Le Syndrome du Gardien de Phare (12)

12.

Je me relève le lendemain d’assez bonne heure. J’ai mal dormi et mon épaule m’élance étrangement. Il faut que je demande à Sophie de regarder. Je prends mon rapport, dans son container, et je le porte comme à mon habitude vers le relais. La brume est légère et douce. Je sens qu’il y a Lise quelque part. Ai-je rêvé la nuit dernière ? J’ai l’impression que le regard de ma défunte amante pèse lourdement sur moi. Comme à ce bal de Châteauroux. Mais contrairement à mon rêve, c’était sa soeur qui s’était avancé et j’ai commencé à voir Lise en rentrant de ces funestes manoeuvres dans le sud. Le passé me met mal à l’aise. Je n’ai pas envie d’y repenser pour l’instant. Je me contente d’aller mettre mon message dans la trou prévu à cet effet et de prendre mon petit container.

La brume est un peu animée à proximité du container. Je la chasse d’un coup de botte et je remonte dans mon logis. J’ai ma cartouche d’éther. C’est une bonne nouvelle, car la Chaudière commençait à peiner dans son labeur quotidien. L’ajout de cette cartouche la fait soupirer d’aise et je remonte tranquillement au logis, puis sur la plateforme. L’exercice physique m’aidera sans doute à penser à autre chose. Je l’espère.

Il y avait Lise et ses yeux tristes dans le hublot du sas.

Je me demande ce que peut signifier cette apparition de Lise sans la Lune. Est-ce que cela change sa nature profonde ? Je ne sais même pas ce qu’est sa nature. Je me répète pour la énième fois que ce n’est pas Lise, que ça ne peut pas être elle parce qu’elle est morte et je fais une série de trente-cinq pompe en le chuchotant pour que ça rentre bien dans mon crane.

Sébastien…

Je frissonne et je perds prise. Ce n’est que Sophie qui sort de la chambre et qui m’appelle dans l’escalier. La structure du phare a juste donné à sa voix une acoustique particulière. Ça ressemble terriblement à la voix de Lise. Non. Sophie monte l’escalier et me regarde, torse nu, me redresser et me remettre en train. Il y a un filet de soleil qui me baigne, à cet endroit. Je dois remercier le kraken et son instinct meurtrier pour cette opportunité de bain de soleil. J’ai de la chance.

Sophie me regarde et ne dit rien. Elle prend une grande inspiration. L’air est plus frais dans cette partie du phare, peut-être moins poussiéreuse. Nous descendons tous les deux au logis et je commence à lui expliquer le planning de la journée, la séparation des taches. Moins je la verrai, plus je me concentrerai. Je regarde Sophie, absorbée dans mes schémas, je regarde ses lèvres qui ont l’air si douce.

Je détourne le regard. Il faut que je me concentre sur mon objectif de réparation. La prochaine Lune est dans cinq jours, et si je n’y prends pas garde, nous ne passerons pas cette nouvelle échéance. Il le faut pourtant. J’ai décidé de survivre, et puisque Sophie se trouve ici avec moi, j’ai décidé qu’elle survivrait comme moi.

 

Les jours s’organisent avec une routine fascinante. Je vaque à mes réparations, Sophie s’occupent d’autres taches d’entretien. Un phare a besoin d’entretien à plein temps pour rester fonctionnel. Parfois une étrange mélancolie nous gagne. Nous montons en haut, sur la plateforme supérieure réparée avec les moyens du bord, pour regarder le soleil se coucher et la brume s’alanguir. Au nord la chaudière a sans doute lachée et la lumière s’est évanouie. Au sud, j’ai l’impression que mon collègue a repris une espèce de routine. Le SOS a cessé. La lumière s’est éteinte le surlendemain et ensuite elle s’est rallumée, prenant un sens horaire répétitif. Ce qui est arrivé à mon voisin reste une énigme. L’a-t-on retrouvé asphyxié dans son logis, dans les gravats de la tempête ? Est-ce que les transporteurs sont venus évacuer son corps avant d’effectuer des répérations sommaires et de placer un nouveau gardien ? Ou est-ce qu’il a survécu ? J’attends la prochaine Lune pour ouvrir le contact. En tout cas, lui, n’a plus essayé de me contacter.

