Ma Maison de Naissance

by Jimmy Taksenhit

Le chapitre 16 (plus que 5, un peu de patience) du Gardien de Phare est en cours d’écriture, mais il attendra. Parce qu’après demain est présenté au Sénat le projet de loi sur les maisons de naissance, et, si vous me passez l’expression, foutre-dieu ça fait un bail qu’on attend ça.

Je vous avais parlé du projet de loi, et de pourquoi ce ne sont pas des maisons de naissance, mais je n’ai pas eu le temps de m’étendre sur le sujet.

A défaut d’éviter de vous pondre un pavé illisible, je compte bien en jeter un petit (de pavé) dans la marre ; et si d’aventure des gens passent par là, genre des députés (coucou), des membres du cabinet d’un ministère de la santé (salut), ou des attachés parlementaires (oui, je suis en plein rêve éveillé), j’espère que les quelques petites choses que je vais étaler après cette longue phrase paragraphe pourra les atteindre un peu, et qu’ils considéreront d’un oeil positif la suppression de certains détails de cette loi, comme le mot « attenant ».

 

Ma maison de naissance, elle serait trop cool.

Déjà, il faut que vous l’imaginiez. Ça serait un gros bâtiments parmi d’autres, à proximité raisonnable d’un hôpital (une petite dizaine de minutes de la mater la plus proche… de celles qui restent quoi). J’aimerais qu’il ait des volets en bois peints, un petit jardin devant et qu’il soit en pierre blanche ou en brique. Quelque part ça me rappellerait les vieux bâtiments des maternités où j’ai fait une partie de mes stages et ça me réconforterait un peu.

Surtout il faudrait qu’il soit un peu isolé du reste du monde, que le temps se suspende quand on en passe la porte d’entrée.

Plus qu’un bâtiment, ça serait un cocon. Une sorte d’endroit où les gens pourraient venir pour accoucher mais aussi pour leur préparation, leurs consultations, leurs questions, ou juste pour quelques visites. L’important, c’est que ce lieu soit un lieu social, où les gens se sentent bien.

Il y aurait un grand rez-de-chaussée avec quelques chambres (une petite dizaine, je pense, réparties sur un étage) avec des vrais lits, une armoire, une petite bibliothèque… Les patientes viendraient « quand elles ont besoin de venir ». Dans ma maison de naissance, on écoute les femmes, et on n’est pas à 36h prêt. Souvent, elles savent que ça se précise. Dans le couloir il y aurait du nécessaire médical : deux ou trois monitoring dans le placard, un chariot d’urgence-réa qui ne servirait pas très souvent, mais qu’on reverrai de temps en temps, quand même. Parce que parfois, on peut avoir des surprises, et dans ma maison de naissance on est un peu prudent quand même.

D’ailleurs, parce qu’on est prudent, on préfère que les chambres soient au rez-de-chaussé pour que les transferts soient plus simples. Mais on y reviendra.

Dans ma maison de naissance, il y aurait deux autres étages. On répartirait le cabinet de sage-femme commun entre le rez-de-chaussée et le premier étage, on ferait de la préparation à la naissance et plein d’autres trucs cool comme de l’acupuncture, un peu d’osthéopathie, un peu de gynécologie (un point de santé pour les femmes, facile d’accès, à proximité de leur domicile). Parce qu’il faut bien que les sages-femmes de la maison de naissance suivent leurs patientes dans de bonnes conditions, n’est-ce pas ? Et là où il reste de la place, on mettrait une grande salle à manger et une grande cuisine pour que tout le monde (l’équipe, les patientes, les compagnons,…) puissent manger ensemble. On pourrait parler, discuter, avoir une ambiance conviviale et bonne enfant.

Point pour les nuls

Petit aparté. Vous vous demandez sans doute pourquoi j’insiste sur une ambiance aussi familière. Vous avez raison de vous interroger.

L’accouchement physiologique, pour ce qu’on en sait (parce qu’en fait, on sait relativement peu de chose sur la physiologie, faute d’une recherche sage-femme assez développée à l’heure actuelle), n’est pas douloureux comme peut l’être une fracture ouverte. Ce n’est pas le même « type » de douleur. La douleur est contrebalancée parce une substance que créée le cerveau : les endorphines. Ces endorphines sont des hormones de plaisir (comme manger son plat préféré, voir quelqu’un qu’on aime beaucoup, avoir un rapport sexuel,…) et qui agissent comme des morphiniques naturels. 

Ces endorphines, cependant, ont un ennemi de taille qui est l’adrénaline. Une blessure est une menace donc les surrénales, (des glandes qui se situent au niveaux des reins et qui s’occupent en partie de tout ce qui est « réponse au stress »), vont envoyer des messagers comme l’adrénaline qui vont bloquer certains circuits dans le cerveau (comme les endorphines, l’endormissement,…) pour en stimuler d’autre (la vigilance, les sens,…).

Le stress peut provenir de beaucoup de choses, et, pour beaucoup de monde, il faut prendre conscience que le monde hospitalier est une source de stress. Les femmes peuvent avoir plus mal si elles ont un stress particulier au moment du travail.

