Le Syndrome du Gardien de Phare (10)

10.

Je me réveille en position foetale sur mon lit. Tout est ouvert et les dégâts sont considérables. J’ai l’épaule qui me fait un mal de chien, mais la réalité ressemble à nouveau à la réalité. Mes yeux voient de nouveau. J’ai réussi, la nuit dernière, à remonter dans ma chambre et à m’y enfermer. Je ne sais pas trop comment encore. Mon coup d’éclat a mis fin pour la nuit aux attaques contre mon phare mais les dégâts sont considérables. Je crois que l’attaque que j’ai subit hier soir a été préparée de longue date par mon adversaire.

Je me relève et m’étire timidement. J’ai mal. Je dois aller déposer mon rapport de la journée précédente. J’ai consommé beaucoup d’éther. Je note cette « dysfonction de la chaudière » en post-scriptum dans mon rapport. Il faut qu’on me fournisse une cartouche de rechange le plus vite possible.

Je descends dans le logis. Depuis l’escalier je vois un morceau de ciel bleu dans le toit du phare et je me demande comment je vais faire pour réparer ça. Je ne sais même pas si j’ai suffisamment de matériaux. La lampe semble encore fonctionner. En arrivant dans la pièce du bas je constate que la bataille de la veille a laissé des marques. Il y a des traces de griffes sur la plupart des meubles, la table porte des incisions et une de mes chaises est éclatées. Lise est bougonne ce matin. Je la sens qui s’affaire et elle ne me salut pas à mon entrée. Je prends un bout de pain de ration qui traîne dans le placard, et mord dedans en me dirigeant vers le sas. Je me sens terriblement vivant, et en même temps affreusement fatigué.

Dans mon sas, il y a une femme nue. Je m’arrête. Elle a les cheveux noirs, une peau d’un blanc nacrée et elle semble endormie. Sa poitrine monte et descend de façon très régulière. Il y a quelqu’un d’autre dans mon phare.

En effet, je détecte qu’un autre être vivant est entré dans votre phare, Gardien. 

Lise n’a pas dit que c’était un être humain. Elle ressemble à un être humain. Lise est sans doute jalouse, c’est ça. Elle me trouve stupide et con, elle me fera la morale sur mon comportement d’hier pendant le repas. Je m’approche de l’inconnue allongée sur le flanc. Il y a devant ses mains des traces dans le sol, comme si elle avait résisté à une expulsion de force. J’ai comme un frisson.

Je ne voyais plus rien hier soir après le flash de lumière. Je pense que mon phare s’est vidé d’un seul coup.

En même temps je n’ose pas la toucher. Mes mains s’approche et s’éloigne. Si je veux sortir il faut que je la sorte du sas pour commencer. Je la transfère sur mon épaule et je vais la déposer sur mon lit. Je la couvre avec ma couverture. Elle ne s’est pas réveillée. Je touche son front. Elle n’a pas l’air d’avoir de température. Ses traits sont fins et horriblement familiers.

Elle ressemble à Lise. Une Lise plus jeune. Une Lise que je n’ai vu qu’en photo quand elle vivait encore à Châteauroux, mais en même temps certains détails me font douter de cette version. Un grain de beauté sur le menton que Lise n’a jamais eu, quelques tâches de rousseur éparses sur le nez et les pommettes, ou les reflets auburn de sa chevelure. Ce n’est pas elle. Je respire. Pendant un instant mon coeur a accéléré. Bien sûr que non, ce n’est pas Lise. Lise est morte, enterrée. J’ai tenu sa dépouille mortelle dans mes bras, j’ai été à ses funérailles, j’ai renvoyé ses affaires personnelles à sa famille. Lise n’est plus qu’un fantôme qui vient me hanter les nuits de Lune et une Centrale de régulation de phare qui me lance des commentaires sarcastiques quand elle en a l’occasion.

Je sors en espérant que mes idées seront plus claires en revenant. La brume est de retour. Épaisse comme toujours. Il y a des formes anarchiques dans la périphérie de mon champs de vision, mais rien de menaçant pour l’instant. Le chat qui m’avait habitué à ses jeux et à ses observations n’est pas là pour me faire la fête. J’ai l’impression qu’après son spectacle d’hier, elle souhaite se reposer, récupérer. Quand j’y repense, certains détails me semblent irréalistes.

J’avance dans la purée de poids. J’y bois à peine à deux mètres. Je suis le petit chemin de pierres blanches jusqu’à mon poste. Mon ravitaillement est là. Je met mon rapport dans la capsule et je place le container sur mon épaule en réprimant un cri de douleur. Je sers les dents pour le ramener jusqu’au phare.

