Le Syndrome du Gardien de Phare (6)

6.

Je me réveilles avec un goût de sang dans la bouche et la tête qui tourne. Dans la glace, en me rasant, je me rends compte que j’ai la lèvre fendue. Je me demande comment cela a pu se produire. Je ne me souviens pas m’être particulièrement saoulé, ni même être tombé. Ma lèvre est fendue et me fait mal.

Je réussi à désinfecter et à soigner ma plaie avant de sortir pour mon habituelle excursion dans la brume. Je repense à ce gardien de phare au sud qui semble savoir beaucoup de choses, à mon rêve de cette nuit qui me revient par bribes. Je me souviens des égouts d’Hambourg, mais le reste me semble hautement discordant.

La brume est moins épaisse que la veille, j’ai l’impression qu’elle n’est plus qu’un mince voile devant mon visage. Je descends l’allée de pierres blanches jusqu’au relais et je dépose mon rapport de la veille et je reçois des ration de confort. Je ne sais pas encore ce qu’il y a à l’intérieur, mais je m’en réjouis d’avance. De quoi me faire oublier mes nuits précédentes en tout cas.

 

De l’extérieur mon phare ne semble pas avoir vraiment souffert. J’ai peur qu’un jour la brume ne l’éventre, le noie, l’effondre et de me retrouver enterré vif sous les décombres. Je flâne un peu autour de mon phare pour me changer les idées. Cela fait maintenant plusieurs jours que je n’ai pas marché dans plus de cinquante mètres carrés et me dégourdir les jambes me fait du bien. Je m’approche des escaliers du phare et au lieu de monter, au lieu de suivre les traces de pas toutes fraîches qui ont déjà failli me perdre, je décide de faire le tour de mon phare.

Le phare est bâti sur un roche brut totalement différent de la lande. Je me demande à quoi ressemble les autres phares, ceux des gardiens au sud ou au nord. Je n’ai que celui là comme point de repère. La brume permet de voir exceptionnellement loin aujourd’hui, jusqu’à au moins une douzaine de mètre. Je ressens l’effet de la fatigue car, par intermittence, des éléments viennent brouiller un peu ma vue. Elles sont loin, perdues dans ma vision périphérique. Je n’y fais pas plus attention que ça.

Je ressens le manque d’exercice depuis presque une semaine. J’ai besoin de faire des pauses tous les quart d’heure, adossé à mon phare. Je me pose et je regarde au loin, bercé par mes artéfacts visuels. Je suis seul, même au milieu de la brume. J’ai très envie de voir quelqu’un. Je pense que les concepteurs ont d’ailleurs mis une Centrale dans chaque phare, avec chaque Gardien, pour lui permettre de parler, de briser la glace et d’oser exprimer des choses à voix haute. Je ne me parle jamais tout seul, mais depuis que Lise est là je me fais beaucoup de remarque à moi-même. Ma voix me semble un peu étrange mais je m’y habitue. Je n’ai jamais beaucoup parlé de toute façon.

 

Au bout d’un certain temps je me retrouve au niveau des marches où j’ai laissé mon container. Il y a là un chat blanc occupé à l’examiner. Son pelage ondule gracieusement et il n’a pas l’air d’avoir de problème pour respirer dans cette brume toxique. Ca me semble bizarre.

Quand je m’approche, le chat s’éloigne doucement. J’ai toujours aimé les chats. Je m’approche du chat et alors il tourne vers moi ses yeux entièrement blancs, laiteux et vides. J’ai un mouvement de recul. Il crache. Je prends mon container et, sans réfléchir, je donne un coup au chat qui s’évapore dans une série de volutes complexes. Je frémit. Une goutte de sueur froide atterrit dans ma bouche, mêlée de sang. Rapidement je monte mon container jusqu’au sas et je le verrouille derrière moi. Je ne veux pas savoir. C’est une brume toxique, la Lune lui donne des propriétés bizarres parfois, mais c’est la Lune et tout le monde sait qu’il vaut mieux ne pas trop sortir quand elle est de nacre. On va toujours au devant de gros problèmes dans ces cas là.

Non, je suis crevé, j’ai mal dormi, et j’ai eu une hallucination. Et le chat qui m’observe depuis le hublot du sas ne veut rien…

Je hurle.

Gardien ?

Fermeture des volets. Tous les volets.

Et je suis dans le noir presque complet. Lise transmet au bout d’un temps infini de l’énergie aux lampes et mon logis, coupé du monde extérieur, commence à devenir une chaleureuse cellule de pierre taillée. Voici mon caveau.

Je n’ose plus rien faire. Monter ? C’est m’exposer davantage et me tenter. Je ne veux pas me tenter, pas maintenant. J’ai toujours eu peur du vide alors pas maintenant et pas comme ça, c’est tout.

Étrangement, la cave me semble être un refuge, mais qui en avait si peur il y a encore peu de temps. Mais je sais que la menace est à l’extérieur. Il me faut la liste des réparations à faire et des points faibles du phare.

Un instant, Gardien.

Sans m’en rendre compte j’ai parlé à haute voix.

