Le Syndrome du Gardien de Phare (3)

3.

Je dors d’un oeil, je guette l’obscurité. Lise ne dit rien et ne commente pas. J’entends la brume qui vient se heurter contre les murs du phare, contre les volets métalliques et les hublots. Pour la première fois je prends vraiment conscience de la précarité de ma situation. Il y a quelque chose de maléfique dans cette brume, quelque chose d’anormal. Elle n’obéit pas aux principes physiques, ou alors la physique est en retard.

J’enchaîne les phases de sommeil succinctes avec les phases de veilles apeurées et quand les bruits au dehors se font mon forts, je consent à fermer les yeux.

Lise me réveille à ce moment là. C’est le matin et je dois prendre mon service. Mes yeux sont durs à garder ouvert et je sens que ma peau est ridée par le manque de sommeil. Je sors avec précaution dans l’escalier et je vois la brume, placide, qui couvre la lande avec sa morgue habituelle. Rien de méchant là dedans, vu d’ici. On ne dirait pas que quelques heures plus tôt cette chose a tenté de s’ouvrir une brèche dans mon cocon, de me dévorer, en quelque sorte.

 

Quand je sors déposer mon rapport, je sens un petit changement. J’ai l’impression que l’air me frôle les bras, comme ma vieille tante Ignace me tâtait, pour voir si j’étais bien tendre et bien dodu, pour ensuite lâcher à ma mère un commentaire sur sa nourriture et mon éducation. C’est exactement ça. Je crois que la Brume est en train de regarder si je suis à son goût pour son dîner de ce soir. Miam.

Ce soir, le Restaurant du Phare vous propose :

Plat du jour unique : Gardien en pyjama militaire agrémenté de sa sauce au whisky hollandais et de sa couverture réglementaire.

Je me demande qui pourrait trouver ça appétissant, et, ensuite, je me trouve juste ridicule. Bien sûr qu’elle ne me tâte pas. Il fait juste plus froid. Ce n’est qu’un gaz, qu’une vapeur en suspension. Elle est toxique, elle est mortelle, elle doit rendre fou, mais elle n’est pas en train de réfléchir à l’assaisonnement qu’elle veut pour me manger ce soir, ni avec quel accompagnement. Je dois arrêter. Je crois que cette bouffée délirante est un peu la soupape de mon imagination. Plus je suis capable de tourner la situation en ridicule, moins je me sens en danger. Je parcours rapidement les quelques mètres qui me séparent de mon point de liaison, je pose ma capsule dans le compartiment prévu à cet effet et je récupère mon coffret de ravitaillement. Il pèse lourd sur mon épaule.

Je ne sais pas si vous avez déjà testé un effort physique important avec un masque à gaz, mais un conseil : ne le faites pas. Je prends le container et je le traîne jusqu’à l’escalier. Il laisse derrière lui un traîné de terre battue, et j’arrive au pied de mon escalier. Je décide là de faire une pause, mon champs de vision est rempli de paillette. Un instant, j’en suis presque à retirer machinalement mon masque pour prendre une grande bouffée d’air, mais quand je sens mes doigts arriver d’eux mêmes sur mon menton, je me contrôle. Je ne dois rien faire de stupide.

Je m’assied donc sur la première marche humide et j’attends que mon corps se reprenne. Il y a mes traces de bottes et comme hier, il y a une trace de pas nu qui remonte vers les escaliers. Et une deuxième derrière. Et une troisième. J’ai un frisson, l’empreinte est encore toute fraîche, inscrite dans la bruyère.

J’hésite.

C’est très rare que j’hésite, mes supérieurs insistaient régulièrement sur ce point dans leurs rapports. Et puis la curiosité l’emporte. Je laisse là mon container étanche – qui me le prendra ? Et je commence à suivre les traces de pas à rebours. Il y en a 15 qui descendent vers un rocher, et qui s’arrête à une bonne quinzaine de mètre de… En me retournant, je vois que le phare disparaît presque dans la brume. Heureusement qu’il fait jour. Mon coeur commence à battre la chamade. Je me maîtrise  Il s’en est fallut de peu pour que je me perde dans la brume.

