Le Syndrome du Gardien de Phare (1)

Introduction

Jeudi c’était  le 1er novembre, et comme chaque 1er novembre, c’est le lancement du NaNoWriMo, National Novel Writing Month. En gros, il s’agit d’un défi stupide : écrire un ouvrage de 50 000 mots, forme libre, en moins d’un mois. La forme, la façon d’écrire et tout ça, c’est vous qui voyez. L’équivalent de deux mémoires de sage-femme… je suis laaaaarge !

Voilà donc le début de mon NaNo, entre autres activités blogguesques. Souhaitez moi bonne chance, c’est la deuxième fois que je tente d’écrire ce roman.

 

Le Syndrome du Gardien de Phare

(Titre non définitif)

Tous les textes qui suivent sont la propriété de Jimmy Taksenhit, ils sont prépubliés à titre gracieux.

1.

Le sas s’ouvre devant moi avec un bruit de succion inquiétant et le transporteur pose déjà ma malle dans l’antichambre du phare. De mon phare, à partir de maintenant et pour l’année à venir. Je retire mon masque à gaz et je prends une bouffée d’air. Ca sent le renfermé mais c’est toujours moins pire qu’autre travers du filtre. Le transporteur se retourne vers moi et je vois au travers de ses binoculaires deux yeux qui me dévisagent pour la première fois. Je crois qu’il a compris qui j’étais, plus ou moins. Il me lance des ondes de pitié et de sympathie mêlée.

Dans sa tête il doit se dire « sale affaire » comme à peu près toutes les personnes que j’ai croisé depuis six mois. Je n’ai pas d’autres qualificatifs moi-même. J’essaye d’oublier. Même l’affiche de propagande qui m’invite au respect du devoir et du règlement standard semble me lancer ce regard. Je ne lui rend pas. Je ne cède pas d’un pouce. C’est trop tard pour reculer maintenant.

« Pas de brèche ou de fuite d’air, attention à l’éclairage, soyez méticuleux dans l’entretien de la centrale, ne sortez pas sans votre masque et n’oubliez pas votre rapport quotidien. » Voilà ce que m’a dit le transporteur avant de ressortir dans la brume. C’est aussi ce qu’on m’a dit, en gros, pendant ma courte formation. Le transporteur passe le sas dans le sens inverse, avec ce même bruit de succion métallique, et, pour la première fois depuis des jours, je suis seul.

 

Un moment je prends la mesure de la situation. Il y a moi, mon amas de pierre de taille au milieu de la lande et de la brume, et une centrale endormie. Ah, et il y a mon meilleur ami : le Manuel Standard de 2144 pages (sans les annexes) qui m’attends sur la table, du logis, l’air de pas y toucher. Il semble caler la nappe en toile cirée, carreaux rouges et blancs, fabrication normande, page 219 du manuel standard. J’ai déjà parcouru le manuel. Il est écrit dans un langage très protocolaire et enfonce des portes ouvertes avec l’air d’un instituteur monomaniaque et psychorigide. « La bibliothèque contiendra au moins les récits de l’Amiral Chenonceau, le Destin de Marcel Pavau, la Tragédie de Paris et Gloire Militaire et Maritime, les revues à caractère érotiques sont proscrites. » Il y a même un index des ouvrages considérés comme érotique avec la cote, au cas où un esprit rebelle souhaiterait se les procurer en contrebande. Ou pour servir de preuve devant une cours martiale.

Le Manuel a réponse à tout, il dit comment laver mes chaussettes (page 48), boire un whisky avec modération (page 691), tout en rappelant que la sobriété est l’honneur du gardien de phare (page 785) et qu’il est de toute façon interdit de boire en dehors de la fête national, du nouvel an et de l’armistice du 14 avril (page 58).