L’instant d’après Lise me sors un listing détaillé des réparations. Elle a travaillé vite et bien, analysant tous les points faibles de ce vieux bâtiment. Je suis surpris par leur nombre. Je me demande si celui qui était là avant moi a jamais demandé ces informations. Mes bras tombent.

Je me demande si cela ne vaut presque pas le coup d’aller me jeter dans la brume, nu, pour en finir une bonne fois pour toute.

Et puis j’entends un bruit métallique, puis plein de petit bruits. Sur la table il y a la cage et mon rat qui me demande à manger. Je ne sais pas comment je sais qu’il est à moi, mais je crois qu’il faut que je le protège à présent. J’ouvre sa cage et il y reste, avec un air impatient. Je le prends dans les mains avec délicatesse, et je le monte à la hauteur de mon visage. Il ne se débat pas ; il me renvoi un regarde de défi terriblement humain. Je n’ai pas le droit d’abandonner.

J’ai un rat à protéger. Je n’ai pas à avoir peur d’un chat qui part en fumée quand on lui lance un coup de pied. Il me faut de la lumière et du papier. Beaucoup de papier. J’ouvre mon container et j’y pioche deux gâteaux et une poignée de pâte de fruit. C’est Byzance dans ma bouche.

Je suis presque aveuglé quand Lise ouvre les volets. Le chat est là, à une fenêtre. Parfois il gratte pour que je le laisse entrer avec ses yeux vides implorants. Je l’ignore. Je couvre mes feuilles de plans, d’équation. J’ai décidé de vivre, il va falloir que je l’assume. J’ai survécu aux premiers jours, je vais continuer.

 

Les trois ou quatre jours suivant se passent sans encombre. Le chat vient traîner dans mes pattes quand je sors dans la brume et reste à m’observer à la fenêtre. Le rat regarde mes activités, se promène et revient toujours à sa cage. Je crois qu’il l’aménage pour avoir quelque chose de plus vivable que quelques lambeaux de papiers. Je passe mes après-midi à faire de la musculation pour m’entretenir. Si la brume peut me sortir un chat, je ne sais pas ce qu’elle peut encore me réserver et je préfère éviter de sortir me dégourdir les jambes. A ce titre la plateforme est un bon endroit pour s’entrainer et sa conversion en salle de sport me demande moins d’une demi-journée.

Je passe mes soirées à échanger avec l’autres gardiens. J’avais l’espoir au début d’obtenir des informations concrètes sur l’environnement, la brume et les phénomènes qui m’entourent, mais il s’avère qu’il vit cloîtré dans son poste, sans ouvrir la porte vers l’extérieur autrement que dans une combinaison intégrale pour déposer son rapport. Je suis presque soulagé de ne pas avoir à le recevoir. Il s’avère pourtant d’un excellent conseil pour les stratégies de défense.

 

Deux jours avant la Lune, je commence à attaquer la révision du hublot du quatrième étage. La problème est technique car il va me falloir descendre en rappel le long du phare, en suspension au dessus du vide et de la brume, et que je répare le hublot de l’extérieur. Lise m’a assuré qu’il y a là un des défauts de pression.

Je décide de commencer mes travaux après le déjeuner. J’enfile mon masque à gaz pour plus de sécurité car le niveau de brume est difficile à jauger d’ici. Il faut que je sois paré à toute éventualité. J’ai amené dans ma ceinture les outils standards et j’ai vérifié les noeuds une bonne dizaine de fois. Avec un pas mal assuré je me recul vers le garde fou et, après avoir poussé un soupir infini, je bascule dans le vide.

Il me faut un moment pour m’assurer une prise ferme sur la paroi du phare avec mes jambes. La surface est glissante, malgré mes bottes. Je me demande s’il n’aurait pas mieux valu faire ça pied nus. Qu’importe.

Je commence donc ma descente par petit bonds. Chaque bon m’emmène un ou deux mètres plus loin. Je dois faire des pauses régulières pour reprendre mon souffle car le masque à gaz m’étouffe. Je regarde avec appréhension la surface de la brume à mesure qu’elle se rapproche de moi. Je me rends compte que je suis parti du principe que la brume allait se comporter comme de la brume.

Je m’arrête un instant, à trois mètres de la surface. Il y a un léger vent d’ouest, un vent froid. Au dessus de moi il y a le ciel bleu pétant et sans nuage, il y a mon phare qui tient bon sous mes pieds avec sa vieille peinture ; sous moi il y a une mer blanche. Je ris de la situation.

Je descends un peu plus bas, je suis à une cinquantaine de centimètres, maintenant, et je sais que pour réparer le hublot il va falloir m’immerger un peu. Je fixe mon rappel et je me penche vers la brume à travers mes lentilles, je la scrute.

J’entends un cri. Une croassement, je crois. Il y a quelque chose à la surface de la brume qui est en train de se former. Un petit pic de brume solitaire. Un pic… Un bec qui lance vers le ciel un croassement strident. Je me remet à la verticale, et j’esquive un corbeau blanc qui prends son envol à ce moment là.

