Le Syndrome du Gardien de Phare (9)

9.

Lise me dévisagea avec un air un peu triste. Je ne m’attendais pas à la voir à Besançon. Elle portait l’uniforme des services de renseignement intérieur, avec son grand chapeau noir et son revers vert. Un instant le temps s’arrêta. Les lampadaires versaient leur éclat éthéré sur les eaux noires du Doubs, son chien loup regardait mon secrétaire et seul le bruit de ma respiration parvenait à mes oreilles.

Je t’ai beaucoup cherché, me disait Lise. Je voulais te revoir.

Je n’avais pas vu Lise depuis Strasbourg. Nous n’étions que des jeunes gens insouciants. La guerre et ses traumatismes étaient passés par là, avec leurs lots de blessure. Trois ans.

J’ai été à Hambourg, à Dresde et même jusqu’à Bratislava. J’ai beaucoup voyagé, dis-je. Je ne voulais pas donner une explication. Je ne voulais pas me justifier. Je ne lui devais rien. C’est ce que j’avais cru pendant des mois, puis pendant des années. Et à la voir en face de moi, si forte et si fragile, j’avais l’impression de l’avoir abandonner.

Je sais tout ça, dit-elle. Elle détourna le regard et frissonna. Si on marchait ?

Nous avons commencé à retourner vers la caserne, en marchant avec un pas trainant. Sur nos talons mon secrétaire et son chien loup se faisaient une conversation muette. Elle me parla de ses trois années, de son école de renseignement, de ses missions à Rotterdam, à Londres, à Dublin ou à Bucarest. Et elle me parla de Paris et de Versailles, de sa vie mondaine avec les plus grands, les officiers d’Etat Major et les services de renseignement. J’était jaloux de ses aventures. Au fond de mes entrailles il y avait cette voix qui me demandait combien d’agent ennemi elle avait séduite, avec combien d’autres hommes elle avait couché.

Il me semblait loin le temps où je buvais des chocolats chauds avec une jeune fille de bonne famille. Après mon départ, après le début de la guerre, son fiancé avait trouvé une mort banale sur le front nord et elle avait voulu me retrouver. L’armée n’est pas tendre avec les belles femmes.

Nous avons fini par atteindre la caserne, nos dits et nos non dits jonchaient le sol comme des fleurs piétinées. Elle ne me donna qu’un fragment de son histoire et je reconstituais le reste avec mes fantasmes et mon expérience. C’était facile.

Je l’ai invité à monter dans mes appartements d’officier pour passer une nuit à boire, et nous avons bu. Nous avons attaqué le cognac diplomatique, le whisky d’officier et une fois cela tari, nous avons même commencé la vodka de ration ; l’alcool dégueulasse coulait dans nos gorge pour me faire oublier ma jalousie. C’était un soldat elle aussi et elle ne se servait pas juste d’un fusil, c’est tout. J’appris ainsi que nos parcours s’étaient emmêlés toutes ces années et que nous nous étions croisés à quelques pas d’une antichambre à de nombreuses reprises sans vraiment nous voir. Nous avons parlé un long moment de la vie, de l’amour. Dans un moment de faiblesse, je l’embrassai. Je le regrettai tout de suite. De l’eau avait coulé sous les ponts. Nous n’étions plus insouciants, nous savions quel jeu commençait entre nous.

Ses lèvres avaient le goût des caramels de mon enfance : douces, sucrées, nostalgiques. C’est en embrassant Lise pour la première fois depuis trois ans que j’ai compris que Lise m’avait manqué. Elle me rendit un sourire triste et nous reprîmes notre bavardage. Nous avons parlé de l’Etat, du devoir. Nos mains se sont cherchées et ma chemise est tombée assez vite. Son chemisier a suivi. Un verre de vin plus tard son soutien gorge était sur le sol avec ma ceinture, mon bon sens et notre sobriété.

Quand le ciel pâlit, il n’y avait plus d’Etat, il n’y avait plus de devoir. Il n’y avait même plus d’uniforme.

Il n’y avait plus que Lise, sa peau blanche et nue, au milieu de la pièce et moi qui retirait mon pantalon pour chercher du réconfort.

Je la pris dans mes bras et sa peau était froide. Elle frissonna et plongea son visage dans le creux de mon cou. Je soupirai en parcourant son dos.