Je trouve presque rassurant d’avoir à nouveau une lumière à l’horizon, qui balaye la surface du brouillard.

Mes rêves sont très présents et très forts. Très violents également. Je me souviens de mon passé en déformé. Parfois des détails viennent me ramener à la réalité : des yeux blancs, des cris, un chat qui passe ou un corbeau qui lance un nevermore. Je me réveille alors dans une pièce sombre, peuplée du ronflement de la Centrale, du souffle lourd de Sophie qui dort à côté de moi ou des petits sursauts du rat – un froissement de papier, un coup de griffe sur une barre de métal.

 

Deux nuits avant la Lune je revois Lise par le hublot du sas. A la lumière des étoiles et du phare, je la vois en bas des marches qui déambule en regardant le sol. Elle me jette parfois des regards tristes en passant. Je la sens qui rôde le lendemain matin.

Ce matin là, les réparations sont terminées et les défenses sont prêtes. Sophie me demande leur utilité. Je lui réponds que la Lune qui devient nacrée de façon régulière donne un comportement très étrange à la brume et qu’il faut s’en protéger. Elle a l’air de me prendre pour un fou.

Je décide de mettre à profit ces trente six heures de répit pour explorer la bibliothèque. Le Maitre du Haut Château m’attends là où je l’ai laissé. Je feuillette le livre, je le parcours. Cela raconte l’histoire d’une guerre du siècle dernier gagné par un état déchu et par une idéologie. Je souris à la remarque de l’un des personnages : « Quelqu’un à notre époque ne parle pas l’allemand ? » Je connais trois ou quatre mots d’allemand : Feuer, Angriff, keine Gefangene et Rückzug. Ce sont des mots de guerre, des mots qui mènent à la mort d’hommes et de femmes pour des questions d’argent.

Arrivé à la moitié du livre, je trouve trois feuillet écris à la machine. Ils détonnent dans l’ensemble. Il s’agit de paragraphes précédés d’un mot seul, en minuscule, parfois avec une ponctuation – mais pas toujours – et lu à la suite, l’ensemble est un agglomérat incompréhensible. J’ai une piste. Je jubile. Mon prédécesseur m’a bien laissé quelque chose, et si j’en réfère aux mots clés que je vois sur ces feuilles, cela va m’apporter des réponses. Il savait des choses importante sur cette brume, et avoir ces connaissances m’empêchera peut-être de finir comme lui.

Je me remet au travail et je parcours sa lettre initiale. Il parle de chevaux à un moment, il me semble. Je parcours frénétiquement l’Index à la recherche de ces chevaux qui parle et je découvre le livre qu’il me faut. L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux. Je suis presque sûr que c’est ce livre là que je cherche. La cote ne correspond à presque aucune autre. Je me demande où se trouve ce livre. Je parcours tous les titres d’ouvrage que je trouve sur les étagères – en vain – et à ce moment là, je me souviens des caisses.

Me voilà donc sur la plateforme, avec un pied de biche. Il y a une bonne demi-douzaine de caisse de taille importante (je me demande d’ailleurs comment on a réussi à les monter ici) et j’attaque la plus proche au pied de biche. Après quelques efforts et quelques cris, le couvercle cède dans un nuage de poussière grisâtre. Dans la caisse, sous un drap, je trouve des livres. Assez pour remplir une demi-section de la bibliothèque. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Je cherche. Sophie vient m’y aider. Depuis une demi-heure elle m’observe en faisant des allers-retours entre la plateforme du haut et la chambre pour vérifier quelques réglages, comme je le lui ai demandé. Quand elle me voit devant cette masse de livre, elle décide de me donner un coup de main. Nous nous retrouvons à empiler les livres à l’extérieur de la caisse, en cherchant le volume qui m’apportera des réponses.

