Le Syndrome du Gardien de Phare (15)

15.

Je passe par-dessus le corps de Sophie avec délicatesse, pour ne pas la réveiller.

J’ai quelques heures.

Je prends mon briquet et sa lumière bleue pâle est à la mesure de mon courage. Je m’arrête un instant et je tends l’oreille. Elle dort toujours. Son souffle long et régulier fait écho aux salves tranquilles de brume sur les parois. Je prends une grande inspiration, je pense à ce que je m’apprête à faire. Je n’ai pas peur. J’ai affronté pire que ça. Sophie m’aiderait sans doute à aller plus vite dans mes recherches, mais je ne sais pas ce qu’elle veut. Je ne dois pas prendre de risques avec elle. Il y a deux jours j’aurais voulu fait tout ça avec elle, lire, trier. J’ai l’espoir de trouver des informations que me permettront de survivre. Sophie n’est plus dans mon camp, hélas. Je ne crois pas qu’elle ne l’ait jamais été. J’ai été stupide.

Je descends un instant dans le logis, dans l’espoir de voir Lise, mais à part quelques vibrations de la centrale et le tic-tac régulier de l’horloge, rien n’indique sa présence. A moitié déçu, je remonte sur la plateforme et je commence à sortir des livres avec toute la discrétion possible. La quantité de papier et de poussière est extravagante. A la lueur de mon briquet, je commence ma lecture là où je l’ai laissé.

Un de mes prédécesseurs tourmentés s’est pendu, et les autres ont connu un sort peu enviable. Il semble que jusqu’en 2040 personne ne se soit soucié du phare. En tout cas, il n’y a pas de trace écrite. Vu le chaos que l’on m’a conté en cours d’histoire, je n’en suis qu’à moitié étonné. Les premiers rapports commencent à revenir. J’ai l’impression qu’un maniaque a réuni et classé compulsivement les pages de centaines de cahiers de gardes. Des vies défilent sous mes yeux dans une lueur rosée. L’histoire est presque toujours la même. Un gardien arrive dans le phare et commence sa vie routinière, puis, d’une façon ou d’une autre, il… Je ne sais pas en fait. Certains journaux se terminent sur un rapport normal – ils doivent avoir disparus – et d’autres fins sont de véritables lettre d’avant suicide. Tout le monde parle de souvenirs atroces, de rêvent abominables et de pleine Lune effrayante. La liste de journaux s’arrête au 18 mai 2082. « L’Etat Major a fait part de ses craintes concernant le front est et réclame des rapports quotidiens, les journaux doivent être abandonnés car ils pourraient tomber entre les mains de l’Ennemi. »

2082 me rappelle surtout…

Je secoue la tête. La lumière commence à percer par les hublots. Je repose les classeurs dans leurs caisses et je redescends. Ma nuit sera courte.

Comme une poupée de porcelaine, sa peau était blanche, ses yeux étaient peints de noir et sa tête était fêlée. Lise tourna le visage vers moi, pris ma joue dans sa main restante et murmura mon nom. Puis elle m’attira vers ses lèvres bleues.

Sébastien !

Je me relève d’un coup. Sophie est en caleçon sur le pas de la porte, ses seins pointent vers moi un regard accusateur. Elle a une brosse à cheveux dans une main et sa hanche dans l’autre. Elle tape du pied. T’as pas oublié d’aller poster ton rapport toi ?

La lumière est forte dans la chambre.

Vous devriez sortir, comme dit Sophie, Gardien.

Lise me réprimande sévèrement. J’ai sommeil, mais je me plonge le visage dans l’eau glacée et je sors. La brume est peu dense, l’herbe s’agite au grès des courants. Lise n’est pas là mais le chat est de retour. Il me suit jusqu’à la borne puis me raccompagne jusqu’au phare.

Sophie a passé une chemise un peu trop grande pour elle et a posé ses jambes interminables sur la table. La chaudière est encore pleine, dit-elle. J’acquiesce, je me demande où elle a appris ça. Est-ce que ça doit m’inquiéter ? Sans doute. Je m’installe à table et j’attaque un morceau de pain noir avec un peu de bière.

