Le Syndrome du Gardien de Phare (14)

14.

J’ai peur de Sophie. J’ai des flash de la nuit dernière et quand je suis sorti de ma nuit cauchemardesque pour regarder l’étendue des dégâts, j’ai trouvé Sophie allongée sur la table du logis, un sourire aux lèvres. Comment peut-on dormir après une nuit pareille ? Je ne sais pas si ce que j’ai vu ou entendu correspond à une espèce de réalité, quelque part je ne veux pas le savoir. C’est trop dérangeant.

Quelque part je m’en doutais.

Tu as bien dormi ?

Sa voix me fait dresser les poils du corps comme une lame de fond. Je ne pensais pas que j’aurais un jour peur de cette voix. Je me reprends, je hoche la tête. Ma gorge est sèche. Je me dirige mécaniquement vers le sas en essayant d’oublier ses deux yeux vert qui me suivent. Je met mon masque à gaz lentement, comme avec défi – une maigre rébellion, avouons le. Je me sens mieux quand l’épaisse porte du sas se retrouve entre moi et ses deux grands yeux verts.

Je lâche un grand soupir qui vient emplir mes lunettes de buée. Je vois blanc sur blanc. En bas des marches m’attends Lise. Elle me regarde avec un air triste et résolu. Ses griffes sont rangées avec mes cauchemars. Je sais beaucoup plus de choses et j’ai donc beaucoup moins peur. C’est tout. Elle le sait. Elle ne dit rien.

Je vais vers ma borne relais pour y mettre le rapport que j’ai écrit à la fin de ma nuit, avec l’envie de tout balancer. Après tout je pourrais presque. L’asile psychiatrique est peut-être un endroit plus sympathique à y réfléchir. Une pièce blanche où je pourrai réfléchir, sanglé, toute la journée, entre deux injection d’anti-psychotique qui m’enverrai chevaucher des comètes. Mais je me suis dit que je valais mieux que ça, que je ne pouvais pas me contenter d’une échappatoire simplifiée comme celle là.

Je m’arrête devant le relais. Lise est derrière moi, à trois pas. Elle attends. Je mets le rapport dans la cartouche, je prends mon maigre ravitaillement que je jette sur mon épaule. Elle m’élance encore un peu mais c’est toujours moins pire que la dernière fois. Je me retourne. Lise entre moi et le phare et cette brume ténue, presque inexistante comme un faible voile blanc en toile de fond. Et des placards de soleil. Elle articule quelques mots inaudibles.

Je penche la tête sur le côté pour montrer mon incompréhension. C’est fini le temps des voix baladeuses dans la tête, les mots qui vous prennent l’arrière du crâne et qui vous léche la nuque avec délectation. Finie la menace extérieure, terminé le fantôme de l’ex-amante qui vient vous éventrer pendant ma nuit. À cause de Sophie. Je me demande si je n’ai pas échangé une bronchite avec la tuberculose. Lise essaye avec application de prononcer un mot. Un chuintement d’air sifflant. Ssssséé… Elle secoue la tête puis me regarde avec un sourire désolé.

Je marche avec elle un instant, vers le phare. Derrière une fenêtre il y a les yeux verts de Sophie qui suivent mon retour avec attention. Arrivée en bas des marches, Lise s’arrête. Elle me fait un signe vague vers la lande. Je pense que c’est une invitation pour aller me promener avec elle. Je touche ma cartouche de gaz avec un air triste q’elle ne peut pas voir. Sa paume effleure mon visage. J’ai l’impression de retrouver ma Lise d’antan, celle qui n’avait pas connu les affres de la mort et des armes. Quelque part mon coeur se déchire un peu plus. Je suis tenté de jeter mon masque et de partir avec elle me dissoudre dans la brume. Je repense à ce que j’ai lu dans le cahier. Peut-être que je pourrai revenir hanter Sophie sous une forme fantomatique, me faire dominer aussi, errer pour l’éternité avec Lise.

Sauf que Lise disparaîtra sans doute avec ma mort, parce que ce n’est pas Lise. Je lui fait un au revoir avec la main et je m’en retourne à mon phare. Mon répit a été de courte durée.

