Le Syndrome du Gardien de Phare (11)

11.

Sa voix est un peu rocailleuse, comme si elle n’avait pas servi depuis longtemps. Dès les premiers mots je suis soulagé : ce n’est pas la voix de Lise. Ce n’est pas Lise, je le savais, ça ne pouvait pas être Lise. Je suis presque heureux, j’ai un début de sourire triste. Je me suis fait idées.

Ses premiers mots sont un peu incompréhensible et elle voit mon air interrogatif. Je la sens sur le qui-vive. Elle finit par souffler et s’asseoir sur une chaise. Où suis-je, demande-t-elle.

Dans un phare, au milieu d’une brume mortelle, isolée du reste du monde. Je suis franc. Qu’est-ce que je peux lui dire d’autre ? Elle prend les choses avec gravité, comme si je lui avais annoncé une maladie ou la mort d’un cousin. Elle ne pleure pas.

Qui es-tu, me demande-t-elle ensuite.

Je suis Sébastien, je suis le gardien de ce phare et jusqu’à aujourd’hui j’étais seul dans ce phare. Et toi, qui es-tu ?

Elle secoue la tête prend sa tête entre ses mains, comme pour chercher. Je ne sais pas, dit-elle.

Elle reste silencieuse un bon moment. Elle regarde la décoration, comme si elle pouvait lui en apprendre plus sur moi, sur mes habitudes et sur mes manies. J’imagine l’activité qui se produit à l’intérieur de son crane, les conclusions qu’on peut tirer d’un intérieur formaté par le Manuel Standard, celui que quelqu’un d’autre a créé pour qu’il soit mon espace personnel. Sans doute que je suis un psychopathe maniaque avec un goût pour les antiquités d’avant la Chute, que j’ai un goût prononcé pour l’art de propagande et que…

Votre intruse est-elle une invitée, Gardien ?

Elle sursaute en entendant la voix de Lise. J’avoue que j’ai été pris par surprise moi aussi. Elle me dévisage, puis regarde autour d’elle. Qui a parlé, demande-t-elle.

J’ai une Centrale avec moi. Elle s’appelle Lise et elle parle.

C’est un joli nom, Lise, dit-elle.

Merci, intrus. Je l’aime bien, Gardien.

Comme pour appuyer son propos, Lise se met à vibrer très fort et son écran sort, rempli de caractères blancs qui défilent à toute vitesse. Elle regarde la Centrale avec des yeux ronds, se demande ce qui arrive. Son regard va de mon visage, que j’espère impassible, à  l’écran plein de signes.

La console deviens noire, avec un underscore blanc qui clignote en haut à gauche.

Entrez le nom de l’intruse, Gardien.

Je marque un temps d’arrêt, et je me tourne vers elle. Elle hésite. Un long moment silencieux passe. Je ne sais pas quoi faire, je suis absorbé par ce petit tiret blanc. Elle avance vers la console et elle écrit. Sophie. Puis elle se tourne vers moi et me sourit. Elle a choisis, d’une façon ou d’une autre. J’appuie sur la commande de validation.

 

Bienvenue, Sophie. Prenez soin d’elle, Gardien.

L’écran rentre dans les entrailles de la Centrale, et je reste avec Sophie, seul. Mon rat passe sur la table, s’arrête un moment pour regarder la scène, et s’en va. Sophie est débout devant moi, décoiffée, toujours couverte avec mon drap. Je décide de lui trouver des vêtements. Dans ma penderie je lui déniche une salopette, une chemise et un pull un peu chaud. J’ai aussi une paire de chaussette et des chaussures en supplément. Je pense que je vais devoir faire des commandes de vêtement supplémentaire. Je pense à la lessive qu’il va falloir faire et à ma portion d’eau qui va se réduire d’autant plus. Peut-être qu’en gardant l’eau de la toilette, j’arriverai à m’en sortir.

Sophie s’est trouvé un bout de pain et fini mon bout de lard avec application. Elle est vraiment joli. Le drap est tombé et laisse ses épaules dénudées. J’ai des pensées coupables que je chasse le plus vite possible et je lui pose les vêtements sur la table. Ça sera plus confortable, je dis. Elle acquiesce et pendant qu’elle se change je me réfugie dans la bibliothèque et je m’absorbe dans la contemplation de ma bibliothèque.

Il y a une espèce de logique dans cette collection, un ordre flou. J’ai beau chercher, cela semble hermétique. Je prends l’Index et je parcours les volumes. Les romans policiers sont mis à côté des romans fantastiques, entre-coupés de romans historiques et de nouveaux romans. C’est le chaos. Les titres ne sont pas classés par ordre alphabétique, ni par auteurs, ni par année. A ce moment là j’entends un fracas. Le rat s’est, semble-t-il, faufilé derrière les rayons et a fait tomber des livres. Je râle et je jure. J’entends Sophie qui m’interpelle d’en bas, Lise qui me demande ce qui se passe. Rien, je crie.

