L’histoire de Louise C. – Episode 9

« Bonjour ! Je suis Jimmy, je suis un des sages-femmes de garde. Je vais m’occuper de vous ! » Je dégaine mon plus beau sourire, je les regarde et je vois leurs sourires un peu pincés, sa réponse timide.

« Tu vas voir, ils sont trop mignons ce couple », m’a dit ma collègue des urgences. Elle a posé le dossier sur le bureau, a annoncé un « Les filles ! Je passe une primi à 4 cm en salle 2 ! », et elle est retournée vaquer à ses urgences qui débordent.

J’imagine qu’ils sont mignons, mais ils ont surtout l’air paumés. Elle s’est mise sur le lit, sur le dos. De temps en temps elle grimace et se referme complétement sous la contraction. « Souffle, souffle «lui dit son mec. « Du calme, soufflez, Louise ». Elle plante ses yeux dans les miens, et je vois sa détresse et sa panique qui enfle à chaque contraction. J’essaye de la recentrer un peu avec quelques techniques de sophrologies, mais ça ne marche pas forcément très bien. Le cœur de son bébé commence à galoper dans mes oreilles, un trot irrégulier qui me rassure.

« Elle veut une péridurale » dit son compagnon. Je la regarde pour chercher une confirmation. Timide, mais bon. Je lui pose un Ringer, je prélève une toxo et des RAI, et c’est parti pour la péridurale. La pose est assez difficile, mais avec un peu d’aide l’anesthésiste parvient à se glisser entre deux contractions.

Elle est à presque 6 cm, et elle a l’air plus détendue. On échange quelques blagues sur le côté « magique » de l’anesthésie, on commence un peu à sympathiser. Je m’emploi à dédramatiser un peu la pièce avec les machines qui font bing, les tuyaux partout et le carrelage qui monte au mur. Elle décroche un pâle sourire.

Heureusement, c’est calme cette nuit. Je sors une minute pour m’occuper de ma montagne de papier, et je me plonge un peu dans le dossier. Une première grossesse, donc, plutôt normale. Enfin non, il y a une hospitalisation en fin de grossesse, avec une sortie contre avis médicale. Les informations que j’ai sur sa situation sont assez rassurantes, mais plutôt succinctes. Elle a même fait un entretien prénatal précoce, mais les informations sont assez maigres.

J’y retourne, pour discuter.

Je lui explique comment va se dérouler le travail, ce qu’on attend en quelque sorte, et je lui dis que je le sens bien. Elle a l’air fatiguée. Son compagnon aussi. Je lui offre un café, je me pose avec eux un petit peu. On baisse la lumière, elle se pose un peu. Le travail se passe plutôt bien. J’aime bien ça, quand on ne fait pas grand-chose, juste à veiller sur quelque chose qui avance sans embûche.

La nuit est tombée, l’air est assez frais pour un mois de mai. Son mec descend fumer une clope pendant que je reste parler. Elle somnole doucement. Je lui demande si elle veut quelque chose en particulier pour son accouchement. Ils ont fait de la préparation à la naissance, mais elle me dit qu’elle n’a pas eu vraiment le temps de réfléchir à la question parce que sa vie familiale ne lui en a pas vraiment laissé le temps.

Mes deux collègues sont parties se coucher, et je reste avec les aides-soignantes à boire du café, pour me faire une petite pause. J’aime bien la salle, la nuit. Ça sonne, je râle un peu, presque pour la forme. C’est une femme qui veut voir sa belle-fille en salle de naissance. Je râle un peu plus pour de vrai. « C’est un accompagnant par patiente, madame, on est en secteur restreint. » « Oh, mais vous pouvez bien faire une exception non ? C’est une nuit spéciale vous savez ! »

Cette femme me gave un peu.

« Toutes mes patientes sont spéciales, madame. Vous pouvez bien attendre vingt-quatre heure pour voir un nouveau-né, non ? »

Louise me rappelle vers quatre heure du mat’, elle me dit qu’elle a mal et que ça la gêne beaucoup. Je la réexamine, et elle est à dilatation complète, une tête presque engagée. Je la sonde pour faire plein de place à son enfant et je lui demande comment elle veut se mettre.