Il n’est pas dans cette caisse, je décide d’ouvrir une deuxième.

Cette caisse là possède un cadenas rouillé et ne ressemble pas aux autres. Une fois le draps enlevé, je remarque qu’elle détonne même complètement. Le verrou cède au bout de plusieurs coups de pied de biche. Je suis en sueur mais plutôt fier de moi sur ce coup là. Je soulève le lourd couvercle renforcé avec peine. Sophie me donne un coup de main, et la plaque de métal et de bois vient s’écraser sur le sol métallique avec un lourd bruit. Cette caisse est vraiment différente.

A l’intérieur il n’y a aucun livre, mais des cahiers et des classeurs en grand nombre aux étiquettes vieillies ; et il y a de la poussière. Beaucoup de poussière. On dirait que cette caisse n’a pas été ouverte depuis des années. Des dizaines et des dizaines d’années. Sophie contemple l’intérieure de la caisse, interdite. J’effleure les couvertures renforcées avec le bout du doigt en laissant des traces dans la couche de poussière.

Je prends avec douceur un des classeurs et je l’ouvre. Il s’agit d’un carnet de bord où des gardiens ont consigné, années après années, leurs mornes journées. Avec rigueur, ils ont mesuré la pression atmosphérique, la température, la pluviométrie, le coefficient de marée et le niveau de la mer, et les bateaux qui passent un peu au loin.

La mer, les bateaux. Il y a cent ans, mon phare n’était pas en pleine terre. Il y a cent ans… J’ai le vertige. J’ai sous les yeux la vie tranquille d’un phare en activité, à une époque bien lointaine, celle d’avant la Chute. Mes mains tremblent alors que je tourne les pages fragiles du classeur.

Le premier message date du 23 novembre 2010 et décrit une garde banale.

23 novembre 2010
12°C ce matin, 75 mb au baromètre, temps variable, pas de pluviométrie, marée à 82/88, mer calme au niveau normal.

Légère brume ce matin. Ai vu le Cargo N-358, pavillon maltais, croiser vers 11h, suivi par le ferry Imper 3. Ferry normaux cette après midi. Pas d’avarie. Quart de nuit calme, légère pluie vers 23h40. 

Il y en a des pages et des pages, couvertes d’écritures diverses, tantôt brouillonne, tantôt fine. Parfois la page est illisible et l’encre est passée. Certaines pages ont tellement mal vieillies qu’elles partent en lambeau entre mes doigts. Je poursuis ma lecture pendant que Sophie a commencé à lire Quatre-vingt Treize assise en tailleur sur les marches.

Les journées se ressemblent et ont l’air d’un ennui profond. Parfois il y a une avarie, une réparation, un changement d’équipe avec quatre signatures de gardien. Certaines entrées ont un air triste, lors de la perte d’un binôme. La mort emportait certains gardiens par les soirs de tempête ou de folie.

Une fois fini ce premier classeur, j’en attaque un deuxième. J’oublie totalement mon objectif du jour. J’ai sous les yeux l’histoire de ce lieu et un espoir de percer quelques secrets. Le deuxième se révèle aussi décevant. Je passe des pages, je m’accroche à mon pressentiment. J’ai envie de savoir, j’ai besoin de savoir…

Le cinquième cahier est le bon. Août 2013, la Chute. Mon coeur bât la chamade et mes mains deviennent moite. Je touche du doigt quelque chose de presque tabou. Je commence ma lecture.

 

Les gardiens étaient là depuis trois mois déjà, en binôme. Ils menaient la même vie que leurs prédécesseurs : peu d’activité, quelques réparation, la solitude à deux égrenée avec des films (?) et des livres. Beaucoup de livre.

