Le Syndrome du Gardien de Phare (4)

4.

Je me réveille avec une boule au ventre. Je ne sais pas pourquoi. Cette boule ne me quittera pas de la journée.

Je descend dans le logis avec son éternelle horloge arrêtée, je mets mon masque et je sors dans la brume pour mettre mon rapport dans le point relais. Les traces sont toujours là dans l’herbe, mais je m’en fiche aujourd’hui. Je ne suis pas à ça prêt et je me demande même si ce n’est pas une blague pour me rendre dingue. Aujourd’hui j’ai un objectif précis : attraper un rat.

Je passe vite dans le logis attraper un truc à manger et je descends à la cave juste à temps pour recharger la Chaudière. Elle repart de plus belle avec force flammes roses et avec un ronronnement de plaisir qui me berce pendant que je débarrasse l’établis de ses caisses.

Je n’aime pas vraiment le bricolage, mais là il me faut quelque chose de rusé, de fin. Pas un système qui peut faillir mais en même temps quelque chose qui inspire confiance. Une jolie souricière et une cage pour aller avec.

Je passe dessus la fin de ma matinée, je pense, dans les lueurs de la chaudière. Je n’ai pas de repère de temps visible, et je m’en fiche, je suis concentré sur mon objectif final. Je tords des fils de fer, je mets des plaques, j’ajoute des miroirs, je bricole des petits mécanisme, je met une touche artistique. C’est moche, mais ce n’est pas grave. Mon piège ressemble à une assiette en métal avec un petit mécanisme au milieu, comme une dionée mécanique. Je suis content de moi, de mon oeuvre. Au moins, dans la cave, je n’ai pas Lise pour se pencher au dessus de mon épaule et commenter mes moindres faits et gestes.

 

Je remonte au logis et j’attaque une de mes rations de viande avec un appétit. Il s’agit d’un bout de viande séché fade, de pain et de maïs en conserve, mais un chasseur doit s’offrir un festin. Dehors la brume est dense et offre une lumière laiteuse irréelle à mon déjeuner. Lise ne m’a rien dit de particulier.

J’ai beau manger, j’ai une boule dans le creux du ventre que je ne m’explique pas.

 

Une fois mon orgie finie – je me suis octroyé un morceau de fromage pour couronner le tout, je monte sur la plateforme. Les ressacs de la brume s’éclate en volute blanche sur les murs de mon phare et font résonner la cage et mon imagination. Je n’ai rien à y faire. Je pose mon assiette de métal sur le milieu de la plateforme et j’y laisse un morceau de fromage avec douceur. Vingt-cinq grammes. Je les ai compté avec minutie. Je contemple mon installation un instant : elle me semble bien inoffensive. C’est parfait. C’est exactement ce que je veux.

En attendant que mon piège fonctionne, je décide d’aller digérer sur la coursive supérieure et j’entreprends l’ascension du phare. Là haut les lampes fonctionnent à merveille et je me penche au garde-fou pour admirer le paysage irréel. C’est gris. Le ciel de couleur perle rencontre avec une faible bruine l’étendue blanche agitée. L’absence de soleil libère le brouillard qui se livre à ses joyeuses expressions corporelles : tourbillons, pics, vagues anarchiques et surfaces élastiques qui vibrent comme des peaux de tambours. Cela est fascinant, hypnotique, attirant. Je n’ose me pencher trop en avant. Dans l’horizon lointain j’aperçois d’autres lampes qui font leur ronde. D’autres lampes, d’autres Gardiens solitaires qui comme moi occupent leurs mornes journées.

Je me perds dans mes pensées un moment, puis je me rends compte que j’ai un peu froid et que je commence malgré tout à être un peu trempé ; je décide de rentrer.

En retournant sur la plateforme une bonne nouvelle m’attend. Le piège s’est déclenché et a pris une forme de tétrahèdre irrégulier ; aux sons qui s’en échappent, j’ai l’impression qu’il a fait son office.

Voilà. J’ai un rat. Que faire avec lui maintenant ?

 

Je me rends compte à cet instant, le piège et le rat dans les bras, en descendant vers le logis, que je n’ai pas la moindre idée de ce qui m’a fait faire ça. Un rat noir ne peut pas être facilement être apprivoisé. Je le transfère dans la cage que je lui ai créé à cet effet et le rat se débat de toute ses forces pour s’échapper. Il est là, devant moi, prisonnier, à chercher une échappatoire. Il me fait presque pitié, j’ai l’impression de me voir moi-même dans mon phare. J’ai choisi d’être là moi. Je me demande s’il savait où il mettait les pieds quand il est entré dans mon container de ravitaillement.

Le rat cesse de lutter et s’abandonne sur le fond en papier de la cage. Il me regarde avec un oeil accusateur.