 

Mon regard se promène donc sur mon logis standardisé du rez de chaussé, sur les bibelots typique sensés rappeler la chaleur et la joie des longues soirée passée à regarder le vide en attendant la fin du quart, sur la table, la nappe en toile cirée, le réchaud alimenté par géothermie et par la centrale.

La Centrale, c’est une espèce de difformité impossible plantée au milieu du mur. Elle est inactive pour l’instant. Le manuel me dit bien que le début de ma mission commence avec l’activation de la Centrale, que c’est ma garantie de survie et que, de toute façon, sans elle, mon espérance de vie est de 48h tout au plus. Je temporise. Pour l’instant elle est là, grise-noire et impersonnelle. Je sens sous ma main ses canaux qui fourmillent d’une vie silencieuse. C’est la première fois que je vois une centrale d’aussi prêt. Je colle mon oreille et je jurerais qu’il y a un coeur qui bat à l’intérieur. Ce n’est peut-être que le mien en fait. Le métal est chaud, presque organique. J’ai un frisson. Je n’ai pas la moindre idée de comment cette machine fonctionne, mais si je veux l’activer, je dois aller dans la cave.

La cave, ou plutôt le ventre de la centrale. Sa porte en fer noir déteint complètement par rapport au reste de la pièce. J’ose à peine la toucher. Les caves ont pour moi des connotations trop malsaine. J’ai trop de problèmes avec les caves depuis mon enfance, j’ai presque peur de ce que je peux trouver derrière cette porte. Elle est froide quand je la touche. Tellement plus froide que la centrale. Et derrière il y a cet escalier qui descend dans les ténèbres. Je sens une goutte froide qui coule le long de mon cou et qui disparaît sous ma chemise, mes poils se hérissent, je recule d’un pas. Il y a quelque chose de viscéralement malsain en bas. Quelque part, depuis quelque temps, mes rêves sont peuplés d’escaliers qui descendent dans les ténèbres. Je me repose sur une chaise et je reprends mes esprits. Je suis seul dans ce phare, je n’ai aucune raison de paniquer comme ça. Ce n’est plus comme avant.

Heureusement qu’au fond de mon sac je trouve un briquet. Je le sers fort dans mon poing, j’essaye d’y déposer toute ma peur et une flamme verte commence à y vaciller. Quelque part, ça me réchauffe tout le corps. J’assure mon pied sur la première marche. Elle est sèche, et elle me donne confiance. Je descends donc. Chaque pas fait gonfler la flamme d’une kyriade de couleurs indescriptibles et ses lueurs dansent sur les murs de métal. La cave est une chaos de caisses, d’objets encombrants et d’archives. Je ne sais pas à quoi servait ce phare avant, mais il y a là des fragments de son passé. Il vaut mieux ne pas trop remuer le passé, parfois. Ca n’apporte pas toujours quelque chose de bon. Au milieu de ce capharnaüm poussiéreux, trône la Chaudière. Elle est encore silencieuse et morte, froide. J’ai un instant d’hésitation. L’allumer ça veut dire vouloir vivre. Je ne peux pas reculer, je ne peux plus revenir en arrière. La cave se couvre du pourpre de mon ambivalence. Continuer à vivre après tout ça, alors que ma condamnation n’a jamais été qu’un suicide validé par l’administration. Durée de vie moyenne d’un gardien de phare : 2 semaines. Je pensais ne pas tenir 36h. Mais là, c’est différent. Il y a un truc dans mes tripes qui m’ordonne de vivre, un instinct primaire. Je prends une cartouche d’éther et je l’insère dans la Chaudière. Une flamme rose s’avive, s’étend, se tort, puis la Chaudière vrombit dans un bruit de chat qui s’éveille. Une lueur rose envahit la pièce, dansant sur les murs et sur les larges caisses de métal comme un sabbat. Quelque part cette nouvelle chaleur me réconforte.