Je progresse en suivant le chemin de pierre en sens inverse, et en regardant mes pieds. L’herbe est couverte de trace de pas diverses, certaines sont humaines et les autres vont de l’étrange à l’incongru. Les traces de pas qui sortent habituellement de mon escalier ne sont en revanche plus là. J’ai beau voir que la brume est inerte, je me dépêche de rentrer.

Mon programme pour la journée est chargé. Il faut que je m’occupe de la toiture en priorité, que je fasse la planification des réparations et que je m’offre un moment pour découvrir qui est la jeune fille qui dort à poing fermé sur mon lit et ce qu’elle fait là. Et surtout comment elle est arrivée là. Je ne pense pas qu’un transporteur se soit donné la peine de m’amener une compagne pour tromper ma solitude. A moins qu’une secte ai pris le pouvoir et ait décrété que tous les gardiens devaient s’apparier pendant leur service.

Et il y a une autre question que je me pose et je monte tout de suite en haut du phare pour le vérifier. Mes jambes m’élancent, et l’ascension est vraiment pénible. La course puis la bataille d’hier m’a vraiment épuisé et je le sens dans mes jambes. Je suis inquiet car je n’ai pas pu voir ce qui était arrivé à mes confrères de garde et j’ai une espèce d’appréhension en arrivant dans ma cabine défoncée. Je mets aussitôt le garde-fou dans ma liste de réparations prioritaire. Par endroit la grille a été déformée, si ce n’est éventrée, et il y a ça et là des éclats de verre. Je me souviens de ce tentacule géant qui a presque arraché le haut du phare. Mes lampes sont toujours là, elles, et elles tournent avec nonchalance.

Au nord je n’ai pas de nouvelles en vue. Il n’y a pas de signal lumineux visible et il n’y a plus de structure. Peut-être que je noirci le tableau et qu’il s’agit d’une avarie technique. Je ne dois pas paniquer.

Au sud, le constat est pire que ce que je redoutais. La structure a disparue, je pense balayée par la vague, et une lumière trou la brume dans ma direction avec un simple SOS. Je ne peux rien faire pour lui. J’essaye d’envoyer des signaux via la lentille, mais je n’ai pas de réponse.

Je suis seul au monde.

En fait c’est faut, je ne suis plus seul au monde. J’ai en ma compagnie une totale inconnue qui ressemble à ma défunte amante et à la créature qui tente toutes les semaines de m’arracher les tripes à coups de griffe. Tout va bien dans le meilleur des mondes, voilà. Si je sais à peu près comment je vais passer ma semaine, je ne sais pas encore si je la passerai tout court.

Je redescends avec prudence dans mon logis et je demande à Lise de me faire un examen complet. La blessure à mon épaule est profonde mais elle ne semble pas infectée. Elle m’élance de temps à autre et parfois je vois un flash mémoriel me barrer la vue, mais elle ne mets pas ma vie en danger, à priori. J’ai par contre un état de fatigue intense et je suis gravement déshydraté. Je bois ma ration d’eau en prenant un goûter issu du ravitaillement, mais cela ne suffira pas. Il m’en faut plus.

Jusqu’à maintenant le problème de l’eau potable ne s’était jamais vraiment posée. Je reçois ma citerne liée au besoin de la vie courante avec mon ravitaillement. C’est en parti ce qui pèse le plus lourd dans mes container car l’Etat Major prévoit trois litres par jour pour me laver et me désaltérer. Le Manuel interdit formellement toute consommation d’eau de pluie qui est sans doute contaminée. Je sais déjà que ça va clocher avec mon intruse. Tenir seul avec aussi peu d’eau douce demande beaucoup de précaution pour éviter les gâchis. A deux, je ne sais pas comment nous allons nous débrouiller.

Je me rends compte que je l’ai adopté sans vraiment me poser de question.

 

Je fais des pompes. Je vais essayer de faire passer toute ma frustration dans l’exercice physique. Il n’y a pas d’affiche pour me dire que la sexualité est une bonne chose pour moi. Le Manuel ne prévoit pas de situation de ce genre là même s’il recommande l’onanisme pour évacuer les tensions (page 744). Cette situation est inédite. Est-ce que je dois la mettre dans mon rapport ? Je ne sais pas. J’en ai parlé avec Lise et elle est d’avis que oui, mais je ne sais toujours pas. Je fais des pompes et les caisses, certaines enfoncées sous leurs draps de protection, se lève et s’abaisse au rythme de ma respiration. Mon épaule gauche me fait mal. La douleur me fait penser à autre chose, au moins, c’est déjà ça.

Pour l’instant elle dort. Elle ne s’est toujours pas réveillé. J’appréhende sa voix, de me dire que j’ai raison, que mes soupçons sont fondés. La minute d’après je me moque de moi-même. Quelque part, j’ai peur d’elle. Cela fait trop longtemps.