Qu’avez-vous mis dans cette cage, Gardien ?

Ce n’est qu’un rat. Un pauvre rat échappé.

Je sais que Lise est engagée dans une lutte intérieure. Elle compute le Manuel standard par l’index des entrées. Je le sais, parce qu’elle m’a déjà fait le coup une fois. J’ai cru qu’elle allait s’arrêter, dérailler. Un grésillement s’empare de son corps noir et elle commence à émettre des sons anarchiques quand elle repart du point de départ et qu’elle décide regarder chaque page l’une après l’autre pour essayer de trouver une solution adaptée. C’est à ce moment là que je me souviens qu’il s’agit d’une machine et qu’à part ce rat, je suis le seul être vraiment vivant dans cette tour de pierre.

Je me sens seul. Désespérément seul. La prison m’avait enseigné la frustration, l’inhibition. Pas de sexe, peu d’alcool, pas de nourriture de qualité ; un régime différent de celui auquel on est habitué lorsque l’on a été officier. Cette fois, c’est pire. L’exil volontaire sans compagnon est un lourd fardeau, je commence à m’en rendre compte.

Je ne sais pas ce que peut être un rat, Gardien, ni si cela est autorisé ou non autorisé, je souhaiterais que vous me transmettiez des informations pour mettre à jour les trous dans ma base de donnée sur ce sujet. Aussi je pense que s’agissant d’un élément émettant un signal vital, cela peut vous servir d’animal de compagnie, je ne vois pas de problème avec cela, Gardien.

Si. Elle y voit un problème. Je l’ai senti à l’intonation de sa dernière phrase. Elle veut l’exclusivité, ma Centrale, ma Lise, ma douce… Non, c’est une machine, je ne dois pas penser à elle comme à Lise, même si elle a ses intonations et sa voix. C’est trop facile de se réfugier dans les bras imaginaires d’une morte.

Je ne réponds rien, je regarde le rat qui gratte gratte gratte contre la porte de sa cage. Il est intelligent le bougre.

Je lui fais partager mon dîner, mais je garde mon whisky pour moi. Je bois deux verres. Ce n’est pas sérieux, je sens que Lise me regarde avec sévérité. L’affiche du vestibule me rappelle mon manquement, sur celle d’en face une paysanne me fait la morale en me vantant les vertus du travail manuel et de l’exercice physique. Je me rebois une lampée et le liquide ambrée me brûle la gorge en passant. Je tousse un peu. J’ai chaud, je me sens un peu moins seul. Le rat me demande du regard ce que je vais faire de ma soirée. Je prends sa cage et je monte au premier étage pour taper mon rapport du jour. Je parle de rien, comme d’habitude. Je m’efforce de remplir une belle page de vide avec des tournures de style administratives, et j’explique vaguement que j’ai fait un peu de bricolage.

Ca, c’est pour la paysanne et son travail manuel. J’ai chaud, j’ai besoin d’air. Je décide de monter voir la nuit avec le briquet et sa lumière verte au creux de mon poing. J’assure mes pas sur les marches en me tenant à la rampe. Je me verrais mal tomber, aussi tôt dans ma mission. Tu parles d’une mort de con.

En haut l’air est vif et la brume est agitée. La Lune est pleine et immense. Elle éclaire le ciel avec son éclat irisé, entre le jaune et le violet, comme un coquillage géant irradiant le monde. Je suis fasciné, comme toujours. Parfois ma vue parfaite est entrecoupée par le rayon des lentilles de Fresnel qui m’inonde de lumière.

Je frissonne un peu mais l’alcool me tient chaud. Je fais le tour de la coursive plusieurs fois en me tenant au garde-fou de la main droite, la main gauche contre le verre froid. Plus je la regarde, plus la Lune me semble irréelle. Au loin je vois postes des collègues. Tout de suite je vois que quelque cloche. Une impression. L’un des phares a des lumières fixes. L’autre a changé sa rotation, elle est devenu anti-horaire et beaucoup plus rapide. J’ai un frisson le long de ma colonne vertébrale.

Sébastien. 

Cette voix est trop réelle pour être mon imagination, trop évanescente en même temps. Lise ne peux pas parler ici, mais cette voix lui ressemble tellement. La Lune irise d’un seul coup. Des tons pourpres envahissent la brume environnante et se répercutent en une onde de choc nacrée.

Il y a un volute qui monte vers le ciel et qui s’arrête, comme une stalagmite impossible. Je suis fasciné par le phénomène. Je reste là, les bras ballant, dans l’attente d’un évènement qui viendrait rompre cet équilibre de l’instant.