 

Quand je pénètre une nouvelle fois dans le logis, le large écran de la Centrale m’accueille avec un underscore blanc qui clignote. La Centrale vibre, respire presque. Je saisis le Manuel et je m’offre une séance de lecture grand luxe. J’ai des lignes de commandes, des centaines de lignes de commandes à entrer et il vaut mieux que je m’y mette avant la nuit. J’ai toujours eu du mal avec les machines. L’école ne met pas assez en phase avec ça de nos jours, et les Centrales sont trop présentes ou accessible.

J’ai pris mon courage à deux mains et j’ai senti mon estomac se tordre. J’ai faim. J’aimerai aussi une goutte de whisky pour me tenir chaud, mais comme me le rappelle l’affiche qui trône dans l’entrée, la sobriété est l’honneur du gardien de phare. Donc je me met devant le large clavier de la Centrale : des pistons avec des noeuds. J’aurais préféré une machine à écrire. Je rentre mon numéro de matricule, je rentre la date (je crois qu’il s’agit de la date) et le code d’activation de la Centrale. Elle frémit. Des salves de mots et de symboles apparaissent sur l’écran noir.

Nom ?

Elle m’invite. Je tape, je ne réfléchis pas. Lise. Je sais que je fais une erreur, mais c’est trop tard. Ma main valide le choix. La Centrale s’active, teste différents programmes, me demande des autorisations et des manoeuvres d’exécutions. J’en ai pour des heures à tout entrer. Des appelations, des codes, des commandes, des fonctions et des détails de ma vie quotidienne. Je lui fournis de quoi me reconnaître, de quoi calculer les tons à prendre avec moi pour mieux m’attacher, me bercer ou me berner. Je sais tout ça, c’est marqué dans le Manuel (page 82). Mais je le fais. C’est ma survie qui est en jeu. C’est long et mes doigts sont fatigués.

J’appuie finalement sur la commande de validation et mes bras tombent avec un grand soupir. Ca y est. La Centrale est opérationnelle. Je ne sais pas si c’est le mot qui convient. Réveillée peut-être un meilleur qualificatif. Ma Centrale fait quelques essais sur les volets de sécurité et les portes. Elle fait rentrer les commandes et la console et je sais que quelque part elle ouvre les yeux. Tous ses yeux. Je me recule et j’en profite pour entamer un quignon de pain dur aux céréales. Je lui laisse le temps de se réveiller.

 

Bonjour Gardien. 

Je ne lui répond pas tout de suite. Je suis un peu timide devant cette voix organique. C’est presque la voix de Lise. Je le savais en rentrant tous les paramètres. J’ai un  pincement au coeur, l’impression d’avoir faire une connerie, profondément. Je suis peut-être allé trop loin dans mes pulsions masochistes.

Je me lève lentement et je regarde par le hublot. La lande est couverte de cette brume blanche malade. Elle ne semble pas obéir à une loi particulière. Je m’entends articuler un bonjour. Ma voix sonne d’une façon étrange. Cela fait trop longtemps que je ne l’ai pas entendu sans un masque à gaz. Lise. Quelque part j’ai comme un malaise.

Je me retourne.

 

Vous pouvez procéder à la mise en service du phare, reportez-vous au manuel, Gardien.

Je me dis que m’occuper pourra me changer les idées. Je pris le Manuel et parcouru les différents points à vérifier. Ma malle béais dans l’entrée, immobile depuis ma recherche effrénée d’un briquet. Je pris mes affaires et me dis qu’il était temps de les ranger dans ma chambre. Ma cellule. J’étais là pour au moins deux ans, autant commencer par ranger mes affaires. Je fais plusieurs aller retour avec le deuxième étage. Ma chambre est petite, la section du phare au dessus de la base. Il y a là une couchette sans drap qui sent l’humidité, le sel et la paille ; j’ai aussi des rangements pour mes vêtements et des affaires personnelles. Je n’en ai pas, sauf une montre mécanique que je garde toujours à mon poignet. Question d’habitude. Sur le bureau simple, il y avait un bureau avec une machine à écrire. La machine à rapport, à ce qu’on m’a appris en formation. Une page minimum par jour, sinon je peux faire une croix sur mes rations. Pas de ration, pas d’éther et donc pas de centrale. Et sans centrale… Un long frisson part de ma nuque et parcourt ma colonne vertébrale. Il faudra que j’écrive ce soir. Je ne sais pas encore quoi.