Sophie m’attend. C’est à croire que ses deux yeux verts m’ont suivi à travers les murs sans ciller. Cette fille n’est pas normale. Je me demande pourquoi cette idée ne m’a pas chatouillé plus tôt, qu’une fille qui débarque nue dans mon phare ne soit pas vraiment une humaine. Je me demande ce qu’elle est, mais Lise n’a même pas réussi à… C’est difficile de repenser à hier. La blessure de mon épaule m’élance et quelque part, je refuse de me souvenir. Je passe dans le logis en ignorant Sophie ; elle glousse presque. J’ai plus urgent, je fuis vers la cave pour m’assurer du niveau de la chaudière. La nuit dernière a encore beaucoup pompée dans les réserves, mais le niveau est encore acceptable. Je suis soulagé.

Je remonte, et je vois que Sophie a quitté sa pose pour commencer à farfouiller dans les placards.

Je te fais à déjeuner, Sébastien ? Tu as envie de quoi ? Je suis un peu interdit, c’est hautement inhabituel. Sophie et sa façon de se comporter, Sophie hier soir, Sophie qui fait la cuisine. Je ne sais pas si elle joue avec moi ou si elle veut vraiment faire la cuisine. Je me rends compte qu’elle n’a jamais vraiment fait la cuisine. Elle se contentait de s’asseoir à table devant un bout de lard, quelques haricots, un peu de fromage et du pain complet et de partager mon quotidien frugal.

Elle tape du pied. Je l’ai agacé. Elle se comporte comme si on avait une relation de couple et quelque part j’ai un malaise en moi. Je ne sais pas ce qui a changé vraiment. Peut-être qu’elle avait raison hier soir, quand elle parlait avec Louise. Peut-être que c’est son tour à elle.

J’ai une douleur dans la tête à y penser.

Je veux du lard, des fruits secs et du fromage. Si possible j’aimerais une pomme. Elle sourit avec ses yeux troublants et elle se retourne pour s’affairer sur le fourneau. Elle a des dons de cuisinière impressionnant pour une jeune fille nue amnésique sans défense. Ah non, ça c’était hier. Elle est totalement changée. J’entends Lise derrière ses yeux de verre et derrière son hublot qui n’en perd pas une miette, elle émet une bourdonnement admiratif devant la dextérité de Sophie, la façon dont les poêles volent au dessus des flammes roses et violettes. Le logis s’emplit d’un parfum de fromage douceâtre, acidulé. Les pommes sont vites coupées, saupoudrées, compotées ; et rapidement un quasi-festin couvre la table. Je salive, Sophie triomphe.

Mon estomac se tort pourtant. Je ne dis rien. Je me mets à table et je regarde les plats fumants pendant que Sophie me sert. Où a-t-elle appris à faire tout ça. Il y a beaucoup de chose que tu ne sais pas. Elle me regarde en souriant. Je me tasse sur la chaise. Son sourire découvre toutes ses dents, ses canines carnassières. Je pensais que Lise avec ses ongles longs étaient une menace, mais en fait, je crois que le plus grand danger dort dans mon lit.

Je mange avec appétit mon dernier repas de condamné à mort. Sophie se pèle une pomme avec application en me regardant. Lise me déballe son habituel rapport post-affrontement. Il me semble léger. Il y a eut peu de dégâts, au final. Le toit, comme toujours, la porte, une petite faiblesse au niveau du sas. J’en aurai pour la journée, et ça me permettra d’oublier. D’essayer.

Je remercie Sophie pour ce repas, et je monte sans rien dire vers le sommet du phare. Les questions se bousculent dans ma tête. Toutes celles que j’aurais dû poser avant, celles que j’aurais dû me poser à moi-même, celles qui me viennent maintenant et celles que j’hallucine. Surtout celles que j’hallucine, que j’aimerais pouvoir poser si je n’étais pas persuadé que mon cerveau m’a joué un sale tour pendant la nuit. C’est à ce moment là que j’arrive sur la plateforme.

Les cahiers, les caisses, les classeurs, ils sont toujours à la même place depuis hier soir, quand je les ai laissé tomber pour aller affronter des chimères et des navires blancs.

Je suis tenté, mais cela peut attendre demain. Ou cette nuit. J’ai une étrange idée qui commence à germer. Plus tard.

