Le Syndrome du Gardien de Phare (7)

7.

L’enveloppe de kraft gît sur le sol et je n’ose pas la ramasser.

Des centaines de questions me traversent l’esprit. Avec une main tremblante je m’approche et j’hésite. Je me sens bizarre à ne pas oser.

Quelque chose ne va pas, Gardien ?

J’ai trouvé une lettre. Je crois que c’est une lettre. Ce n’est pas moi qui l’ai écrite et je ne sais pas ce qu’elle dit. Je n’ose pas. Je voulais savoir ce qui est arrivé à celui qui était là avant moi, qui a mangé à ma table, qui t’as parlé, qui a utilisé ce fauteuil et mon lit, mais maintenant que je suis proche de savoir ce qu’il pouvait penser ou ressentir, j’ai peur de savoir.

Dans le doute, pour savoir s’il vaut mieux ne pas savoir, je pense qu’il est préférable de l’ouvrir et de la lire, Gardien. 

Sa logique est imparable. Dénuée de tout sentiment humain, froide et enrobée dans une voix sensuelle. Imparable, dis-je. Je ramasse donc la lettre et je l’emmène à mon bureau. La machine à écrire m’attends, mais au lieu de commencer à écrire mon rapport, je déchire l’enveloppe et je commence à lire.

C’est parfaitement illisible.

Il s’agit de quelque chose de confus à propos d’une fédération, d’un état imaginaire peuplé de lilliputiens, de pygmées, d’abeilles géantes, de géants, de rois, de courtisans, de châteaux volants, de morts qui marchent, d’immortels aveugles, d’hommes sans tête, de fantôme et de chevaux intelligents. Et d’un navire à voile qui dérive, sans équipage, à la faveur de la lune. Ca me semble être un récit dément. Il fait deux pages et ne laisse que des indices. Je ne sais pas ce que tout cela veut dire. Tout cela est à la fois trop cryptique et trop complexe pour moi, mais j’ai le sentiment qu’il y a plus qu’une série de mots.

L’introduction, la conclusion, certains passages sont l’oeuvre d’un homme sain d’esprit qui pense à ceux qu’il a laissé derrière lui, là où il y a des villes, là où il y a des hommes. Je n’ai personne qui m’attende vraiment, je n’ai pas de motivation. Cette lettre me pose question. Je reste dans ma chaise une partie de la nuit à la lire et à la relire en espérant percer les secrets de ce leg du passé. Mais c’est peine perdue. Le papier jaunie sous la lueur rose pâle garde jalousement son secret. En désespoir de cause, je vais me coucher, bercé par le ressac de la brume sur les murs du phare.

 

Une salle carrelée de vert, une unique lampe à éther au plafond, deux hommes et une table.

 

Je me réveille avec une boule au ventre. Cette nuit, c’est la nuit de vérité. Je n’ai pas fermé les volets et le soleil m’inonde au travers du hublot. C’est étrange. Je me lève et je dissous ma gueule de bois dans le lavabo. La lettre me hante. Je descends pour déposer mon rapport et je me rends compte que quelque chose n’est pas net.

La brume est partie.

Enfin, pas exactement : elle a reflué. J’ai ouvert des yeux ronds et pour la première fois je suis sorti. J’ai gardé mon masque et je me suis senti un peu con. Le ciel était d’un bleu pétant, la lande était verte émeraude. Des rhododendrons pourpres pointaient sur les masses de bruyères. Et au fond, proche de l’horizon, la brume refluait. Je suis allé vers le relais. L’herbe humide crissait sous mes pas. J’avais toujours cette boule au fond du ventre, qui grossissait, bouffait tout sur son passage. Et au dessus de ma tête il y avait ce ciel ; je n’avais plus l’habitude, c’était terriblement grisant. Pour la première fois je voyais mon phare à nu, sa peinture passée, ses typos vieillottes avec un NK-147-52 imprimé en noir vertical à mi-hauteur et les trois corbeaux blancs tournant autour de lui. J’ai une drôle d’impression.