Se perdre, c’est 10% des accidents de gardien. Le phare n’y changerait rien, sauf peut-être en pleine nuit. Mais personne ne sais ce qu’il se passe dans la brume en pleine nuit. Se perdre, vous condamne à errer pendant des heures à la recherche d’un abri dans la brume et dans ses phénomènes. Et puis à un moment, la cartouche d’oxygène est vide et on se retrouve avec un choix inconfortable : suffoquer ou retirer le masque à gaz et prendre une grande bouffée d’air. Je ne sais pas quelle est la plus douloureuse de ces deux alternatives. Je ne veux pas y penser.

Je regarde à peine le massif rocher et je retourne vers mon phare. Ma montre indique qu’il est déjà dix heures. C’est fou comme le temps semble suspendu. Je récupère mon container et je le hisse tant bien que mal dans le sas. Commence alors l’opération la plus chiante : la décontamination. Avec un chiffon imbibée d’alcool à brûler, dans le sas, j’enduis le container de métal et je lui met le feu.

J’ai un étrange sentiment en voyant le container se couvrir de flammes vertes-bleues. Je vais le laisser refroidir. Je passe la porte du sas et je retire le masque avec beaucoup de satisfaction.

Vous avez mis beaucoup de temps, je me suis inquiété, Gardien. 

Lise a presque l’air humaine en disant ça, si on omet la forme étrange de la Centrale qui trône dans le logis. Je la regarde avec joie et je descends à la cave pour vérifier le niveau de la Chaudière. Un bon tiers. Il faudra que je remette une charge demain matin. J’ai le temps d’y penser. Je remonte et je trouve mon ravitaillement refroidis. Le Manuel dit que les flammes d’alcool peuvent supprimer la brume (page 621) mais j’ai du mal à le croire. En tout cas, normalement, je vais pouvoir ouvrir tout ça sans risque.

Pour moi, c’est Byzance. Il y a là deux nouveaux livres (dont un de fiction, ce qui s’avère assez exceptionnel pour être remarqué), de quoi tenir en nourriture pour la moitié de la semaine, une bouteille de whisky réglementaire (une saleté imbuvable, mais chacun son carburant ; je sens que Lise n’approuve pas la façon dont je prends cette bouteille dans mes bras, comme on prend une femme ou un nouveau-né), mais également du chocolat. Il y en a peu, comme toujours dans les rations, mais le chocolat, c’est toujours bon pour le moral.

Je suis tout absorbé dans la contemplation de mon butin, que je rate presque la tache noire dans mon champs de vision périphérique. C’est furtif, vif et léger, mais je le vois. Il y a un rat noir qui me regarde sur la table du logis, occupé à renifler un morceau de pain et de viande séchée. Je me fige. Il a un frisson de moustache.

J’ai milles idées qui traverse mon esprit à la seconde. Dans ma vision périphérique, je vois la trotteuse de l’horloge rester immobile. Je fais un pas vers le rat, qui alterne entre moi et le reste du logis. Calme. Juste calme. Mon coeur bat la chamade, tout mes sens sont en éveil. Calmes toi. Je m’approche de la table, tout doucement.

Je suis à deux mètres.

Un mètre cinquante.

Un mètre.

Si je tends le bras je peux presque toucher le rat. Ma main s’avance doucement, le rat ne bronche pas, il se laisse presque faire. Je ne sais pas s’il est paralysé par la peur ou s’il est d’accord pour que je le tienne dans ma main. J’y suis presque. Je

Que faites-vous, Gardien ?

Lise me fait sursautter, le rat prends peur et se réfugie dans les escaliers. Mes bras retombent. Je suis en colère, parce que cette saleté de Centrale n’est pas capable d’analyser la base de mes mouvements, parce qu’elle a tout fait rater.

Rater quoi d’ailleurs ? Après tout, pourquoi est-ce que je voulais ce rat ? C’est un nuisible, il faut que je l’élimine. Pendant un instant j’ai eu une autre idée, une idée qui me terrifie presque. Je reprends mon calme pour de vrai. Je ne faisais rien de spécial. J’ai cru voir quelque chose.

Si vous le dites, Gardien. 

