Le Syndrome du Gardien de Phare (2)

2.

Je marchais au bord du canal entouré d’une brûme douce. Il faisait froid ce soir là. J’avais, en plus de mon uniforme, un grand manteau en laine noir. L’eau saumâtre reflétait les lampes à éther qui balisaient les quais. Je ne savais pas ce que je faisais là, je n’avais pas idée. Je marchais c’est tout. Je devais revenir du Chat Noir, un bar que je fréquentais quand j’avais mon affectation à Strasbourg, sans doute un moment de complicité avec Lise autour d’un chocolat chaud, sous l’oeil bienveillant de la mère Madeleine. Elle nous regardait depuis son comptoir. Nous deux, des chocolats chauds et le chauffage douillet des sièges en velours près de la fenêtre.

J’avais l’impression d’avoir un peu bu ou d’avoir de la fièvre. Il y avait dans l’air des sons et des chuchotements étranges, comme à l’approche d’une fée, mais cela faisait bien longtemps qu’il n’y avait plus de fée à Strasbourg. J’avais sous l’aisselle la froideur tranquille de mon pistolet de service. Je marchais, c’est tout. Mes pas crissaient dans la neige de mars, et je pensais être seul.

Il y avait cet homme à terre, un peu plus loin, comme un vagabond ivre couché sur le bord d’un porche. A ses côté il y avait un autre homme avec des vêtements en lambeau, penché. Il regardait si son compère n’était pas au bord du coma. Je suis passé à leurs côté en les ignorant ostensiblement. Il avait de la chance que je ne les fasse pas embarquer. Je me sentais bien, heureux, j’avais autre chose à faire qu’un rapport pour vagabondage à deux heures du matin.

Alors que je passais à une faible distance quelque chose me troubla. Les bruits de mastication.

La neige n’était pas si immaculée. Il y avait du sang. Le deuxième vagabond s’activait à mastiquer le torse de l’autre avec des bruits inhumain. Un instant improbable passa. Moi, figé devant la scène, l’autre se rendant compte de ma présence. Ma main se porta par instinct sur la crosse de mon pistolet.

Il tourna la tête. Une tête monstrueuse avec une gueule énorme, garnie de dents multiples. Il se redressa et me regarda de haut. Il faisait une bonne tête de plus que moi. Un édoniste. Je hais les bêtes de ce genre. Je sortis mon pistolet et je tirai.

La première balle lui emporta une oreille et un morceau de crâne. L’atmosphère se remplit d’une brume rouge, les flocons était couverts. L’eau était poisseuse et froide, la neige était couverte de sang. L’édoniste se redressa, trois mètres plus loin, quand je sentis derrière moi un souffle inhumain. L’autre édoniste me plaqua au sol et m’arracha la gorge. Je sentis le froid m’envahir alors que mon sang giclait sur le sol glacé. Je vis, depuis mes yeux vitreux, les deux édonistes se tourner autour. Le deuxième commença par arracher l’épaule de celui que j’avais blessé. Au bout de la rue il y avait Lise qui regardait la scène avec un sourire. Lise vint vers moi prestement et me releva. Il avait cessé de neiger et j’ai ouvert la bouche. Lise avait son sourire énigmatique, déformé par la peur. Elle pris mon arme, la pointa sur sa gorge et

 

Je me réveille en sursaut dans le noir. Le frisson de la Centrale est perceptible. Lise. Ouvre les volets.

Gardien ?

Les volets s’ouvrent et le soleil levant s’engouffre dans la chambre. Dehors la brume se calme et se tempère. Je m’approche du hublot : toujours rien sur la lande. Je ne sais pas vraiment ce que je surveille, ni si l’armée d’invasion que l’Etat Major redoute tant se montrera un jour.

Au pied de mon lit gît le Manuel. Je le ramasse et j’essaye de remettre en ordre ses pages courbées. J’ai la tête qui tourne un peu, je titube. Je ramasse mon rapport de la veille et je descends au rez-de-chaussé. Voilà une bonne idée, une balade au frais me fera du bien. En bas tout est calme, l’horloge est arrêtée, depuis le début sans doute. Je ne le remarque que maintenant, mais ça fait bizarre. Je monte sur une chaise, je la prends du bout du bras et je la retourne. Batterie électrique. C’est tellement vétuste et inutilisable que je me demande depuis quand elle est là. Dans le doute, je la remet à l’heure et en place.

Dehors le jour s’est levé et il fait humide. Je remets à contre-coeur mon masque à gaz et je sors. Dehors les marches sont presques rendues glissantes par la rosée du matin. J’ai l’impression que je vais tomber à chaque pas alors je m’accroche fermement à la rampe de fer forgée. Sous mes pas, l’herbe épaisse et humide crisse. Je m’éloigne un peu du phare pour le regarder de loin. Il est haut et blanc avec ses bandes rouges. Je n’y avais pas vraiment fait attention en arrivant hier. En haute la lampe fait sa rotation horaire toutes les vingts secondes exactement, balayant la brume.