Je finis mon après midi dans la salle de veille. Je lis des livres et je cherche à comprendre, je cherche à décoder la lettre de mon prédécesseur. Si je peux savoir comment s’est fini son histoire, je pourrais peut-être éviter de mal finir la mienne. Il y a beaucoup de livre, les rayons sont pleins, et je fini par tomber sur un ouvrage relié de cuir noir. Il ne porte pas de titre, il ne semble pas avoir de fonction. Je l’ouvre et je vois qu’il s’agit en fait plus d’un carnet précieux, dont les pages sont emplies d’une écriture manuscrite fine et ciselée, parfois invisible. Il s’agit d’une liste de livre, de leur place dans les étagères et de leur description, certains avec un commentaire. Je crois que je tiens un élément important pour la suite.

Je commence à parcourir les pages au hasard. Il a élaboré un système de classement des livres en fonction de la position par rapport à la fenêtre. Côté gauche, côté droit, quelle étagère. Certains ouvrages sont marqué d’un symbole particulier. L’un d’entre eux est un ouvrage interdit par le régime, mais je ne suis pas un censeur alors je m’en fiche pas mal. Il y a plusieurs symboles des commentaires, des centaines de pages. Je ne sais pas combien de temps a eu mon prédécesseur pour mettre au point ce système, mais cela représente un travail de titan.

C’est en arrivant à la cote d’un ouvrage, La paille dans l’oeil de Dieu, que je me rends compte que sa cote est incompréhensible. Il ne fait pas référence à une étagère mais à trois numéros, distincts, très différents. C’est assez intriguant. Je regarde le livre, et je m’aperçois qu’aucun livre n’est référencé avec ces numéros. Je déambule le reste de l’après midi à comparer le carnet avec la bibliothèque. Certains de ces livres sont noté comme étant « en stock », mais je ne sais pas trop ils auraient put être stocké… sauf peut-être dans des caisses.

Comme toutes ces caisses qui sont accumulées dans la cave ou sur la plateforme, et que je n’ai toujours pas ouverte alors que je me l’était promis quand je suis arrivé. J’ajoute l’inspection des caisses à ma liste des choses à faire demain. Dehors le soleil décline et la lumière devient plus dorée. Lise allume les lampes à éther et je descends dans mon logis pour me faire à dîner. J’ai reçu un peu de lard, du pain frais et du fromage. Avec un peu de bière légère, c’est un repas de choix pour moi. Mon rat vient se planter sur la table et réclame son dû. Je lui donne un bout de pain avec un peu de fromage, et une noix que j’ouvre pour lui. Je l’avais oublié, celui là. Il a dû s’occuper tout seul pendant la journée. Je n’ai pas vraiment pensé à vérifier s’il avait survécu à la bataille de la veille, mais bon. Il était dans ma chambre avec la porte verrouillée. Il ne craignait sans doute pas grand chose tant que je survivais.

Pendant que je mange j’échange quelque banalité avec Lise sur le phare et sur la journée. Elle me fait son petit rapport et je m’aperçois qu’elle n’a pas chômé pendant la nuit et pendant la journée. Ces petites discussions sont devenues une habitude et m’aide à passer ces moments de solitude.

Mais en fait, je ne suis plus seul.

Dans l’encadrement de la porte, couverte avec un draps, il y a la jeune femme qui m’observe avec ses grands yeux verts. Je la regarde bêtement pendant un instant, incrédule. Quelqu’un qui dort fini toujours par se réveiller. C’est normal. Je l’avais en quelque sort oublié.

Elle me dévisage un moment puis elle ouvre enfin la bouche.

3 réflexions au sujet de « Le Syndrome du Gardien de Phare (10) »

  1. Elleka

    L’ambiance est toujours aussi prenante, l’envie de connaître la suite aussi. Toutefois, il y a un hic. Il manque sans doute une relecture. Accords du pluriel manqués, concordance des temps et même un « faux » qui se transforme en verbe falloir. Je suis la première à faire plein de fautes, mais ce chapitre-ci en contient un peu trop, ça gêne la lecture et c’est fort dommage vu la qualité du récit.

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  2. Jimmy Taksenhit Auteur de l’article

    Erf, je suis désolé pour les fautes d’orthographe et de syntaxe. J’essaye d’y faire très attention en écrivant, mais il faut que j’écrive à toute vitesse et je ne livre là que les premiers jets non corrigé. C’est dommage, quelque part, mais tout ça sera repris, retravaillé, enrichie, recoupé et peut-être, un jour, publié :D

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  3. Elleka

    Ah, si c’est du premier jet, je comprends tout à fait, je ne savais pas que c’était à ce point en « flux tendu ».
    Vivement la suite en tout cas :-)

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