Lise s’abandonne à nouveau dans le silence. Il n’y a plus dans la pièce que les douces vibrations de son corps noir étincelant. Je reprends le déballage de mon container et je range tout. Il y a au fond, dans un receptacle sécurisé, une unique cartouche d’éther. Le liquide rose violet danse un instant sous mes yeux pendant que je le manipule. Je sais à quel point il est dangereux, à quel point je dois faire attention. S’il venait à tomber à terre, à se briser, je sais que le phare et mon nous ne serions plus qu’un profond cratère noir et couvert de cendre. Je le sers dans ma main, de toute mes forces, pour l’empêcher de glisser et je descends à la cave.

Je me demande où est parti le rat. Il n’est sans doute plus dans le logis : les meubles sont hauts et les murs sont de pierre blanche et nue. Il n’y a rien pour se cacher. La porte de la cave est scellée. Il a dû monter au premier étage ou au deuxième. Ou plus haut. Il faudra que je le retrouve.

Dans la cave, je dépose la cartouche d’éther à portée de la Chaudière. Il faudra que je pense à la changer demain matin.

 

Une fois remonté dans le logis, je me demande comment je vais pouvoir occuper ma journée. J’ai bien envie d’attraper ce rat. Je me demande comment. Il me faut du matériel et un plan. Je commence à faire le tour des placards de la cuisine et à réfléchir. Je veux attraper le rat vivant. Peut-être pour le dresser, qui sait. Ca pourrait devenir une distraction suffisante pour m’occuper pour les mois à venir. Quelque part, j’aimerais vraiment survivre. J’étais arrivé en pensant me jeter nu dans la brume au bout de quelques jours et finir ma vie avec une ligne sur le monument des gardiens portés disparus, mais au bout du compte, j’ai envie de vivre. Peut-être de recommencer ailleurs avec ma prime et ma retraite quand tout sera fini.

Je fini par mettre la main sur une passoire, une corde et un bâton  C’est basique, mais ça peut marcher. Il parait qu’un rat est intelligent, mais avec un appât… qui sait ? Peut-être qu’en le tabassant avec le bâton et en le mettant dans la passoire… Mais non, ce n’est pas envisageable ça.

Je passe la moitié de l’après-midi à chercher des excréments de rat. Je crois que c’est la meilleur façon de savoir comment se rapprocher de lui. Je finis par en trouver sur la plateforme, au milieu des caisses de stock poussiéreuses. Au dessus de ma tête l’espace vide du corps du phare me donne le tournis. Je pose ma passoire en équilibre avec mon bout de bois et j’attache la corde. Je contemple un moment mon piège. Il est vraiment rudimentaire. Je me cache dans les escaliers en espérant le voir faire un mouvement et que le morceau de fromage lui fera assez envie pour l’attirer dans le piège.

J’attends de longues minutes. Puis, le rat sort de derrière un tas de sac et s’approche. Il regarde le piège. Au frisson qui agite son museau, on dirait qu’il est en train de se dire que mon piège est stupide. Il passe près de la corde une première fois, puis une deuxième fois. Puis il disparaît un moment et il revient avec un autre morceau de corde dans sa bouche qu’il traîne. Je le regarde, interdit. Il passe un moment à arranger la corde, beaucoup plus grande que lui, selon un schéma que je commence à comprendre au moment où il passe à l’action. Je tire de toutes mes forces, le bâton s’envole et le piège se referme. Et le rat, aidé par la corde qu’il a placé au bon endroit, sort tranquillement du piège avec le morceau de fromage dans la bouche. Je rage un peu, mais j’aurais dû m’y attendre.

Il me faut autre chose.

Je vais me coucher ce soir là avec un peu d’amertume. J’ai passé la soirée à réaliser des plans et à écrire mon rapport sous la surveillance de Lise. Elle a accepté d’effectuer quelques calculs pour moi en émettant des réserves sur la nécessité d’une telle action et la puérilité qui caractérise l’envie de capturer et d’apprivoiser un rat noir. Je l’emmerde avec gentillesse.

Je m’endors avec les pensées occupées. Dehors, derrière les volets de métal et les murs épais, la brume s’agite et me rappelle sa présence menaçante.

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