Le Syndrome du Gardien de Phare (8)

8.

La vague ne viens pas.

Je l’attends et elle ne vient juste pas. Je reprends mon souffle, en position foetale. L’horloge ne fait pas tic-tac, la Centrale ronronne, et la vague immense, dantesque, la brume n’a pas anéantit mon monde. Quelque part, je suis hébété. Je me demande si je suis le seul survivant. Si le monde a été détruit, si je ne suis pas à la dérive sur un océan laiteux. Je ne sais pas et je ne veux pas savoir.

Alors, cette promenade, Gardien ?

Lise est corrosive. Je ne sais pas si elle m’en veut d’avoir survécu. Le logis est baigné dans une lumière grise. Tout est là et au dehors le chat me regarde avec des yeux fantôme. Le rat me regarde avec ses petits yeux noirs perçant. La Chaudière s’offre un regain de puissance pour la forme et mon coeur bat la chamade. Je me sens à l’étroit, j’ai envie d’exploser. Mon poing s’abat sur la pierre froide du mur.

 

Je n’ai pas trop le temps de m’apitoyer sur mon sort. Le crépuscule est en train d’arriver. Dans deux heures ça sera la Lune et tout ce que cela peut engendrer. Il faut que je me débrouille pour mettre en place mes défenses. Je ne sais pas si elles vont marcher. J’ai réfléchi à ce que je pouvais faire. Je connais mal l’ennemi. Je ne sais même pas si je peux le qualifier comme ça. C’est immatériel, protéiforme,  insaisissable. J’ai l’appréhension du combat. Cette chose qui vous pousse, la veille de la bataille, à boire, à jouer de l’argent, à aller voir les filles et à faire toutes les conneries imaginables. A tenter de vivre un maximum avant qu’une balle ou qu’un éclat d’obus ne transforme votre cerveau en marmelade violette et informe.

Je renonce à l’alcool. Je dois être lucide ce soir ; je dois tenir la nuit.

 

Je monte au sommet du phare. Au nord et au sud les lumières sont cachées par les nuages, par la brume déchaînée et par les éclairs. Une tempête vient. Le grand jeu, la grande foire, la pétarade improbable. Le vent est violent et balaye la plateforme supérieure avec ses bourrasques.

C’est stupide mais j’ai l’impression d’être le dernier survivant de mon espèce au milieu d’une véritable invasion. J’ai un peu de temps. Je verrouille solidement la porte d’accès et je pointe la lentille de Fresnel directement sur la porte. Le point faible. La brume n’aime pas la lumière, et ça la ralentira. J’espère. En tout cas c’est ce que m’a expliqué mon confrère du sud. J’espère qu’il est encore vivant.

J’écris mon rapport. Je parle de la brume qui s’est retirée, des environs immédiats de mon poste d’observation. Je ne parle bien sûr pas de mon aventure de la journée. Les crétins de bureaucrates de l’Etat Major pourrait caractériser ça d’abandon de poste et au choix me couper les vivres ou me faire rappatrier pour me passer en cours martiale et me faire égorger en public. Je n’ai envie ni de l’un ni de l’autre. C’était une journée normale, la brume s’est retirée et le temps s’est couvert ensuite donc je crains pour la vie de mes confrères car je ne sais pas s’ils sont toujours là. Voilà tout. C’est tout ce qu’on peut mettre dans ce rapport pour le rendre politiquement correct.

Je saisi la flasque laissée la veille sur mon bureau et je me prends une bonne rasade de bourbon pour me donner du courage et je remonte. Dans la cage d’escalier j’entends clairement la brume se jeter contre les parois. Ca résonne, ça fait un drôle d’effet. J’arrive dans mon poste de combat. Lise est là, presque. Par la voix. Je lui ordonne mécaniquement de tout verrouiller. Sous mes pieds j’entends vibrer les hublots, les sas, les portes blindées. Le phare est parcouru d’un frisson. Je suis seul maître de ma forteresse et je compte la tenir.