Au dessous se trouve la salle de veille et une bibliothèque. C’est beaucoup plus fourni que ce qui est prévu dans le Manuel. Il y a là même de la fiction, en plus de la littérature propagandiste habituelle. C’est une bonne chose, ça me changera les idées entre deux rapports. Avec les livres que j’ai embarqué clandestinement, ça peut bien agrandir la collection.

Par la fenêtre le soleil se couche. Il va être temps pour moi d’allumer le phare.

Je me glisse dans les escaliers. Ils sont étroits avec des fenêtres. Il y a d’abord une plateforme de réserve, puis le vide. Je considère un instant le colimaçon qui verse directement sur le vide intérieur du phare, puis je commence mon ascension. Le soleil couchant donne à l’intérieur une teinte rouge-orangée. Par les hublots, je vois la brume, comme un océan.

J’arrive enfin au sommet du phare, à l’air libre. Là haut il fait un peu froid. Un courant d’air frais me fait frissonner. En dessous, c’est la mer de brume, blanche, tentante. Elle est calme, douce, comme un amas de crème liquide. Parfois, elle lance un tentacule vers le ciel, parfois elle tente de se jeter contre mon phare et ne parviens pas à trouver une entrée à son goût.

Faites attention à la nuit tombée, Gardien.

La Centrale – Lise – me rappelle qu’il ne faut pas que je me fasse surprendre par le noir. Déjà la nuit tombe et la brume se fait de plus en plus hardie. Elle monte beaucoup plus haut. Déjà, au loin, je vois que s’allume des balises. Les collègues ont commencé leur office.

Je suis le seul à avoir un phare, comme ça, en pleine terre entre la brume et la lande. Je m’approche des lentilles de Fresnel et je les mets en route. La lumière jaillit dans l’obscurité. Je ferme la porte derrière moi, et je m’apprête à passer ma première nuit dans le phare. Seul. Bon gré mal gré, je parviens à me faire un repas décent que je dévore avec appétit. Ce ne sont que quelques haricots blancs à la sauce tomate et une tranche de lard, mais c’est mieux que les rations que j’ai mangé avec le transporteur pendant les trois jours de trajets.

Je suis exténué. Je m’installe devant la machine à écrire.

1er novembre 2085
Installation dans le phare terminé, procédure de mise en route effectuée, le phare est opérationnel.
Journée calme, pas d’incident à reporter.

Puis je me met au lit avec le Manuel, section des procédures de contamination. Mes rêves promettent d’être riches en monstre et en démons. « Lise » dis-je tout haut.

Gardien ?

Me réponds ma Centrale – Lise. Je me dis que cette voix ne m’aidera pas à avoir des rêves agréables. « Ferme les volets, s’il te plait, et éteins. »

Oui, Gardien. Je vous réveille à huit heure, une heure avant le passage du transporteur, Gardien.

Je pose le Manuel à côté de moi et je ferme les yeux.

Allongé sur le dos, les yeux mi-clos, j’ai conscience de la lumière qui s’amenuise et des volets qui se ferment sur l’extérieur. La porte de métal de ma cellule se referme et se verrouille avec douceur. Je respire doucement.

Je crois que je vais rêver de Strasbourg.

3 réflexions au sujet de « Le Syndrome du Gardien de Phare (1) »

  1. Cléo

    Assez sympa mais y a parfois de lourdes fautes concernant les temps employés, on passe du présent pur au passé simple. Cela m’a chagriné.

    Répondre
  2. Ping : Ecrire (1) : Carnets d'un Passeur

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