Je me baisse pour ramasser les trois livres tombées en vrac. Les malheurs de SophieLa Guerre et la Paix, et Le maître du Haut Château. Et je les regarde. C’est sans doute un hasard. Je replace les livres en respectant l’Index – il faut bien que je respecte le puzzle si je veux le résoudre – et je remarque qu’il y a un symbole à cet endroit, un nuage.

Je me demande si… Je ressors la lettre de la couverture de l’Index au moment où Sophie entre dans la pièce. Elle a tiré ses cheveux en arrière en utilisant un bout de bois et elle a un air androgyne intriguant. Je lui jette un oeil, j’ai un sourire bête, puis je me ressaisis. Je parcours la lettre et là, au milieu du texte je trouve. Laputa, un château dans le ciel. Un haut château dans le ciel, un ciel avec des nuages.

J’avais d’abord cru qu’il s’agissait de délire sur la brume, mais en fait non, il s’agit d’un code. En regardant l’Index, les symboles et les livres, je devrais trouver… Je ne sais pas encore ce que je pourrais trouver, mais il y a quelque chose de mis en scène pour éviter que des nettoyeurs le trouve : un héritage laissé volontairement en place pour un successeur. Ce qui veut dire qu’il savait qu’il allait partir d’une façon ou d’une autre. Ça fait froid dans le dos.

Peut-être qu’il était venu avec tout son univers pour se préparer et pour mourir.

Je me saisis du Maitre du Haut Château, Philip K. Dick, et je commence à le parcourir. Les mots dansent devant mes yeux. Sophie baille. Je réalise alors qu’il est plus de minuit et que j’ai du sommeil à rattraper. Je repose le livre sur la table de lecture, près du fauteuil et je me met à mon bureau pour écrire mon rapport quotidien.

Je réfléchis un moment face à ma feuille blanche.

Je décide de parler de la tempête de la veille, des nombreux dégâts matériels et du comportement un peu étrange de la brume. Je passe sous silence ma confrontation avec Lise, mes blessures, le fait que j’ai failli y passer, le bateau pirate qui a tiré sur la lampe et le kraken qui a détruit le toit. Je parle, par contre, de mes voisins dont je suis sans nouvelles et je fais part de mon inquiétude. J’espère qu’ils enverront quelqu’un, un transporteur ou une équipe, pour les voir. J’invente au passage une fuite d’eau découverte fortuitement et je demande un ravitaillement exceptionnel en eau douce.

Cela réglerait un certain nombre de problèmes.

Et bien sûr je ne parle pas de Sophie. Je ne sais pas si sa présence dans mon phare est légale et si en en parlant, au lieu d’un ravitaillement en eau, ce qui m’attends serait de l’ordre de deux gorilles de la police militaire qui viendrait m’escorter en court martiale pour intelligence avec l’ennemi ou transgression du secret militaire. L’Etat Major est relativement paranoïaque à ses heures perdues, et ils pourraient dire que c’est un ennemi, quelqu’un de l’Est. Dans tous les cas, il vaut mieux s’abstenir.

Sophie s’est déjà mise au lit. Elle a retiré ma salopette et a gardé une chemise et un caleçon pour se blottir sous les couvertures. Je me rends compte qu’il n’y a qu’un seul lit pour nous deux. J’avale avec difficulté. J’ai des pensées malvenues qui m’attaquent le cerveau et en même temps un frisson que je n’avais pas ressenti depuis mon adolescence.

Je retire mes vêtements, je garde mon caleçon, et je me glisse à ses côtés sur ma mince couchette. Nous sommes serrés, l’un contre l’autre. Je sens une érection poindre, malgré mes efforts pour penser à autre chose. Quand j’étais avec Lise, je pensais à la patrie, au devoir. Je pense à Lise et mon trouble augmente. C’est gênant. J’espère qu’elle n’a rien remarqué. Je me tortille pour ne pas me faire prendre en flagrant délit de pensées perverses. Son souffle s’accélère.

Il ne se passera rien entre nous, dit-elle.

Je sais. J’ai dit ça dans un souffle.

Pour l’instant, dit-elle.

Je sais. Je me répète. Je me sens con et merdique. Elle s’endort assez rapidement. Son souffle s’allonge et s’alourdit. Je dis à Lise de fermer les volets et d’éteindre les lumières et je ferme les yeux. Je tiens Sophie dans mes bras pour qu’elle ne tombe pas au bas de la couchette. Cela me ramène dans ma chambre d’étudiant, quand j’étais à Châteauroux.

 

J’ai traversé la place de l’hôtel de ville d’un pas vif pour éviter de rester trop longtemps au soleil. Le mois de mai avait pris son essor et la chaleur était déjà insupportable. Comme moi, la plupart des gens passaient d’ombres en ombres. L’hôtel de ville, une espèce de mocheté moderne, fait de blocs de béton et de verre noir, avait été reconverti en école d’officier. J’avais eu la chance de réussir le concours d’entrée et j’étais là, à 21 ans, en deuxième année de formation tactique.