Sébastien.

 

Sébastien.

Gardien ?!

Je me réveille et il n’y a plus que Lise, sa peau blanche et nue, au milieu de la pièce, et moi avec mon épaule qui m’élance. Les alarmes hurlent, Lise me crie des instructions, me supplie de me réveiller et en même temps il y a l’autre Lise, ses yeux blancs qui me fixent, ses long cheveux blancs qui battent sur ses cuisses et ses ongles démesurés qui se me toise avec la satisfaction d’un prédateur. Je me relève et je trébuche dans mon sang. J’ai froid et j’ai peur. Lise est là, à deux mètres, environnée de brume. Au dehors la tempête fait rage et les bras de centaines de morts frappent sur les sas.

Défense d’urgence. Je hurle. Je m’époumone, je tape du poing sur la Centrale.

Sébastien, regarde moi.

Il n’y plus assez d’énergie, il faut recharger la chaudière, Gardien !

Je roule sur moi même et les ongles de Lise rappent sur le sol à quelques centimètres de moi. Elle joue. Elle rit. Lise rit comme ça, quand elle est heureuse. Ce n’est pas Lise. J’ai embrassé le corps froid de Lise au cours d’un mois de décembre. Son visage était étrangement serein. Il ne l’est pas. J’ai devant moi une manifestation. Je prends la chaise et je lui lance dessus. Elle la dévie avec facilité. Je me sens faible, je me sens con. J’aurais dû me réfugier dans ma chambre, derrière ma porte triple épaisseur et me mettre en position foetale pour que ça passe. Cette journée a été une succession de connerie. La boule dans mon ventre se creuse encore plus, j’ai la nausée.

Lise me barre la route vers la cave. Autour d’elle la brume prends des formes anarchiques, s’ouvre et se ferme comme des centaines de bouches enragées. Je me réfugie près du sas. Les bruits des coups de poings sont assourdissant et s’accompagnent de gémissements insoutenable. Je me baisse, je guette une ouverture.

Dans la porte de l’escalier apparaît un édoniste au visage écrasé. Il me sent, il tourne vers moi son visage en charpie. Je crois que c’est la fin. J’ai lutté, j’ai joué, j’ai perdu. Il rit, lui. Son rire est ignoble et fait dresser tous les poils de mon corps d’un seul coup. Il s’approche de moi et ouvre sa gueule bestiale.

Dix secondes plus tard, sa tête est allée roulée sous la table.

Il est à moi, c’est le mien. Sébastien, mon Sébastien. 

Lise est intervenue. Elle retourne vers moi une tête déformée par la haine. C’est elle qui veut en finir avec moi. Elle lève son bras, ses griffes acérées et prépare son coup.

Je vois l’ouverture et je m’y engouffre. Là. Une ligne droite vers la cave. Je donne un coup dans les jambes de Lise et je cours jusqu’à la porte de la cave, je trébuche sur la chaise que j’ai lancé tout à l’heure. Lise est près du sas, elle me regarde avec un sourire terrifiant. Je suis dans un cauchemar et je dois me réveiller. Je titube jusqu’à la porte de métal et je l’ouvre. A l’intérieur c’est les ténèbres. Je tente de descendre les escaliers et je trébuche.

J’ai le goût du sang dans la bouche. Ma lèvre fendue s’est réouverte. Je sens une odeur d’égout et de pourriture.

 

L’alligator me regarda avec ses yeux jaune. Je pris mon fusil et je tirai une première salve dans cette orbe gigantesque. Le cri fut terrifiant. Je fuis, en sautant au dessus des cadavres et des immondices. Dans mon dos je perçu les bruits de rage du monstre, lancé à ma poursuite.

J’arrive à la Chaudière. Les défenses ont dangereusement baissé le niveau de la cartouche d’éther. Je tente de la dégager avec une main mais elle résiste, elle est coincée. Je m’acharne dessus avec l’énergie du désespoir, mais mes mains glissent dessus. Je trouve un chiffon sur l’établis et je parviens à la sortir.

Il y a un grondement dans le sol de ma cave.

Sébastien.