 

Ma journée passe à réparer les minces dégâts fait à la toiture, à renforcer ce qui peut l’être. De temps en temps je regarde l’horizon. La lumière de mon nouveau voisin du sud est étrangement fixe, orientée vers l’est. Je crois qu’il n’a pas survécu à sa nuit. Au nord, il n’y a plus rien depuis une semaine et je me demande s’il y aura quelqu’un à nouveau un jour.

Je me rends compte que je ne sais même pas si notre armée a encore les moyens d’envoyer une équipe pour rebâtir cet endroit, le décontaminer, le nettoyer. En fait, je n’ai pas de nouvelles du monde extérieur depuis maintenant presque un mois. Il se passe des choses en un mois. Je me souviens qu’à une époque, c’était la durée de vie moyenne de certains duchés rhénans. C’était mon choix de ne pas recevoir le journal officiel. J’ai déjà assez de propagande avec les affiches comme ça. Parfois j’ai l’impression qu’elles me suivent des yeux. Quand même. J’hésite à demander un exemplaire ou deux avec mon prochain rapport.

Je finis ma journée en colmatant la faiblesse du sas. Lise me regarde par le hublot avec son air vide et triste. Sophie me regarde de temps à autre avant de se replonger dans le Manuel de Civilité à l’usage des Petites Filles. Elle a un sourire étrange que j’essaye d’ignorer ; c’est dérangeant.

Elle ne lâche sa lecture que pour manger quelques haricots que je fais cuire dans la soirée. Le repas a l’air chiche en comparaison de ce que j’ai eu ce midi. Lise essaye d’entretenir une conversation sur la météo, pour essayer d’exister. Je crois que le silence la met mal à l’aise en fait.

C’est bien comme livre ? Sophie ne répond pas tout de suite, elle garde un sourire amusé. Ca ne te plairait pas. Cette assertion est définitive et tue dans l’oeuf le début de conversation que j’essayais de mettre en place. Je me mure dans le silence. Il n’y a plus que les balancements réguliers de l’horloge pour couvrir les grésillements de Lise.

Depuis quand… ?

Sophie se lève avec une moue et mets son assiette dans l’évier  Je vais me coucher. Sa voix sonne comme une invitation. Je laisse mon assiette sur la table – tant pis. J’ai la gorge nouée. J’entends ses pas sur l’escalier, je la suis à distance. J’ai un peu peur. Ça me rappelle Tours et ma premières fois chez les filles quand les vieux m’avaient poussé, ivre, dans l’escalier derrière une femme qui avait le double de mon âge. J’ai occulté ce souvenir pendant des années. Il règne dans l’escalier une odeur lourde d’insatisfaction. Je monte les marche avec raideur et gêne. J’ai peur d’aller trop vite, de brusquer les choses. Je veux essayer de prendre mon temps. Mon coeur cogne dans ma poitrine. Je mets une main sur la rampe. Elle est chaude, elle palpite presque. J’ai peur des conséquences. J’arrive sur le pallier où m’attends la lueur rose violette des lampes à éther, la douce chaleur de ma chambre. Sophie m’attends sur le lit jambe croisées. Sophie tout simplement. Lise pensait toujours aux conséquences. Je sens quelques chose déborder en moi. Je désire cette femme très fortement.

Et tout cela s’arrête. Un écho de la nuit dernière quand la lumière de la Lune balayait l’intérieur de la pièce pendant que des voix inhumaines négociaient en bas.

Je m’installe à la machine et j’écris. 26 novembre 2085. Cela fait déjà un mois presque. Derrière moi Sophie tape du pied au rythme de mes frappes. C’est un rapport facile à écrire. Je ne mens pas vraiment. Je généralise un peu. Il y a eut une tempête et des conséquences. Certaines que j’avoue, d’autres que je tais. J’entends un bruit de draps froissés. Sophie se couche. Je finis mon rapport et je le mets dans sa capsule. Je reste un moment à me balancer sur ma chaise en jouant avec mon briquet, en regardant la cage de métal vide, en attendant que la respiration de Sophie devienne plus lourde ; avant d’aller me coucher près de son corps chaud, je repense à mon idée de l’après-midi.

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