Elle ne sait pas trop. Elle sent que ça pousse. Elle dit que c’est dur. Je lui réinjecte une dose de péridurale pour essayer de la soulager, presque plus pour lui montrer que j’essaye de faire quelque chose, mais j’ai appris avec l’expérience que c’est le moment le plus dur qui commence : son bébé va descendre, et il va prendre beaucoup de place. Je lui propose de se mettre sur le côté, dans une position un peu magique qui ouvre le bassin. Elle grogne un peu, et quelque part, elle ne sait pas me dire si c’est pire parce que ça pousse plus, ou si elle est contente parce que c’est un peu moins désagréable.

« Allez, Louise, c’est bientôt fini ! »

Elle me rappelle plusieurs fois, mais je soulève le drap, et je ne vois rien. On peut se laisser du temps. On doit se laisser du temps. Louise souffle, son compagnon est à côté d’elle pour l’aider. Elle s’en sort bien, je trouve. Au bout d’une heure elle en a marre. Elle essaye pour voir, et ça descend pas trop mal. Elle arrive à m’amener le sommet du crâne à la vulve. En moi, j’ai cette hésitation : m’installer, ne pas m’installer… Si j’y vais trop tôt, elle va se fatiguer. Si je ne m’installe pas, elle va se fatiguer…

« Les filles, je m’installe. »

Je baisse la lumière, on essaye de commencer sur le côté, mais elle ne se sent pas très bien. Elle se remet sur le dos et elle pousse. J’essaye d’aménager la position, de l’accroupir en quelque sorte. La tête descend, et d’un coup elle se bloque. « Je peux pas. Je peux pas, je suis trop fatiguée. »

« Du calme madame, lance l’aide-soignante, ça va aller ! »

« Non, je peux pas, ça tourne, j’arrive pas à respirer. »

Pause. Le bébé est bien descendu, mais du coup il commence à prendre beaucoup de place dans le périnée. Je me mords la lèvre. Je respire.

« On attend un peu. Votre bébé va bien, alors on attend un peu. »

Louise est en train de pleurer. Son compagnon tourne un peu en rond. Le temps passe, et moi, je croise les bras et je prends du recul.

Et soudain elle grimace. « Ça pousse… »

« Alors allez-y, à votre rythme. » On reste à voix basse. La tête descend, et elle se bloque. J’essaye de la guider pour détendre les releveurs. Il faut qu’elle sorte.

Son compagnon lui soutient la tête, l’encourage, mais elle le repousse ; il revient à la charge.

Et la tête progresse. Doucement, mais elle progresse. Et elle se bloque.

Le périnée commence doucement à s’amplier, et elle crie en silence. Je vois une larme couler le long de sa joue. La tête est presque dehors, et elle refuse de se battre. « J’ai besoin de vous, Louise. J’ai besoin de vous un peu. » « Mais ça fait mal, merde, ça fait mal. J’en ai marre. » Ses jambes s’agitent mais la tête reste là.

« Allez Louise. C’est comme un cercle en feu, comme au cirque. Il faut sauter Louise, allez ! » Et elle saute. Elle hurle, elle crie, je tiens la tête autant que je peux pour éviter une déchirure et soudain, un visage apparaît.

Un genou à terre, une épaule, l’autre épaule, et, je pose une petite fille sur son ventre.

« Félicitation », hurle l’aide-soignante en frottant vigoureusement. Louise regarde, incrédule, sa fille nouvelle-née qui ouvre doucement les yeux.

 

 

Cette histoire est fictive, et vous pouvez lire la suite, en suite de couche, chez Alice puis chez ambre ! Associé entre plusieurs blogueurs sages-femmes, nous voulons vous raconter l’histoire de cette femme qui vit une grossesse « normale », et montrer les différentes facettes de notre profession.

Vous pouvez commencer cette histoire sur le blog de 10lunes !

Et bonne journée internationale des sages-femmes.

 

2 réflexions au sujet de « L’histoire de Louise C. – Episode 9 »

  1. Hélène SCHOLL

    Une très belle histoire, de bout en bout. Ca m’a même parfois tiré des larmes, sans que je sache trop pourquoi. Ou plutôt si: la naissance d’un bébé, mais aussi celle d’une mère et d’un père, c’est beau tout de même. Merci à vous.

    Répondre
  2. Anna

    Chapeau pour ce billet et pour le scénario global. Comme dit à Reine-Mère, on voit mieux que les sages-femmes sont les fées qui se penchent sur le berceau des parents… Merci !

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