Je ne sais pas vraiment quoi en penser. Je descends encore un peu et du bout des doigts, j’effleure la brume. C’est doux et frais, un peu comme un mousse épaisse ; mais cela ne semble pas vraiment inerte. J’ai l’impression qu’il y a autre chose qu’un simple gaz toxique, mais je n’arrive pas à comprendre.

Mais je suis rassuré, un peu. Je plonge a deux pieds joints dans la brume. La surface offre une résistance, comme une neige très fine, puis c’est l’inconnu. Je me sens étrange. Ce n’est pas liquide ou solide, c’est flottant. Ma chute ralentit et reprends tout de suite après. Je parviens à me stabiliser sur la paroi du phare et à attaquer les réparations sur le hublot.

Je me rends compte en travaillant que je n’avais jamais vraiment fait attention à la structure de cette brume. En fait, ce nom de brume ou de brouillard est totalement incorrect, j’ai été induit en erreur au départ par l’impression qu’il y a au niveau du sol. Cependant il semble qu’il existe, vers une douzaine de mètre d’altitude une couche plus épaisse, plus compacte et une surface. Pendant que je travaille je vois parfois des formes prendre naissance à la surface et descendre vers le fond. Le sol. Je comprends un peu plus.

Ces réparations me prennent un temps incalculables. Je dois aller doucement pour économiser mes forces et ne pas suffoquer dans mon masque à gaz. L’impression de ventouse en caoutchouc sur le visage est difficile à tolérer et ma sueur n’arrange rien à l’affaire, elle me coule sur les yeux, me brouille la vue. Je résiste à la tentation d’enlever mon masque. C’est la dernière réelle inconnue. Je ne sais pas ce qu’il se passera si j’enlève mon masque. Et je suis conscient que ce n’est pas le moment de tenter ce genre d’expérience.

Je finis de revisser la partie du hublot que j’avais retirée et je m’assure de l’étanchéité, puis je commence ma pénible remontée. Il me faut forcer un peu pour passer la surface et après un dernier effort je m’extrais de la brume. Je vois que le ciel commence à rosir doucement. Je remonte à une distance de sécurité et je soulève mon masque pour m’offrir une bouffée d’air frais. Puis je recommence mon ascension. Le long de ma corde je m’aperçois que des filaments blancs ont commencé à remonter également. Je les écarte au fur et à mesure et je finis ma remontée.

Sur le garde-fou, un corbeau blanc m’attends. Il saute d’une patte sur l’autre avec des croassements. Ses yeux sont aussi blancs que ses plumes, laiteux et vides comme ceux du chat. Il prends son envol quand je pose un pied sur la plateforme et commence à faire des tours dans l’angle mort des mes lampes. Je le laisse faire. Il n’est pas une menace pour l’instant. Je me sens juste épié, étudié. Comme si, alors que je faisais des tentatives pour comprendre le phénomène, le phénomène tentait de me comprendre.

 

Je fais une toilette sommaire avant le dîner et je vérifie que tout soit bien fermé et verrouillé. J’ai un peu moins peur. La brume me semble moins inoffensive. Pourtant elle a déjà tenté de me tuer. Ou de se défendre peut-être. Je ne sais pas.

Je finis ma soirée dans la salle de veille. Je profite de mon fauteuil en cuir et d’un verre de whisky en parcourant un des livres que m’a légué mon infortuné prédécesseur. Je dois avouer qu’il avait un goût pour la lecture. Je commence à lire un roman atypique, sans doute illégal. Solaris. Je suis frappé de voir comme les personnages sont dans une situation similaire à la mienne, mais peu à peu la lecture me lasse. Je n’ai jamais aimé ces histoires fantastiques où des hommes vont dans l’espace. Il s’agit d’idée d’un autre siècle, enterrée de nos jours. Je ne vois qui pourrait fantasmer là dessus, à part peut-être quelques savants déments de Néo-Ber ou des Etats Septentrionaux. Ca serait bien leur genre de mettre des pauvres hommes qui n’ont rien demandé dans des capsules et de les envoyer vers les immensités vides et glacées. Pour la science ou pour un motif aussi abscons.

Lassé de ma lecture, je décide d’aller écrire mon rapport du jour. Je dirais peu de choses, il est déjà formulé dans ma tête. Quelques opérations de réparation, la reprise d’un entrainement et d’une vie saine basée sur l’exercice physique et pas un mot sur les bestioles qui commencent à peupler mon quotidien. Cela fera plaisir aux huiles, je serai un bon petit soldat en poste d’observation et ils me donneront de quoi tenir, peut-être même un bonus.

Si je passe la nuit d’après demain.

Je ris seul de ma blague, un peu trop jaune pour qu’elle sonne juste. Si je passe la nuit d’après demain.  Si le monstre qui a lacéré la porte de ma chambre ne m’éventre pas, si mon phare résiste aux tentacules et si je ne me tue pas pas dans un accident stupide.

Je repose mon livre et une enveloppe de kraft marron, dissimulée au travers des pages tombe négligemment sur le sol. Dessus, il est marqué Gardien.

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