 

A l’horizon la Lune se lève. Le temps a beau être couvert, le vent a beau être terrible, les vagues ont beau rivaliser avec les montagnes, elle apparaît, impassible, irradiante comme jamais. Sa première salve de rayons jaunes verts me fait plisser les yeux. Elle est nacrée comme jamais ; elle irise de toute ses forces malveillantes.

Les premiers tentacules émergent et viennent s’éclater sur les vitres renforcées de l’habitacle. Ils semblent me chercher. Ils sondent, se fracassent, dans l’espoir de trouver une faille dans mon plan. Rien. J’ai renforcé l’armature de l’habitacle et j’ai même installé des volets de sécurité.

Au loin apparaît un vaisseau à voile. C’est un trois mât battant pavillon blanc. Ses nombreuses voiles se gonflent à chaque bourrasque et sur le pont un incroyable équipage de fantôme semble manœuvrer l’édifice. Le navire vire vers mon phare et envoie une première salve d’artillerie. Un boulet heurte une vitre et le fracas est terrible. Les autres sont pris dans la lumière de ma lampe et se dissipe peu à peu, atterrissant mollement sur le garde fou comme des boules de neige trop poudreuses.

Je décide d’engager le duel et je pointe ma lampe sur le bâtiment, avec l’énergie du désespoir. Les dégâts se font entendre depuis mon poste et plusieurs marins quittent le navire et disparaissent dans l’abyme. Je vois le capitaine sur le pont qui agonit ses hommes d’ordres, les voiles supplémentaires se ramener et le ballet des mousses. Deux autres salves frôle le phare en sifflant. Deux autres boulets heurtent les vitres de mon phare et les impacts me sonnent, résonnent dans le vide sous mes pieds. Un autre atteint le garde fou extérieur et le déforme dans un hurlement de métal.

Les oiseaux se rassemblent alors et se ruent en nuées improbables, dans un brasiers de rayons rouges et ors, sur la porte. Ma première salve de lumière les ralentit, le repousse, mais ils reviennent à la charge et leurs becs acérés commencent à tordre, à fendre. J’active un de mes bricolages et la porte se voit renforcé d’un épais volet métallique et de verre en triple épaisseur. A temps, d’ailleurs. Quatre boulets tirés par le navire sombrant atteignent ma porte et la pulvérise, transformant la nué d’oiseau en un nuage de plumes et de cris.

Au fond, sous la Lune est ses irisations vertes bleues le bateau sombre, ivre, et quelques membres d’équipage tentent de surnager à la surface de la brume déchaînée puis finissent par disparaître eux aussi. Les cris de désespoir se mélange aux chants funèbres.

Il reste à flot une barque seule armée d’un unique canon qui continue de pilonner mon phare. Je sens chaque boulet faire vibrer la structure jusque dans ses fondations. Un tentacule surgit alors du néant et emporte la coquille de noix vers le profondeur. Ceux-ci sont formées et identifiables. Ils ne frappent pas, ils rampent et remontent le long de la structure, cherchant à tâtons la faille dans mes défense. Les cris du Kraken sont presque couverts par le bruit du métal tordu, des bruits de succion et des chocs mous.

 

Je suis seul au monde au fond de l’apocalypse, seul survivant, seul témoin d’un univers en train de sombrer sous le patronage de la Lune. Je manoeuvre ma lampe comme je peux. C’est insuffisant.

Je m’offre un moment de frisson quand une de mes vitres exploses sous la pression.

La brume n’en profite pas tout de suite. Elle semble aveugle. C’est quand je croise l’oeil gigantesque et laiteux du poulpe que je comprends que j’ai un problème. Il me regarde, cille, et ses tentacules se dirigent vers moi. Je recule dans l’escalier et j’attrape la pelle que j’ai bricolée. Le frappe le premier tentacule à porté de toutes mes forces et le coupe. Le monstre pousse un cri déchirant, la pluie s’abat sur mon visage alors qu’une partie du toit de mon phare est arraché. Un éclair vrille le ciel et frappe la bête en pleine face ; elle tombe, une odeur ionisée envahit l’air. Un corbeau tente de m’attaquer par derrière et je l’écrase contre le mur avec mon arme de fortune. Je commence à être trempé et je recule dans les escaliers, me battant marche pour marche avec les tentacules.

