre

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