Cette ambiance familière permet donc un lâcher-prise important aux femmes et donc éviter les sécrétions d’adrénalines. L’endorphine aide les patientes à lutter contre la douleur. Elles en auront besoin, elles ne pourront pas avoir d’anesthésie péridurale dans une maison de naissance.

 

Au deuxième étage il y aurait l’appartement des sages-femmes, avec une chambre de garde et des chambres pour les astreintes. Il y aurait une salle commune de réunion, avec des affiches, des bouquins d’obstétrique ou d’autre chose, une grosse nappe en toile cirée sur la table basse pour éviter les tâches de café et les miettes. On pourrait se poser entre sages-femmes, faire le point sur les dossiers complexes, recevoir des consœurs, se retrouver entre nous pour faire des soirées.

 

Il y aurait surtout plein de monde.

Ma maison de naissance, ça ne serait pas qu’un bâtiment, ça serait aussi les gens qui y travaillent.

Déjà, il y aurait une secrétaire médicale. Gérer la compta, l’administratif et les dossiers d’un cabinet de 8 sages-femmes, en plus d’une maison de naissance, ça demande quelqu’un à plein temps à mon avis. Et puis j’ai toujours rêvé de partir d’une consultation pour m’occuper d’une patiente en plein accouchement en disant « Je vais sur une urgence, reportez tous mes rendez-vous ! » C’est tellement plus classe. Je m’écarte du sujet.

Dans ma maison de naissance, il faudrait bien sûr des sages-femmes libérales. On serait là tous ensemble pour faire tourner la maison, on ferait des cours de préparation à la naissance, on ferait des consultations… Et des accouchements. Tout le monde sera là, autant que possible, pendant la journée et il y aura une sage-femme de garde et sans doute les autres d’astreinte tous les soirs (avec des pauses, on est pas des monstres). Comme ça, chaque femme aura sa sage-femme pour le travail et pour l’accouchement. Pas question de suivre plusieurs patientes en même temps. On parle d’un accompagnement global avec des massages, une présence bienveillante et de conseil. Des silences aussi. Parce que la naissance a besoin de ses silences pour respirer.

Point pour les nuls n°2

Les gens vont me demander ce que fait une sage-femme pendant ces moments là.

La réponse est, en gros, ouvrir l’ensemble de son écoute pour vérifier que tous va bien. Cela va des questions de confort basique (posture, soins, oreiller en plus, bain chaud, demandes de la patiente) aux questions médicale pure : savoir s’il n’apparaît pas de pathologie. On ne parle pas d’une toucher vaginal par heure (parce que, soyons honnête, ça ne sert pas à grand chose sur un travail sans péridurale, les patientes savent où elles en sont, en règle générale). 

Cette relation « one-to-one » (une femme, une sage-femme), est aussi ce qui offre le plus de sécurité. La sage-femme peut ainsi rapidement se rendre compte de la survenu probable d’une dystocie et décider de transférer la patiente dans un lieu qui conviendra davantage à sa prise en charge médicale : une maternité hospitalière.

Il va de soi, évidement, qu’on parle de pathologie du travail, et qu’avant même l’arrivée à la maison de naissance les patientes auront été pré-sélectionnées par rapport à leur absence de problème de santé. 

 

Et puis, très important : ma maison de naissance aurait un réseau qui la soutiendra. Des gens pour faire des échographies, des laboratoires de villes, et surtout une ou plusieurs maternité  pour transférer les patientes ; des maternités où la sages-femmes de garde viendrait de temps en temps à la maison de naissance pour parler avec les consœurs et pour donner des nouvelles des patientes qui ont été transféré en cours de grossesse ou en cours de travail.

Une maternité où la sage-femme pourrait arriver avec sa patiente à 2h du matin, après un pré-travail long et éreintant pour tout le monde, sans se prendre une remarque dans les dents (on parle donc de con-sororité, j’ose le mot !) Et une maternité où une patiente qui souhaite un accouchement physiologique avec une prise en charge globale pourrait trouver une liste des maisons de naissance dans le coin.

Parce que ma maison de naissance serait gérée par les sages-femmes et les patientes, et serait totalement indépendante dans son fonctionnement de toute structure hospitalière, comme le sont aujourd’hui les autres intervenants du réseau de soin.

 

Je sais que pour l’instant, c’est un rêve. Je sais qu’avant d’en arriver là, il va falloir se bouger très sérieusement.

Mais moi je l’aime bien, mon rêve. Je suis sûr que si vous fermez les yeux, vous pouvez la voir, ma maison de naissance, que vous pouvez entendre deux ou trois cris d’enfants, quelques rires et un volet qui claque à cause du vent.

 

Après demain on posera la première pierre, peut-être. Je suis conscient qu’il va nous falloir dix, quinze ans, avant qu’on en arrive là. Mais ça vaut le coup. Pour nous et pour les couples.

Ceci est une chaine cachée : et vous les gens, vous la voyez comment, votre maison de naissance ?

 

PS pour les nuls

En fait ce rêve est déjà une réalité dans certains pays qui ont des statistiques de périnatalité laaaaargement supérieure à la France en terme de morbi-mortalité des mères et des leurs enfants. On peut penser notamment à la Suisse ou à l’Allemagne où des femmes françaises vont accoucher en passant la frontière. Vive l’Europe. 

Le Québec commence aussi à proposer des maisons de naissance de ce type… A quand la France ?