Je me dépêche de rentrer. Il  y a plus de traces de pas, il n’y a plus de chat bizarre, il n’y plus d’hallucinations. Au fond je suis en train de me poser beaucoup de questions. Qu’est-ce que cela veut dire ? Je remonte dans mon logis et je fais le point avec Lise sur les préparatifs pour la nuit. J’ai été efficace et tout est prêt. Il me reste la journée à tuer avant que la nuit se déchaine, que la Lune tente de me tuer et qu’une créature vienne gratter à ma porte dans l’espoir de… De faire ce que font les créatures aux êtres humains, j’imagine. C’est rarement un massage des pieds ou une partie de jambes en l’air. La dernière fois que j’ai croisé un édoniste, j’ai réussi à lui arraché le visage avec une balle de pistolet avant qu’il ne m’arrache le mien à coup de dent. Alors quand je repense aux traces qu’elles a laissé sur ma porte avec ses ongles… Non, définitivement, je ne veux pas le savoir.

Je monte en haut de mon phare et je regarde la vue. La brume a reculé loin, à des kilomètres. J’ai un sentiment de malaise : elle barre l’horizon comme un haut mur blanc. J’ai un très mauvais pressentiment.

 

Au sud, je vois le phare de mon voisin. Je vois même le chemin, nettement. J’ai une pulsion incontrôlée. Une chance de rompre ma solitude, de voir un visage humain, peut-être. J’hésite. Ma boule au ventre grandi de plus belle, mais j’ai cette idée fixe qui ne me lâche plus, qui s’est cramponnée à l’arrière de mon crane.

Ce n’est pas sérieux. Vraiment pas sérieux. Ce n’est qu’à trois kilomètres. En marchant vite, sans mon masque, j’en ai pour une heure et demi aller-retour. En comptant un moment sur place, maximum deux. La nuit ne tombera pas, de toute façon, avant huit ou dix heures. Je peux le faire.

Je rassemble rapidement quelques affaires pour manger sur place, une gourde que je remplis d’eau. C’est de la folie, mais je ne peux pas faire autrement maintenant. Je passe le sas et je me retrouve à l’air libre, sur le plancher des vaches, à respirer l’air. Marcher sur de l’herbe sans porter de masque ailleurs qu’à sa bandoulière est une sensation extraordinaire. Je ne pensais pas que ça pourrait me manquer, mais c’est le cas.

 

Je commence donc à marcher le long du sentier. Il y a une petite colline à grimper et ensuite plusieurs sillons rocheux. La lande est irrégulière et il faut faire fréquemment attention aux sentiers que personne n’a entretenu depuis une centaine d’année. Je vois le poste de   mon voisin du sud. Il s’agit d’une espèce de grange industrielle à laquelle on a adjoint maladroitement une tour de métal avec une lanterne. Ce n’est pas aussi élégant que mon propre phare. Moi qui pensait naïvement que nous avions tous des phares. Je dois être le seul, en fait. Il faudra que je regarde celui qui se trouve au nord pour me faire une idée du coup. J’avance avec une allure régulière. L’air est vif, le soleil tape. Je n’ai plus l’habitude depuis que j’ai quitté le front du sud. Il y a quelque chose de sur-réel dans cette promenade. Pas d’oiseaux, pas d’animaux. Je croise plusieurs fois le cours d’un ruisseau tari. Ce paysage est lugubre, horriblement silencieux.

Cela me fait du bien de marcher et je suis heureux d’avoir repris une activité physique pendant mes journées de surveillance car même si le sol est inégal, je ne m’essouffle pas. Le paysage est irrégulier, je croise même parfois d’anciens abris ou des cabanes abandonnées, comme quittée la veille par leurs habitants. Il y a encore sur la table le couvert qui est parfois mis ou la casserole sur le réchaud. Je regarde ces vestiges par la fenêtre, mais je n’entre pas. Je n’ose pas. Ce n’est pas chez moi, j’aurais l’impression de violer un sanctuaire.

 

Et là, au milieu de cette lande déserte, je croise une improbable route goudronnée. La peinture est écaillée, elle est pleine de nid de poule à cause du manque d’entretien. On s’attendrait à voir un transport débouler d’un moment à l’autre. Je me surprends au milieu de la route à tendre l’oreille en attendant un grondement annonciateur ou une bruit lointain. Il n’y a que le silence pour me répondre. Je traverse ce qu’il reste de route et j’escalade le talus. Je vois sur le côté le soleil commencer à décliner, et ma montre indique que l’après-midi est déjà bien entamée. Le poste que je cherche à atteindre grossit à vu d’oeil, mais la distance me semble encore importante. A vue de nez j’ai parcouru un bon tiers de la distance.