J’arrive au point de relais et je glisse la capsule contenant mon rapport dans le logement prévu à cet effet. J’aurai de quoi me ravitailler demain. Je reste un moment dans la brume. Je sens son contact sur la peau nue de mes avants bras. C’est à la fois froid, humide et en même temps organique. Ce n’est pas quelque chose d’ordinaire. Quelques volutes étranges passent au loin. Je décide de rebrousser chemin.

Sur la lande, il y a un mélange d’herbe, de mousse et de cailloux. Quelques chardons poussent ça et là, avec de la bruyère et des fleurs sauvages. Je retourne à mon phare en regardant la végétation. Parfois un rayon de soleil transperce le brouillard environnant et se déploie sur le sol, créant des taches de lumières. En arrivant au pied de l’escalier, une chose m’interpelle. Une empreinte de pas.

Deux en fait.

Il y a la mienne, ma botte qui est descendu de l’escalier dix minutes plus tôt. Celle là ne me choque pas. Il y en a une autre, en revanche, une trace de pas humaine, nue, incongrue dans cette brume où rien ne vit à part les plantes. J’ai un peu peur. Je me sens un peu démunie avec mon masque et sans Lise. Je remonte l’escalier et je rentre dans le sas. Une fois le masque à gaz retiré, je peux me mettre à paniquer. Essayer de ne pas paniquer, justement. Si je commence à perdre mon sang froid au bout de 24h de garde, je ne suis pas prêt de survivre. Je suis là pour un bout de temps, il faut que je tienne.

Quelque chose ne va pas, Gardien ?

Je suis mal. Il y a quelque chose dehors, quelqu’un. Il y a une empreinte de pas qui n’est pas la mienne et le transporteur ne s’approche jamais des lieux de surveillance pour éviter les contaminations : il s’arrête, prend les rapports, pose les containers de ravitaillement et s’en va. Qui se baladerait pied nu devant mon phare ?

Négatif, Gardien, la zone extérieur est vide de toute présence animale ou humaine. Si vous souhaitez parler de névroses hallucinatoire à un conseiller, je peux vous fournir un formulaire, Gardien.

Je n’hallucine pas. Le ton de Lise est particulier. Je ne pensais pas qu’elle pouvait avoir l’air si concernée et si mordante à la fois. J’ai l’impression qu’elle cherche à m’aider mais aussi à me surveiller, je n’aime pas ça. Il faut que je me change les idées. Je décide de descendre à la cave pour surveiller le niveau de la Chaudière.

En bas, les lueurs roses dansent avec vigueur et je vois que la jauge est encore pleine au deux tiers. Je suis rassuré. Tant que ma réserve d’éther tient, je suis en sécurité dans mon phare. J’en profite pour regarder un peu plus ce qui se trouve dans ma cave. Il y a un établis, encombré par des outils, des pièces détachées et des planches. Je n’ai jamais été doué en bricolage mais j’imagine que s’il me faut réparer quelque chose, cela me servira bien. Il y a aussi des caisses couverte par des draps et des tableaux. Les tableaux changent mais le style reste. Sur celui que je soulève en premier une femme des forces armées, le regard droit et sévère, m’appelle de toutes ses forces à conserver ma moralité et ma dignité dans les moments difficiles. Ne pas paniquer, faire face. C’est ce que je faisait avant d’arriver dans les forces spéciales. C’était facile quand il s’agissait juste de guerre de tranchée, de tirer sur des êtres humains. Mais les fées, les vampires, les édonistes, les agents. Toutes ces bizarreries à côté du monde, qui vivent dans les villes. La première fois qu’on coince un agent dans un coin et qu’il vous regarde avec ses yeux noir d’encre, vous avez l’impression que c’est facile et gagné. Vous rangez votre arme, vous lui dites de se rendre et que tout ira bien. Quand la minute d’après le caporal à vos côté prend feu, vous n’avez pas de choix, vous tirez en espérant que vous n’êtes pas inflammable, vous aussi.

Pour la petite histoire, je pense que c’est parce qu’il buvait que le feu a aussi bien pris.

Mais c’était une autre époque. Je sais que dans mon phare il n’y a que moi et ma Centrale. Qui d’autre ? Il n’y a pas de place pour une de ces saloperies de créature inhumaine. Tout est normal. Je vais remonter, me faire à manger et passer ma journée à m’occuper. Tuer le temps. Il n’y a rien à craindre tant que je ne suis pas contaminé par la brume.

On ne sait pas ce que ça fait aux humains, mais ce qu’on sait, c’est que ceux qui la respire finissent pas disparaître. Il y a des récits de gardiens qui ont ouvert leur poste et qui sont partis à pied dans la lande sans masque, sans matériel et sans rations. On ne les a jamais retrouvé, ni vivant, ni mort. C’est comme s’ils s’étaient dissous dans le brouillard. L’institut de formation grouillait d’histoire de ce genre, de légendes. Les gardiens sont un peu comme les marins, ils ont des superstitions ridicules. Moi, je ne crois que ce que je vois, que ce que je peux toucher. Et je sais que l’empreinte dehors est réelle, mais je sais aussi qu’il n’y a rien que moi de vivant ici, et Lise pour me tenir compagnie.