Mon prédécesseur n’était donc peut-être pas un collectionneur de livre, mais juste un malade du classement. Cela me semble plus logique, tout d’un coup.

Les gardiens commencent à parler de fait étrange à partir du 1er Août avec les « mortes-eaux » qui avaient une étrange apparence. Ils décrivent la mer comme une flaque d’huile. Je n’ai jamais vu la mer autrement qu’en image et je me demande comment elle peut devenir aussi calme. Les deux gardiens semblent assez peu surpris et mettent cela sur le compte du coefficient de marée relativement bas. Ce qui les inquiète, les jours suivant, c’est l’absence de reprise des marées. Elles semblent suspendues pendant plusieurs jours. Les bateaux ne passent plus et les appels radios retranscrits signalent que beaucoup ne quittent plus le port. Il y a quelque chose de bizarre et leur malaise est vraiment perceptible.

C’est alors que le niveau de la mer commence à diminuer. Ils écrivent qu’il y a un mètre en moins, puis un autre, puis encore un autre. La mer fini par se retirer complètement, laissant à nu des fonds marins entiers.

Le message du 6 août est affolant. Les relevés météorologiques ont disparu. L’un des gardiens raconte qu’une lune inhabituelle s’est levée ce jour là et qu’elle irradiait d’une énergie phénoménale, presque comme un soleil en pleine nuit avec des irisations bleus, vertes, pourpres et jaunes. Il raconte aussi que son binôme a disparu après être sorti fumer, qu’il n’est jamais réapparu, comme s’il s’était envolé ou comme s’il s’était dématérialisé.

Le rapport du lendemain est pire. Le gardien raconte sa nuit épouvantable, les cris qu’il a entendu toute la nuit, les bruits d’ailes géantes, et les poings qui tapaient aux épaisses vitres de sa salle de garde. Il parle aussi des murmures insupportables qui l’ont torturé pendant la nuit et la journée et de cette Lune qu’il ne décroit pas, comme une énorme perle de nacre perchée dans le ciel, émettant presque plus de lumière que le soleil.

Le 8 se lève le brouillard, un brouillard avec une odeur indescriptible, à mi-chemin entre le sucre candy et la bière, un brouillard épais, sans visibilité possible.

C’est à ce moment là que le cahier devient délirant. Les jours suivant, le gardien raconte le retour de son binôme, pâle et les yeux blancs, qui tente de le tuer avec une hache sortie de nulle part. Il parle de quelques inconnus qu’il retrouve en train de jouer au carte dans son logis, de rat géant qui grouillent avec des insectes dans la cave, de corbeau et de femmes ailées et de sa mère aveugle qui tricote en sanglotant sur une chaise à bascule à côté de son lit la nuit, quand il parvient à trouver le sommeil, et de leurs yeux à tous, blanc, vides, inexpressifs.

Sébastien…

Je repousse le murmure un instant.

La dernière entrée date du 23 août 2013 et le gardien explique qu’il a trouvé une longue corde et qu’il est décidé à en finir. Il exprime son désarroi, les systèmes électriques qui ont cessé de marché et la radio qui ne fait que passer en boucle la même musique lente et effrayante.

Je lève les yeux et j’imagine un instant son corps sans vie, au bout de sa corde. L’a-t-il accroché en haut du phare pour se jeter à l’intérieur et transformer l’édifice en cercueil ? L’a-t-il fait à l’extérieur, pendu au garde fou, attendant que les oiseaux de mer précipite son corps vers le sol en rongeant la corde ?

Sophie s’est levée et a reposé le livre sur la table. Elle frissonne elle aussi et semble très mal à l’aise. La lumière a baissé. La Lune se lève.

Ma lecture est reportée à une date ultérieure, car il va falloir que je défende mon phare contre ce qui a détruit mon prédécesseur des décennies plus tôt.

 

Edit du 23 janvier : le chapitre 13 n’existe pas pour l’instant, vous pouvez trouver la suite au chapitre 14

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