Le Syndrome du Gardien de Phare (5)

5.

Je rentre, j’enlève mon masque et je regarde mon logis, la pendule arrêtée et l’assiette sale sur la table. Dire que j’ai passé une sale nuit est un euphémisme. Je cherche à me convaincre que tout cela n’était qu’un rêve d’ivrogne, une mauvaise hallucination dû à de l’alcool frelaté. Mais j’ai du mal. Les souvenirs semblent beaucoup trop réels pour ça.

J’erre sans but une partie de la matinée. Le logis semble intact, la porte d’en haut semble intacte également. Il y a un morceau de la vitre qui est néanmoins brisée sur le côté et que je rafistole comme je peux. Je me souviens des tentacules et de leurs coups répétés sur la vitre de l’habitacle et j’ai un frisson. Les lampes font leurs rondes et quand je regarde par-dessus le garde-fou, la brume semble épaisse – elle tranche avec le ciel bleu – mais totalement endormie. Juste ça et là se trouvent quelques remous. Rien de bien inquiétant donc. Je redescends les marches. C’est peut-être un oiseau qui a fait ça à la vitre en tentant d’entrer. Non, je raconte n’importe quoi, il n’y a plus d’oiseau depuis longtemps dans la région.

La plateforme et toujours aussi morne est silencieuse qu’à son habitude. Il y a toujours quelques crottes de rat que je ramasse et que je jette. Elle est poussiéreuse. Sous les draps, les caisses dorment et leurs secrets avec elles.

J’ai un moment de flottement.

Je passe dans la salle de veille en m’attendant à voir tout sans dessus dessous. Il n’y a qu’un livre ouvert sur le fauteuil de cuir, et une page qui a été déchiré. Il s’agit du Diable au Corps de Radiguet. C’est un vieux livre laissé là par mon prédécesseur, je ne sais pas ce que ça raconte. D’après le quatrième de couverture ça raconte l’histoire scabreuse d’une femme de soldat et d’un adolescent qui ont une liaison pendant une guerre. Il y a eut tellement de guerres, comment faire la différence entres-elles à présent ?

Je regarde les hublots intacts qui ne laissent entrer qu’une lumière grise. J’ai l’impression que l’univers a perdu de ses couleurs, que mon phare est malade. Je regarde les quelques livres qui étaient là dans l’espoir de trouver des éléments qui puissent m’expliquer sa disparition. Il y a là des ouvrages classiques, je pense. Je n’ai jamais été un littéraire, lui devait l’être. Il y a aussi des atlas géographiques anciens et des traités de sciences politiques du vingtième siècle. Le contenu me fait rire car plus rien de cela n’existe. C’est presque des livres de contes pour enfant. Ou alors celui qui occupait ce phare avant moi était réellement vieux. Terriblement vieux tout de même. Ca lui ferait plus de 95 ans, et encore. Je frissonne en y pensant. Qui peut être assez vieux pour conserver des choses aussi désuète dans sa bibliothèque.

Je tire un autre livre – Les Indes Noires – et je commence à le feuilleter quand je m’aperçois qu’il manque une partie des pages. Je trouvais déjà bizarre qu’on conserve des livres anciens, si en plus on conserve des livres incomplets… Il était donc peut-être fou ou nostalgique, ou collectionneur compulsif.

Je me laisse tomber dans le fauteuil avec un de ses atlas de géographie et je médite un instant dessus.

Vous apprenez des choses intéressantes, Gardien ?

La voix de Lise me fait frissonner. Elle me fait beaucoup trop penser à une autre voix. J’ai l’impression que cette voix s’empare de ma colonne vertébrale et y fait couler un courant d’eau glacé. Je regarde ce qu’il y avait ici avant moi, c’est tout. Je crois que je viens de dire ça d’une voix un peu trop pincée. Lise ne répond pas tout de suite.

Vous avez un drôle de comportement aujourd’hui, Gardien.

J’ai l’impression de m’être pris une claque sur la tête. Une petite tape de rappelle à l’ordre. Je me demande pourquoi elle dit ça, et je m’aperçois que j’ai sauté le petit déjeuner et que mon rat est toujours en bas. Je laisse tomber l’atlas par terre et je retourne dans ma chambre.

C’est à ce moment là que je les vois. Sur la porte d’acier de ma chambre il y a trois ou quatre profonds sillon. Je ne veux pas y penser. Je m’accroupie devant, pour les voir. Une chose, hier, a gratté à ma porte. Elle a gratté des sillons d’un bon centimètre et demi de profondeur dans ma porte sans s’arrêter, de façon répétitive. Qui peut faire ça ? C’est de l’acier merde. L’acier résiste à tout, même aux espèces particulièrement fortes. Quel esprit malade peut faire ça ? Je me le demande.