Pendant toute l’après-midi, nous regardons la plateforme, je relis avec Sophie les mêmes ouvrages que la veille au soir. Elle semble avide de savoir, elle me pose plein de questions auxquelles je donne des réponses plus ou moins évasives. Elle sourit, se touche les cheveux, se déhanche un peu, minaude.

Il y a trois jours, j’aurais été aux anges.

Je m’accorde beaucoup de pauses pour monter scruter l’horizon. Les bains de soleil me remontent le moral. Sophie s’allonge et s’expose un maximum au soleil. A ma vue aussi. Je sais qu’elle calcule tout ça. On apprend ça aux officiers pour éviter d’être séduits par les agents ennemis. Par contre, cela ne me dit pas son but final. Je sais bien qu’elle n’est pas humaine, mais je ne sais pas ce qu’elle est. Je tente par moment de me souvenir de cette nuit d’horreur, mais c’est comme si j’attaquais un tableau noir avec des clous.

Mes travaux nocturnes continuent pendant deux jours, et je viens à bout de la documentation laissée sous les journaux. La Centrale avait une documentation. La chaudière aussi. Le poste de radio (je ne sais pas ce que c’est, mais sans doute un appareil ancien) aussi. Je suis resté un instant coincé sur l’épais manuel à me poser des questions. Un micro, un récepteur, une enceinte, des cadrans, des histoires de fréquence. Obsolète, et pourtant d’avant garde. Un appareil qui semble pouvoir transmettre des communications à distance. L’Etat-Major en rêverait ! Enfin, je tombe sur ce que je cherchais au départ : quelques livres épars sur le fond d’un caisse. Ils sont bien conservés, contrairement aux manuels. Il y en a une bonne quinzaine, mais au milieu se trouve L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux.

Je tiens le livre entre mes mains quelques temps. Il est plus récent que la plupart de ceux qu’on trouve dans la bibliothèque. Il n’a pas cette odeur de papier ancien, de poussière. Je lis quelques pages pour voir, et je n’aime pas. Je décide de le secouer, pour voir. Rien. Pas de feuillets. Je suis déçu d’avoir gâché du temps sur cette piste.

Le même scénario se répète l’après-midi suivante, en présence de Sophie. Elle a l’air aussi déçue que moi, un peu en colère d’arriver dans un cul de sac. Ca ne peut pas être aussi facile que ça. Ce n’est pas parce qu’on trouve une piste qu’elle aboutira toujours. Elle hoche la tête. Elle commence à lire le livre, à le secouer. Je décide de descendre boire du thé.

J’ai tenu Sophie à distance pour l’instant. Je ne sais pas encore combien de temps ce petit jeu marchera. Mais je n’ai plus de piste par contre. Retour à la case départ. Peut-être qu’en lisant chaque livre de cette bibliothèque j’arriverai à trouver quelque chose.

Sébastien ! Sébastien viens voir !

Je manque de renverser la bouilloire sur mes pieds. La flamme violette du réchaud crépite au contact de l’eau. Je me précipite sur la plateforme.

Sophie est au milieu du tas poussiéreux avec un sourire vainqueur : sur le troisième de couverture, il y a des notes manuscrite. A l’étude, il s’agit d’un guide de lecture vers des pages qui ont été modifiées. Le travail est bluffant : il a démonté le livre, tapé des pages à la machine à écrire avant de refaire la reliure à la main. La finition est impeccable, on croirait qu’il s’agit d’une édition originale. Les pages sont aussi incompréhensibles que les précédentes, mais je me dis que je touche au but. Je suis soulagé. Sophie me dévore du regard, l’air de demander à fêter cette petite victoire. Je passe.

L’ouvrage trouve une place avec les feuillets sur mon bureau, à côté de la machine à écrire. Je passe la soirée à les étudier, en me coupant de tout. Sophie se promène, furète dans la bibliothèque. Elle me laisse tranquille, et ça me fait du bien. Pas de pression. Les feuillets sont complexes. La première partie de jeux, celui du Château, semble contenir le texte en lui même. La deuxième partie semble contenir des références pour transformer le texte. Mais le résultat est incompréhensible.