 

C’est alors qu’une forme humaine passe furtivement.

Les sirènes d’alarme commencent à hurler partout.

Brèche détectée au dernier niveau, rejoignez les abris prévus à cet effet Gardien ! 

Face à moi se dresse un homme nu qui fait presque deux mètres. Il me regarde avec un air malicieux et malsain. Ses yeux blancs et inexpressif m’effraye et j’assure ma prise sur le manche de ma pelle. Je devrais pouvoir couvrir son allonge.

Il passe à l’attaque, et je sais à ce moment là que je suis presque foutu. Sa machoire se déforme, s’ouvre sur un éventail de dents monstrueuses avec une facilité déconcertante et tente de me happer un membre. Je lui renvoie un coup de pelle dans la face avec toutes les forces que je peux y mettre. Il reçoit le plat de ma mon arme et sa boite cranienne s’enfonce dans un craquement sinistre. Alors, couvert d’un sang laiteux et blanc il commence à rire.

Je crois que j’ai déjà dit à quel point je déteste les édonistes. Et bien je le redis en lui envoyant le tranchant de ma pelle dans les tripes : je hais ces saloperies d’édonistes. Ma lame pénètre directement dans son abdomen et le sang poisse mon arme. J’utilise mon manche pour le faire basculer dans le vide et un bruit mou résonne dans les ténèbres quand il vient s’écraser sur la plateforme intermédiaire.

Mon répit est cours car derrière lui en viens un deuxième qui subit le même sort que le premier, puis un soldat allemanique à qui je détruit la moitié de la machoire avant qu’une tentacule ne vienne dévier ma lampe et ne le dissipe dans un hurlement strident.

Je bats en retraite comme je peux, mais les ennemis sont de plus en plus nombreux et de plus en plus puissant. Je ne sais pas d’où ils sortent, je ne sais pas comment la brume les connais, mais il s’agit de ceux qui hante mes cauchemars, de ceux qui reviennent, de mes blessures de guerre.

Alors que je suis à la moitiée de la hauteur du phare, je suis sauvagement aggressé par un enfant de onze ans défiguré qui vient me rappeler les pires moment de la campagne de Dresde. C’est mon enfer. Les morts reviennent juger les vivants et mes juges semblent vouloir me mettre en pièce à mains nues. Je résiste comme je peux et je bâts toujours en retraite. Arrivé à la plateforme un édoniste me prends en traitre et me mord l’épaule. La douleur est vive. Je parviens à lui faire sauter ce qui lui reste de tête avant qu’il n’ait l’opportunité de prendre une deuxième bouchée et je me réfugie dans le logis. Lise verrouille la porte derrière moi.

 

Les bras se déchaînent sur la porte intérieur et sur le sas. J’entends des coups sur les volets métalliques. Lise commence à activer certains de mes pièges à l’intérieur du phare et me fait un compte rendu régulier des évènements. Mon épaule me fait mal. La blessure n’a pas l’air sérieuse mais elle brûle atrocement.

Sébastien.

Cette voix qui me hante est là, dans ma tête. Elle ne s’arrête pas. Elle me harcèle, comme quelqu’un qui se trouverait au creux de mon oreille. Mon épaule me lance. J’ai le tournis. Je m’assied un moment.

 

Il faisait un temps de merde ce jour là.