Dans la chambre mon rat est au fond de sa cage, sur le dos. En me voyant entrer il commença à s’agiter sur sa litière de papier et à guetter. Je prends la cage dans mes bras et je descends au logis. Le rat s’agite dans sa cage avec entrain. Je le pose sur la table et je commence à déjeuner avec appétit. Le rat me regarde. Mon museau frémit à chacune de mes bouchées. Je le regarde et j’ai une idée bizarre. J’entre-ouvre la cage et je lui tends une petite tranche de pain qu’il attaque aussitôt avec un bel appétit. Puis il attend  la suite, en alerte. Je mets mon doigt dans la cage et j’attends. Il s’approche doucement de mon doigt et le palpe avec ses doigts puis approche son museau et le renifle.

Puis il y plante une dent. Je serre les miennes et je laisse mon doigt. Je le laisse jouer avec mon doigt pendant une dizaine de minutes et je referme la cage, le laissant sur la table de la cuisine. Au bout de mon doigt il y a une petite goutte de sang rouge qui coule. Je le passe sous le robinet. Lise n’a rien dit de tout le déjeuner. Je lui demande si elle a des souvenirs de la veille au soir.

Il y a eut beaucoup de perturbation hier soir, Gardien. Je ne me souviens pas de beaucoup de choses, mais vous aviez l’air agité, Gardien. Je vous rappelle que la sobriété est l’honneur du Gardien.

Je ne réponds pas. Je n’ai pas envie de répondre à ça. Elle m’énerve, cette Centrale un peu.

Je m’inquiète pour vous.

Je reste interdit. Je ne m’attendais pas à cette phrase là. La dernière fois que Lise m’a dit quelque chose comme ça, c’était il y  a plus de cinq ans déjà. Je chasse les pensées pleines de tristesses qui me viennent, et je commence mon ascension du phare. J’ai besoin d’air. Je commence à étouffer dans ce phare.

 

J’arrive au sommet essouflé et j’inspire un grand coup. Le soleil décline et le ciel prend une teinte orangée. Je regarde part et d’autres mes compagnons d’infortune et leurs lumières qui tournent doucement au loin.

Mon voisin du Sud a sa lumière qui est défaillante, elle clignote. Cela me semble peu probable, je scrute. Ce n’est pas un problème technique. C’est du code de marine.

 

Peu à peu mes souvenirs de code me reviennent. Mes souvenirs de chef d’escouade aussi. L’attaque de Dresde au quart de Lune ou la chute d’Aix la Chapelle. Mon passé de mercenaire n’est pas glorieux, celui que j’ai comme soldat non plus. Ces souvenirs puent le sang, la violence et la mort. Je ne veux pas y penser.

Je regarde la lumière de mon voisin et je commence à réfléchir. C’est du français. C’est un code pour dire répondez si vous êtes en vie.

Je suis en vie. J’ai mille questions qui me passent par la tête. Le soleil se couche et je veux savoir. J’ai soif de savoir. Je vais dans l’habitacle et j’arrête les lampes, axe nord-sud. Maintenant, je me demande comment répondre.

Je ne peux pas vraiment allumer et éteindre les lampes, cela va devenir incompréhensible pour le gardien d’en face. Je n’ai pas de couvercle non plus. Je réfléchis pendant cinq minutes et soudain une idée me vient. Ma couverture fera peut-être l’affaire. Je dévale l’escalier vers ma chambre.

Gardien ?

J’ignore Lise, j’attrape ma couverture et je remonte. J’entends vaguement une remarque apeurée de Lise sur le suicide et l’abandon de poste mais cela me fait plus rire qu’autre chose. J’arrive en haut à bout de souffle. Je crache un mollard de sang qui va atterrir directement sur la brume. Je me mets devant la lampe avec la couverture, et je l’occulte.

Bonjour.

Bonjour. Bravo pour votre première Lune.

Je ne comprends pas tout de suite. Je mets du temps à faire le lien avec les évènements de la veille. Je code. Ce n’était pas un rêve ?

Non.

J’ai des souvenirs de la veille qui me reviennent tout d’un coup. J’ai des sueurs froides. Le soleil décline. Je code. Quand est la prochaine ?

Dans sept jours. Les cycles sont déréglés ici. Attention à vos défenses.

Je repense à l’établi de fortune installé au fond de la cave et je comprends beaucoup de choses d’un seul coup. Se défendre est primordial, je ne sais pas trop ce que je vais pouvoir imaginer, mais j’ai une semaine pour me préparer.

Bonne nuit.