 

Mon corps bouge d’instinct et j’évite le premier coup du tentacule qui vient se briser sur le verre de l’habitacle. Je sens un liquide chaud couler le long de ma jambe. Méthodique, le tentacule reviens à la charge et je n’ai d’autre choix que de rouler par terre pour l’éviter à nouveau. J’ai des images de malaise, des terreurs enterrées depuis les campagnes contre les duchés, le vague souvenir de l’odeur de poudre et de balles qui vous frôlent. Le tentacule est rapide, précis, méthodique, il tente de m’acculer. Je fais le tour du phare et ils sont deux, puis trois.

J’ai peur.

Je cours.

Je me baisse.

Je tombe. Je roule. Je me relève. J’ai mal au bras. J’ai du sang sur la main. Je repars. Je me baisse.

Je suis dans une impasse. En face ils sont maintenant six tentacules blancs laiteux et aiguisés, ils reflètes le bleu rose de la Lune en attendant de frapper. Je me prépare à bondir d’un côté ou de l’autre, quand je sens un vide derrière moi. La porte, les marches.

Il y a un temps de flottement. Puis je perçois un frisson à gauche et je plonge en arrière alors que les tentacules frappent. Ils se heurtent à la porte de métal et de verre poli. Les coups d’accumulent sur la porte et commencent à la faire grincer.

Peut-être qu’en fait mon prédécesseur n’est pas devenu fou. Peut-être qu’il n’est pas juste sorti dans le brouillard sans masque un matin pour en finir. J’ai peur que mon intuition soit juste. Je descends les escaliers en courant. J’entends toujours les coups de boutoir qui se succèdent sur la porte, sur les hublots et sur les murs. L’intérieur du phare résonne de leurs frappent cadencées et la lumière surnaturelle ajoute à mon sentiment de terreur.

Ma chambre est là, je m’y engouffre. Verrouille tout, je t’en supplie Lise, verrouille toutes les issues. J’entends avec soulagement les lourdes portes de métal de se refermer les unes sur les autres, le sas se verrouiller en bas, un bris de verre et le volet de ma chambre qui sectionne un tentacule qui tentait de forcer mon hublot de chambre. Je suis seul avec mon rat, ma machine à écrire et mes couvertures.

Je suis seul et terrifié, et le silence rend les choses pire encore. Il n’y a rien. Je réalise le ridicule de la situation. J’ai bu, c’est une hallucination. Je n’ai pas de quoi me retrouver en position foetale sur mon lit. Vraiment rien. Dehors la brume effectue son battement nocturne habituel contre les paroi du phare. C’est normal. La Centrale au rez-de-chaussée émet son bourdonnement. Lise se tait et observe mon comportement. Le rat se débat dans sa cage ou reste calme.

J’ai toujours cette boule au ventre qui ne veut pas foutre le camp. Pourquoi ? De quoi est-ce que j’ai peur ? Pourquoi est-ce que l’ensemble de mes sens sont en alerte ?

Sébastien.

Cette voix résonne encore dans ma tête. Lise qui revient me hanter. Je baisse ma garde et alors j’entends gratter à ma porte d’acier.

Sébastien, ouvre moi. Tu vas te cacher combien de temps encore ?

Je détecte une intrusion suspecte, Gardien.

Sébastien, c’est moi, ta Lise, ouvre moi, tu me manques, il fait froid dehors. 

Je colle mes paumes sur mes oreilles. Je veux oublier, je ne veux rien savoir. Quoiqu’il y ait derrière cette porte, je ne veux pas le savoir. Lise est morte. Elle est morte et enterrée.

La nuit semble longue. Une voix chuchotte dans ma tête, lèche mon cou. La Centrale réponds, décrit l’extérieur. Il s’y passe des choses et en même temps il ne se passe rien. Le rat s’agite avec frénésie dans sa cage et les cliquetis métalliques de ses griffes sur les barreaux se réverbère dans ma chambre. Seule, impassible, la machine à écrire me dévisage.

 

Je me réveille.

J’ai dû m’endormir. Je suis en nage et je me lève d’un pas mal assuré.

Une nouvelle journée commence. Je me demande si tout cela n’était qu’un rêve. J’espère secrètement qu’hier je me suis ravagé au whisky écossais pour oublier ma solitude et que l’ivresse m’a donné des cauchemars épouvantables.

 

Je sors dehors avec mon masque. La brume est plus épaisse et je me retourne tous les cinq mètres pour ne pas perdre le phare des yeux en allant poster mon rapport. Je ne m’éternise pas. Je me sens affreusement mal à l’aise dans cette purée de pois.

2 réflexions au sujet de « Le Syndrome du Gardien de Phare (4) »

    1. Jimmy Taksenhit Auteur de l’article

      Ben non. C’est le NaNo, il faut que j’arrive à la fin. Pour l’instant le chapitre 5 est en cours d’écriture, ça devrait mener à 12500 mots ce soir/cette nuit.

      Répondre

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