C’était la fin du mois d’octobre à Besançon et c’était un mauvais temps : il pleuvait des cordes et les feuilles mortes, l’eau, la terre et la température transformait les routes en torrent de gadoue. L’humidité gagnait chaque recoin de la caserne et le service de blanchisserie m’adressait des plaintes régulières pour que je fasse quelque chose contre cette humidité qui les empêchait de sécher le linge de façon convenable. Comme si je pouvais envoyer un recommandé par pneumatique au ciel pour qu’il arrête de nous prévoir un temps pourri.

Pire, les moustiques avaient trouvé leurs quartiers pour la fin de l’été et mes troupes étaient rongées par ces bestioles.

J’avais prévu de sortir ce soir là et j’avais laissé des gars de garde pour partir en permission avec quelques soldats. La vieille ville était restée presque intacte malgré les conflits et les changements des dernières décennies. Le coeur même de la ville n’avait peut-être pas vraiment changé depuis cinq cent ans. Cela en faisait une ville à la fois sûre et à la fois très dangereuse.

On avait trouvé un bar dans la Boucle, un petit troquet avec deux filles qui chantaient pour les soldats quelque soit leur nationalité. Elles avaient été marraine de guerre, elles avaient été fiancées et aujourd’hui elles ne pouvaient même pas s’appeler veuves. Veuves à 22 ans comme beaucoup de jeunes filles ou jeunes hommes restés en arrière. La bière coulait à flot accompagnée de liqueurs et de whisky. La musique était vieillotte. C’était surtout des chansons classiques, militaires ou à boire, que tout le monde pouvait reprendre même fin saoul.

Au moins il faisait une température acceptable, loin de la chaleur humide de l’extérieure qui restait sur les bottes, même en fin de soirée. Le patron du bar éventait la salle avec de la citronnelle pour faire fuir les parasites et les nez sensibles, et il quittait parfois son poste de repoussoir pour servir un fromage terrible. C’était peut-être ce qu’il y avait de meilleur comme vestige, le fromage. Toujours là, toujours fait.

La soirée a avancée toute seule avec ses toasts, ses fous rires et ses fanfaronnades. De temps à autre un commis de liaison venait me faire prendre connaissance d’un télégramme et attendait éventuellement mes ordres. Je passais une bonne soirée.

 

Plus tard je suis rentré en faisant un détour par le quartier historique avec mon secrétaire de l’époque. C’était un garçon brun et petit, méticuleux qui avait une passion pour les timbres, les cartes et le tir au mortier. Il y était fort habile.

J’avais laissé les troupes en permission rentrer à la caserne sans moi et je flânais. Le temps avait un peu fraîchi, ce qui ne faisait pas de mal. La pluie continuait de tomber, un crachin froid et dégrisant. Ce n’était pas désagréable.

Sur le pont, pour traverser le Doubs, quelqu’un venait à ma rencontre. Une femme, les cheveux aux carrés et roux flamboyants, un port de tête gracieux et une démarche sûre et ferme. Elle avait sur ses talons un chien loup gris foncé et elle venait vers moi. Elle s’approcha et elle me regarda un long moment, parce qu’elle me connaissait bien et parce que je lui avait fait du mal. Parce qu’elle m’en voulait.

Bonsoir Lise, dis-je simplement.

 

2 réflexions au sujet de « Le Syndrome du Gardien de Phare (8) »

  1. Elleka

    J’ai vraiment beaucoup de plaisir à lire votre nouvelle, et j’ai hâte de découvrir la suite. Merci pour ces bons moments donc, mais en entrant dans ma cuisine ce soir, et en voyant par ma fenêtre le brouillard très épais estomper le lampadaire de l’autre côté de la rue, j’avoue que j’ai eu comme un frisson dans le dos. Raconter ainsi une brume mystérieuse et dangereuse en pleine saison du brouillard, c’est limite sadique.

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  2. Jimmy Taksenhit Auteur de l’article

    J’ai ri. Merci beaucoup pour cette anecdote. J’ai eu la même impression en sortant du bus mardi dernier et en voyant la maternité baignée dans une brume un peu surnaturelle.
    Pourtant, ce n’était pas prévu comme ça.

    Répondre

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