Avant que j’aie pu poser cette question, mon voisin du sud a repris son mouvement circulaire dans le sens antihoraire. Moi, je redescends. Je suis fatigué, j’ai des courbatures. Je vérifie bien que tout est verrouillé, je saute le dîner et je m’endors.

 

 

Le capitaine avait cru réussir à nous mettre à l’abri dans les égouts de Hambourg pendant l’attaque du Duc de Brandebourg. Le son des fusils et le choc des sabres étaient étouffé dans le dédale souterrain. Les hommes étaient épuisés par une longue journée de combat et Sélim était en train de tousser du sang. Poumon perforé par un coup de baïonnette, probable hémorragie interne. Le moral était bas, palpable.

L’odeur était infecte : l’odeur de l’eau sale, du sang et de la mort. C’était comme l’intestin d’un monstre anthropophage, charriant les débris de la stupidité humaine. Cela ne me faisait pas grand chose, mais les jeunes recrues derrière moi semblait avoir du mal à supporter cela. Les blessures ne sont pas que physique, et je pense que Sélim était peut-être celui qui s’en sortait le mieux dans ce groupe.

On a entendu des cris en allemand au fond d’une des coursives et un bruit mat sur le béton. Le Capitaine a commencé à crier quelque chose, de nous mettre à plat et il y eut un choc, un souffle terrible qui me vida les poumons et m’envoyer à terre. J’avais le goût du sang dans la bouche. A travers mes yeux brouillés de larmes incongrues je vis le corps du Capitaine voler comme un demi-pantin désarticulé, gratifiant les murs d’une nouvelle couche de crasse rouge et viscérale. Les ordres en allemand se rapprochait, je regardais autour de moi. C’était moi le Lieutenant, l’officier supérieur. J’ai donné un ordre muet ou deux et quand les brande-bourgeois sont arrivés vous fauchâmes les premiers d’une rafale de fusil. Je chargeais avec Kader et avec Tony dans le tas de bonshommes incrédules. Des gars comme nous, venus mourir pour une histoire stupide.

Le corps à corps fut sanglant. Le premier gars était un petit brun aux yeux noirs qui eut l’air choqué quand ma lame passa au travers de sa gorge. Tony m’évita une blessure en parant un coup qui m’était destiné pendant que j’éventrais un autre homme. L’odeur du sang et des tripes fendues se mêlèrent à l’odeur des égouts. Kader eût un haut-le-coeur et un allemanique en profita pour lui planter sa dague dans la nuque. Il tomba et j’abattis le fourbe alors qu’il tentait de reprendre son arme. Je me protégeai comme je pouvais, je vendis chèrement ma peau mais Tony fini par rejoindre le tas ensanglanté des victimes. Nous étions six. J’étais seul. Je crus que tout serait fini rapidement quand une des lames qui me pris dans un angle mort transperça l’un de mes flancs. La douleur était aiguë et je poussai un hurlement.

A ce moment là un de mes ennemis disparu.

Les autres ne s’en rendirent pas compte, mais mon moment d’hésitation me valut une deuxième blessure au bras. Je criai une deuxième fois et deux autres furent aspirés vers l’eau. Le premier disparu en un instant mais le deuxième resta un instant à ramper, à hurler de terreur et à implorer l’aide d’un Dieu, de sa mère ou de ce qu’il voulait. Les autres furent choqués, je restais tétanisé.

Un monstre sorti de l’eau, ouvrit sa mâchoire titanesque et englouti le reste du pauvre homme. Les deux autres reculèrent. J’étais trop faible pour m’enfuir. Un énorme alligator se tenait devant nous, sortant de l’eau. Sa peau humide et sombre était couverte d’immondice et ses deux yeux jaunes luisaient dans la nuit derrière d’improbables paupières.

Le reste devint flou.

Il y avait ce monstre écailleux qui exhalait une odeur atroce par ses naseaux gigantesques, et moi, seul homme survivant, avec mon sabre au clair, mon fusil déchargé et mes blessures. J’eus un moment de malaise. J’avais perdu beaucoup de sang. La bête me regardait et dans le noir son oeil luisait.

Je sentis monter en moi un cri primal qui résonna sur les murs. Je chargeai. Il ouvrit la gueule. Le choc fut d’une force incroyable. Je parvins à reculer sous son coup de tête et à ne pas tomber. Il tenta de m’arracher une jambe dans un mouvement féroce. Sa gueule exhalait le sang et la charogne. Je hurlais toujours plus fort, jetant ma lame contre le monstre, ne trouvant là que des écailles où la faire rebondir.

Nous nous entre-tuâmes.

L’abdomen ravagé par ses trois rangées de dents, mon sabre planté dans sa boite crânienne  je sentis sa mâchoire s’affaisser sur moi avant de perdre connaissance.

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