Et soudain ma vue est attirée par un autre bâtiment  haut et imposant. C’est le phare suivant que je vois au loin. Il n’aurais put être plus disparate des deux autres. C’est un grand bâtiment, comme un ancien lieu de culte en béton moderne et moche, gris, sinistre. Il lance ses flèches vers le ciel et au sommet de cette improbable lance de granit se trouve un point lumineux qui irradie dans toutes les directions. Je reste un moment à détailler le bâtiment, puis je continue à avancer dans sa direction. Au jugé, il doit être à une dizaine de kilomètre. La lande monte en pente douce à partir de maintenant et des buissons apparaissent par endroit, une végétation plus riche. A un moment je manque de trébucher sur un ancien poteaux électrique renversé et inutile. Un reliquat de l’ancien monde.

Je marche en gardant l’église dans un coin de mon oeil. Son clignement régulier est presque rassurant par rapport à la lumière fixe de mon but. J’ai l’impression que quelque chose ne va pas avec lui. Je me demande même s’il n’aurait pas eu le même réflexe que moi : venir dans ma direction, venir explorer un peu. Je devrais le voir au loin, surtout que les environs de son poste sont plus fourni que les miens : petits bâtiments, murets… Il y a des signes d’une antique vie silencieuse, d’une vie qui attend son réveil.

Quoique… Si j’étais à sa place, avec son environnement, qui sait ce qui pourrait se cacher dans la brume une fois la Lune venue ? Je n’ai pas peur des revenants ou des fantômes, je n’ai pas peur des apparitions, je crois. Mais si je suis isolé dans mon bout de lande déserte, que doit endurer mon compagnon d’infortune au milieu de sa zone rurale.

 

C’est au moment où j’atteins le mi parcours, perdu dans mes pensées, que j’entends le premier grondement. C’est sinistre et cela semble venir de sous mes pieds. Quelque chose ne va pas. Je le sais tout de suite. Le mur blanc qui barrait l’horizon est troublée. La réplique du grondement me secoue les jambes.

Au fond, près de l’horizon, l’église lance un signal.

Trois courts.

Deux longs.

Trois courts.

SOS. Quelque chose ne va pas, vraiment. La boule dans mon estomac se creuse encore davantage. J’ai mal. Je regarde le phare et la brume qui gagne du terrain. Je porte machinalement la main à mon masque à gaz que j’ai emporté pour l’occasion, en me disant que cela me protégera le temps de suffoquer. Je ne sais pas comment je vais faire pour retrouver mon chemin, par contre. Je suis perdu…

 

Et le signal s’éteint dans un fracas, un grondement ; la gigantesque vague anéantit sous mes yeux l’église.

 

Je ne veux pas savoir. Quelque part l’étincelle de solidarité qu’il pouvait y avoir envers mes compagnons, mes confrères gardiens, vient de s’évanouir au profit de ma terreur. Je tourne les talons et je cours. Je suis con. Je suis trop con. J’ai cru que c’était une bonne occasion. J’ai cru que j’avais l’opportunité de rencontrer un confrère, de profiter de son expérience. J’ai cru que j’aurais droit à un répit, à un moment de calme. J’ai baissé ma garde. Je n’aurais jamais dû.

Je cours sur la lande, j’ai envie de hurler, mais j’économise mon souffle comme je peux. Je recroise les maisons et le sol gronde sous mes pieds. Je traverse la route et la terre rugit sous mes pas. Je débouche sur la lande et le sol vrombit sous mes pas. Puis ce n’est plus un juste un tremblement. J’ai l’impression d’ouvrir la marche d’une charge militaire inhumaine. Je cours pour ma vie, je cours pour survivre. Mon phare est en vue.

Je trébuche avec horreur. Mes pieds se sont pris dans une branche. Je suis à bout de souffle. J’ai envie d’abandonner.

Je me relève avec l’énergie du désespoir. La vague blanche arrive, bouillonnante. Je cours les derniers mètres qui me sépare des escaliers, je m’engouffre dans le sas et je me baisse.

 

J’attends l’improbable déferlante qui viendra balayer mon phare, Lise, moi et tout mon univers.

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