Vous avez mis du temps à remonter, Gardien.

Ce n’est pas une question, mais une observation. Je regardais le matériel que j’avais à la cave.

Je vous indiquerai les réparations à effectuer s’il y a besoin.

Merci, je n’en doute pas. Cette voix si familière me trouble, mais je suis surpris de voir avec quelle rapidité je m’y suis habitué. Ce n’est qu’un programme.

Je m’approche du réchaud et je commence à me préparer une omelette. J’ai la chance d’avoir des oeufs frais pour commencer. Ca ne sera pas souvent, mais tant que j’en ai, je peux en profiter. J’ai aussi du pain qui n’est pas trop rassis, et ça c’est bon. Je déjeune dans le silence, puis je commence à parler avec Lise. Mes débuts sont un peu maladroits, je ne sais pas trop comment on commence une relation d’amitié avec une Centrale. A vrai dire, c’est la première fois que j’ai l’occasion d’être aussi souvent en sa présence. La plupart du temps ce luxe est réservé aux officiers supérieurs, et les rares que j’ai pu approcher servaient de secrétaires ou d’agent scientifique sur des postes avancés. Lise n’est pas bavarde et fini toutes ses phrases par Gardien. Avec le temps, elle fait quelques remarques polies sur mon monologue ou ajoute des détails. J’apprends ainsi que dans mon secteur il y a quatre autres postes en activité mais que je suis le seul à avoir un phare historique. Elle n’en sait pas plus sur l’histoire du phare par contre et ne me dit rien sur mon prédécesseurs. C’est un peu frustrant.

Je passe le reste de ma journée dans la salle de veille. Je parcours La Vie du Maréchal Pavau, qui s’avère être une mauvaise biographie propagandiste. Elle brosse l’histoire de Léon Pavau, père de Marcel Pavau, et fondateur de la République Populaire de France. On le suit depuis la chute de Paris jusqu’à sa mort. L’ouvrage laisse quelques points d’ombre sur sa jeunesse de mercenaire et sur ses relations ambiguës avec certains Ducs Alémaniques. Ca je l’ai découvert dans les livres interdits que me prêtait Lise quand nous nous sommes connus à Châteauroux.

Parfois, je pose mon livre et je vais faire mon tour d’inspection en haut du phare. L’air est frais, les lampes fonctionnent et il n’y a personne à l’horizon. La brume forme une mer peu agitée et se donne des formes fantaisistes. Je ne sais pas trop quoi en penser. C’est comme ça.

A y réfléchir, on ne sait pas d’où elle vient, cette brume.

 

Le soir venu, je tape mon rapport. Il n’est guère plus étoffé que la veille. Je le glisse dans la capsule en prévision du lendemain et je remonte dans la salle de veille après un dîner frugal. La nuit est tombée et les lampes à éther donne un éclairage vif. Dehors, la brume s’agite, s’étrangle, se tourne et se jette sur mes hublots, mais les murs de mon phare sont fait de pierre et ils tiennent bons. Le balais de ces formes blanches a de quoi hypnotiser. Je me repose dans mon fauteuil avec mon livre préféré, Le Patient Écossais, et j’en extrait une flasque de whisky.

Deux lampée plus tard, je me sens mieux. Lise ne dit rien, mais je sens bien qu’elle me juge dans son je ne sais quoi de cerveau de Centrale. Une des affiches me fait de gros yeux car la sobriété est l’honneur du gardien de phare surtout que la consommation de boisson alcoolisée doit être faite avec modération (pages 691 et 785). Mais quelque part, pour un moment, j’ai envie d’envoyer valser le Manuel dans la brume pour voir s’il disparaît corps et bien.

Je m’en abstient.

Je doute même que Lise me laisse mettre un pied au dehors du phare en pleine nuit, a fortiori avec le Manuel à la main. Je range ma flasque dans la bibliothèque entre Récit de la Campagne Africaine de Léon Pavau et Atlas Général, et je me dirige vers mon lit. Je suis fatigué, mes yeux se ferment tout seuls.

Bonne nuit Lise.

Bonne nuit, Gardien.

Je laisse mes yeux se fermer pendant que Lise éteint les lumières et ferme doucement les volets. Quelque part, je sais que je suis en sécurité. L’alcool empêche de rêver. Je ne penserai pas à Strasbourg, à Belfort ou à Besançon. Je ne rêverai pas de la bataille de Francfort. Je vais dormir sans tourment, et fort de cette conviction je m’apprête à sombrer.

Quand soudain je me réveille en sursaut.

J’ai l’impression que quelqu’un vient de frapper à la porte.

2 réflexions au sujet de « Le Syndrome du Gardien de Phare (2) »

  1. Maud

    La suite!
    Bien que cela fasse un petit moment que je suis vos peripeties, je n’ai jamais laisse de commentaires. Jusqu’a ce jour ou, encore plus que d’habitude, vous nous laissez sur notre faim.

    Répondre

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