J’avais trouvé une chambre pour loger dans une pension de famille tenue par une veuve de guerre et son compagnon, un passeur à la retraite. J’appréciais leur compagnie, la cuisine et les histoires que me racontait le vieil accoucheur quand il avait bu un verre en trop. Le monde des passeurs était rude et peu d’hommes avaient la possibilité d’y entrer. J’enviais ses aventures et j’en rêvais. Dans cette même pension résidait un cadet que j’allais rejoindre ce jour là. C’était jour de permission, pour se reposer avant un long week-end de manoeuvres sous le soleil blafard.

Il m’avait donné rendez-vous dans un petit café près du square Charles de Gaulle. L’alcool y était peu cher, et il y avait toujours du monde et même un rare poste d’information qui diffusait aux heures creuses de la variété du siècle passé et de la musique classique. Isaac était accoudé au bar avec un cigarillos de ration et un vers de vin rouge. La salle était bondée – il y avait autant de militaire de passage que de gens du cru – et résonnait d’une cacophonie joyeuse. On buvait les nouvelles du front sud pour oublier les nouvelles du front de l’est.

Isaac voulait partir sur le front sud pour anéantir les assoiffés. Pour lui, il s’agissait d’une juste vengeance et il en parlait avec des flammes dans les yeux.

Je suis entré dans le bar, j’ai commandé une bière et un verre de whisky. Isaac me tapa sur l’épaule et nous commençâmes à discuter du temps, des professeurs, des manoeuvres et du programme de la soirée. Il avait réussi à trouver des places pour un bal privé, quelque chose de rarement ouvert aux soldats, mais il avait fait briller ses galons d’élèves officiers et une jeune fille de bonne famille avait craqué pour lui. C’est marrant, tout ce que peut rapporter le prestige de l’uniforme.

Nous sommes retourné à la pension pour nous changer, et, vêtus de nos uniformes d’apparat, nous sommes partis au bal. J’ai toujours eu une sainte terreur de la danse. Je n’étais pas un mauvais danseur, j’avais juste peur de ses conséquences. Je suis resté près du bar à me servir des punch dans une petite coupe de cristal pendant qu’Isaac faisait la cours à son oie blanche.

La fête battait son plein. La piste de danse se trouvait sur une plateforme au bord de l’Indre. L’orchestre prenait des reprises de morceaux dansant, parfois très classiques, parfois plus moderne. Il y eut des valses patriotiques et quelques chansons grivoises qui firent pouffer des bourgeoises. J’offris enfin mon bras à une jeune fille et j’entrai dans la danse.

Le monde semblait tourbillonner mais le ballet rester rigide et droit. Les danseuses se mouvaient dans un sens anti-horaire, nous suivions un chemin plus aléatoire. Parfois le hasard nous faisait rencontrer une autre danseuse, parfois il nous mettait dans les bras d’une inconnue. J’eus du succès avec mon uniforme, mon sabre poli et mon tricorne. Isaac s’était éclipsé dans un coin du parc avec sa conquête ; je me laissai griser. Quoi de mal ? J’avais le droit de m’amuser un peu aussi.

Puis il y eut Lise. Je ne su pas d’où elle venait, si la piste de danse s’était soudainement ouverte pour lui laisser le passage, mais elle fut là, au milieu de la piste et les femmes qui se disputaient mes danses s’écartèrent. Elle avait tout de la jeune fille de bonne famille avec un air de défi, les cheveux coiffés dans un style savant et rebelle à la fois. C’était Lise dans toute la splendeur de sa jeunesse. Je résistai à l’envie de battre en retraite pour me réfugier au bar. Elle gagna du terrain. L’air se couvrit et une valse languissante et triste vibra dans l’air, oeuvre d’un violon soliste. Je pris Lise par la taille et je plantai mon regard dans le sien. Nous nous regardâmes en tournant, au milieu de nul part.

 

Je me réveille au milieu de la nuit. Je sais qu’elle est là, quelque part. Je fais attention à ne pas réveiller Sophie et je descends au logis. Derrière le visage du sas il y a Lise, avec un air triste sur le visage. Nos yeux se rencontre et nous nous regardons un long moment.

La nuit est rude et une bourrasque de vent l’emporte.

3 réflexions au sujet de « Le Syndrome du Gardien de Phare (11) »

  1. Elleka

    Le compagnon de la logeuse a un je ne sais quoi de familier… ;-)
    Bon chapitre sinon, j’aime l’opposition du terre à terre (attirance, qu’est-ce que l’autre pense de moi) et de plus… Ésotérique (la brume, les raisons de cette guerre)

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  2. Jimmy Taksenhit Auteur de l’article

    Hum… Faux pour le compagnon ! C’est en fait le personnage à la retraite d’un roman en cours de conception qui se passe avant ce roman là (en ordre chronologique, dans le même univers). Tout est cohérent, je crois.

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  3. Elleka

    Ah forcément, si j’ai que la moitié du puzzle. Mais n’empêche, les hommes sages-femme, c’est pas si courant comme sujet littéraire… ;-)

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