Je ne dors pas. Toute la nuit je compulse dans ma tête le souvenir de l’Index ; des mots, des titres et des commentaires se bousculent dans ma tête, et plus je m’approche, plus les lignes sont floues. Sophie parle dans son sommeil une langue archaïque. Je n’ai pas peur d’elle. Elle est face au mur, vulnérable. Je peux toucher son cou si je veux. Je peux refermer mes doigts autour, si je veux. Elle dort en toute confiance, sans savoir. Je reste là, les bras le long du corps. A quoi bon ?

Je me relance dans la bataille contre la bibliothèque en rentrant. Mes yeux sont fatigués par la nuit blanche, mais Sophie m’a préparé du café. Les livres semblent hermétiques. Des torrents de mots que je parcours en diagonale à la recherche d’une vérité, d’une inspiration, des pages par centaines qui me font éternuer en me lachant leur poussière dans la gueule.

Je reste de longs moments dans le fauteuil à regarder les étagères. Sophie papillonne dans ma vision périphérique. Elle pioche un livre de temps en temps, caresse doucement les couvertures en cuir, parfois abandonne son idée première, ou disparaît pendant de longues minutes dans l’escalier avant de revenir poser son emprunt. J’ai l’Index entre les mains, la lettre originale dans l’autre. Je cherche les titres qui pourraient avoir un rapport.

Je décide de me lancer dans les bateaux volants. Des bateaux il y en a des tas. J’ai vite dix livres, plus, sur la table à côté de moi. Rien de concluant. Ils sont parfois vieux mais toujours en bon état. Je passe sur le Bounty, Moby Dickles histoires de pirates. L’après-midi passe et je n’ai toujours rien trouvé. Les bateaux sont peut-être une mauvaise piste. Je dîne avec Sophie qui est plongée dans Les Hauts de Hurlevent qu’elle ne lache que pour boire un peu d’eau. Lise essaye de faire la conversation, mais abandonne rapidement. Je suis plongé dans mes pensées et mes réponses courtes la font monologuer. Lise n’aime pas ça. Elle râle et devient muette. La lumière vacille un peu, l’horloge toc, la vieille femme me regarde par la fenêtre pendant que le chat gratte contre le sas.

Je sursaute et la femme a disparu. Je jette un regard à l’extérieur. La lumière filtre un peu dans l’obscurité, montrant des volutes de brume. Je frissonne. Il y a des silhouettes vagues à l’extérieur. Sophie n’a pas quitté son livre des yeux. Elle annonce qu’elle va se coucher et monte. Elle est froide, tout d’un coup. J’ai l’impression qu’elle a abandonné toute idée de séduction, mais je ne comprends pas pourquoi… Les femmes sont parfois trop aléatoire.

C’est juste votre esprit qui est étroit, Gardien.

J’ai parlé à haute voix, Lise m’a repris.

Quelque part je me rends compte que j’ai choisis une vie de solitude forcée pour me retrouver entouré. C’est paradoxal. Au final, je suis là pour me faire tuer non ? Quelque part, quand on y réfléchit, le choix lucide que j’ai fait avant de venir était la mort. En prison avec un peloton d’exécution et une balle dans la tête tirée par l’officier ou seul en première ligne… Le taux de survie des Gardiens est ridiculement bas, c’est pour ça qu’on envoie les condamnés à mort et les volontaires suicidaires. Après on est un héros, les journaux nous accordent un petit interligne de gloire que personne ne lira jamais et on reçoit un bout de métal au prix extravagant pour service rendu.

Quelque part, je suis déjà un homme mort, mais je ne sais pas comment. Il me reste encore plus d’un an et demi à vivre ce huis clos. Je trouverai bien d’ici là. En attendant je suis un mort qui marche. Je vais me coucher. Sophie dors déjà. J’écris un rapport fade pour l’administration, je prépare la cartouche. Je suis épuisé, quelque part. Je me glisse sous les draps et je demande à Lise de tout verrouiller.

Le sommeil m’aspire.

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