Je suis dans le noir et je sais qu’elle approche. Je cherche la cartouche d’éther de rechange dans la brume naissante. Je me rends compte que je n’ai pas mon masque et je tente de ne pas respirer. Le goût du sang et l’odeur sont atroces. Dans les entrailles de la cave j’entends le grondement du monstre. J’aperçois enfin une lueur rose sous l’établis. La cartouche est chaude sous mes doigts, elle semble même pulser. C’est la première fois que je sens l’éther réagir comme ça. Je l’insère dans la Chaudière avec un clic et elle ronfle avec un enthousiasme revigorant. Je m’offre une demi-minute de répit. La montée des flammes fait lentement refluer la brume vers les escaliers. Je saisis mon briquet et la lumière jaillit avec ma confiance en moi.

Je me dresse donc devant les escaliers, bien décidé à réactiver le système de défense dans son ensemble. Un étrange vent souffle sur les marches mais le grondement dans ma cave a cessé. L’odeur est partie elle aussi. Je prends un appui assuré sur la première marche et je commence à monter peu à peu.

Sébastien…

J’arrive ma douce. Je suis presque là. Je vais t’apporter une surprise de mon cru, et tu vas voir ce que ça va donner. Je te réserve l’éclate du siècle en grand format. La voix dans ma tête est de plus en plus forte à mesure que je monte les marches. La boule dans mon ventre se creuse toujours plus. La douleur, les nausées. Mais ma volonté empêche la flamme de vaciller.

Je m’avance enfin sur le seuil du logis. Lise m’attend, assise sur une chaise. Elle a un air amusé sur le visage.

Tu as finis ton jeu, Sébastien ? C’est ça ton arme ? Un briquet ? 

Oui, c’est ça mon arme. C’est une bonne arme, tu verras. Ne juge pas les choses sur les apparences. Lise se lève et me regarde. On dirait qu’elle a faim. Dans le fond de la pièce sont les édonistes, des gamins, des morts. Ils s’approchent mais Lise les fait refluer. On dirait qu’elle a de l’autorité sur le reste de la brume. Comme si un esprit vengeur avait une prise sur cet organisme éthéré qu’est la brume.

Mon épaule me lance vraiment.

Lise était sur le bord du lit. Sa silhouette se dessinait dans la pénombre de ma chambre. Le ciel avait une couleur étrange.

Lise s’avance vers moi avec un air doux ses yeux blancs sont presque lisible. Il n’y a rien de doux dans sa démarche. Elle a mis ses griffes sur l’extérieur, pour couper les artères sur les flancs. Elle se comporte comme un prédateur. Je joue un instant avec elle. J’esquive le premier coup et je me réfugie vers la Centrale.

Qu’est-ce que vous attendez, Gardien ?!

J’hésite. Je suis confiant, je crois que je baisse ma garde un moment. Mon épaule me fait mal, la brume me tourne la tête. J’ai l’impression de perdre pied avec la réalité et d’être sur le point d’éclater de rire. Il y a là mon ancien amour prête à me découper en morceau, des gens que j’ai tué dans ma carrière, une machine bizarre qui me hurle des instructions depuis deux minutes et des souvenirs ou des rêves qui s’échange avec la réalité. L’édoniste plongea à cet instant vers un vagabond. Je m’appuie des deux mains sur la console. Lise s’approcha de moi dans la pénombre, timide et douce. Lise me poussa sur le lit de ma chambre d’officier. Lise s’approche de moi avec un air carnivore et ses ongles renvoient des éclats lumineux.

Dehors la tempête couvre le son du rire qui monte de ma gorge. C’est la tempête du siècle. Les vagues viennent s’écraser sur le phare et j’ai l’impression que je serai emporté dans les flots avec tout le monde ici. C’est la fin du monde, je suis le seul survivant et ce sentiment est fabuleux, sidérant. C’est l’apothéose de ma vie entière. Mon épaule me fait souffrir le martyre. Lise était dans la neige à deux pas d’un cratère d’obus, dans une couronne sanglante. Son visage était doux, parfait serein.

Sébastien, mon amour ?

Vos instructions, Gardien !

Lise, mon amour, met la gomme !

J’écarte les bras et un explosion de lumière blanche dispensée par des dizaines de lampe disposées dans la pièce balaye la scène, me rend aveugle.

Rideau.

Au dehors la tempête se déchire avec fracas.

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