Le syndrome d’Hémon

Si vous avez une bonne proportion de médicaux sur les réseaux sociaux, vous n’avez sans doute pas échappé à la tempête qu’a été le dernier livre de Martin Winckler. Son titre est provocateur, son annonce a fait couler des torrents d’encre numériques… Je l’ai donc lu, pour en faire une critique. Mais vous ne l’aurez pas aujourd’hui.

D’abord je vous dois des explications. Ces explications sont personnelles… Peut-être ?

Je pense que  Winckler ou Sachs est un nom que j’ai beaucoup entendu dans le cercle « des médecins blogueurs » où l’on m’a invité. Au cours de débat, il y avait une chose de sûre : il faisait figure de guide.

Peut-être que « guide » n’est pas le bon mot.

Je pense que La maladie de Sachs et, en ce qui me concerne, Le chœur des femmes, ont été des livres importants pour la plupart des étudiants au milieu de ce tunnel que sont les études médicales et la recherche de rôles modèles.

C’est quelque chose que Winckler évoque à peine dans son dernier livre, les rôles modèles.

J’entends par rôles modèles ces figures et ces professionnels qui nous ont appris à mettre en application la théorie qui nous a été enseignée. L’apprentissage du soin est, je pense, conditionné par ces modèles, ceux que l’on admire tant et à qui on voudrait ressembler. Il ne s’agit pas d’un mimétisme absolu non plus, mais…

Par exemple j’avais une formatrice sage-femme qui m’a guidé, qui alliait rigueur et sévérité, mais une forme de douceur et de compréhension merveilleuse pour les patientes et les étudiants. Il y a eu la seule sage-femme qui m’ait invalidé une garde, pas de façon violente, mais pour me donner le coup de pouce qui me manquait à la fin de cette avant-dernière année si dense. Il y a eu cette blogueuse qui m’a souvent remis à ma place quand mes tribulations associatives m’échauffait trop l’esprit, cette sage-femme qui m’a fait faire mes premières suite de couche, cette consœur qui est devenue une amie… Il y eut le Dr Karma, ce Winckler sous masque, et sa consultation de gynécologie qui envoyait valser les « règles » mais jamais au prix de la santé des femmes.

Le modèle de formation que Winckler décrit dans son livre semble étrangement incomplet, il oublie que sans ses romans la face de nos blogs aurait été bien différente,

 

La tempête ressemble pour moi à la réaction d’Hémon (dans Antigone, d’Anouilh)

Hémon : […] Nous ne sommes pas tous les deux au pied de ce mur où il faut seulement dire oui. Tu es encore puissant, toi, comme lorsque j’étais petit. Ah ! je t’en supplie, père, que je t’admire, que je t’admire encore ! Je suis trop seul et le monde est trop nu si je ne peux plus t’admirer.

Créon : On est tout seul, Hémon. Le monde est nu. Et tu m’as admiré trop longtemps. Regarde-moi, c’est cela devenir un homme, voir le visage de son père en face, un jour.

Le problème ne vient pas du livre, comme quand ma consœur 10lunes avait chroniqué celui d’Odile Buisson. Le personnage était antipathique, la critique était donc plus aisée.

Non, le problème vient de Winckler, de sa position de père spirituel d’une certaine philosophie pratique de la relation de soin, le genre qui modifie ma façon de faire et ma façon d’être au quotidien. Et ce père spirituel qui nous a aidé à nous construire comme soignants nous a infligé une blessure d’orgueil.

Je ne peux nier le problème de la maltraitance dans le soin et les abus d’autorité que j’entends plus que régulièrement. Je les entendais déjà quand j’étais étudiant. Je pense que pour mes collègues blogueurs, se retrouver dans le même sac non discriminé que tous les autres médecins, faisant fi des déterminants sociaux, et de la construction toujours très personnelle de chaque soignant, cela fait mal. Peut-être trop mal. Peut-être que l’image idéale qui nous restait un peu de lui s’est brisée.

Il est difficile de rester neutre avec lui, hélas.

Une réflexion au sujet de « Le syndrome d’Hémon »

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