Le dernier raffut

C’était la semaine dernière, je me disais que j’allais pour une fois parler de l’actualité. Entre le Syngof qui se prenait les pieds dans son propre tapis de l’IVG médicamenteuse et la campagne d’information sur les compétences des sages-femmes, il y avait de quoi faire ; j‘avais préparé autre chose. 

Et puis le temps a un peu passé et l’actualité est riche. On prépare un petit article et une semaine plus tard il est dépassé. C’est pas une vie.

Avec la majesté d’un coq français (celui qui chante avec les pieds dans…) les organismes syndicaux de gynécologues ont écrit ce truc. Je ne sais pas trop comment le qualifier, et je m’en moque.

Soyons clairs : je ne veux pas taper dessus gratuitement, Déjà parce que cela reviendrait à tirer sur l’ambulance, et aussi parce que le tout Twitter médical s’en est donné à cœur joie : sages-femmes, médecins ou usagers. La réaction des représentants sages-femmes ne s’est pas fait attendre, mais que les gens soient juste « attristé »… Est-ce qu’on cherche leur pitié ?

Je passerais sur le fait que la directive européenne qu’ils citent n’existe pas et qu’il s’agit en fait d’une version ancienne du code de santé publique sur les compétences de la profession de sage-femme.  Nan, ce que j’aimerais, c’est juste analyser les éléments de langages.

Voilà donc 6 arguments extraits de leur dernière sortie.

La troisième va vous étonner.

On veut monter une profession l’une contre l’autre.

L’argument numéro 1 !

Quelqu’un (on ne dit pas qui, mais suivez notre regard) souhaite monter ces deux professions, ces médecins extraordinaires et ces sages-femmes soumises, l’une contre l’autre. Eux qui travaillaient en bonne intelligence !

À loisir, c’est le moment où l’on peut évoquer les bienfaits du statu quo. Pourquoi faire évoluer la profession de sage-femme ? Ne peuvent-elles pas juste rester à leurs places ?

Veulent-ils revenir en 1892 (où la loi leur interdit l’usage d’instrument et de médicaments) ou en 1928 (quand on obligea les femmes à consulter un médecin avant tout) ? Depuis quatre siècles nos deux professions se chamaillent. Si vous voulez monter nos professions l’une contre l’autre, répétez les erreurs de l’histoire et gardez la profession sous tutelle comme elle l’est.

Les sages-femmes s’occupent de la physiologie, la pathologie est traitée par les médecins.

Et lu sur Twitter juste après « le métier de SF est de suivre ce qui est normal, pas de diagnostiquer des problèmes ».

Je pense que ces opinions viennent de personnes qui n’ont clairement pas mis les pieds dans un hôpital publique depuis trente ans. Les sages-femmes sont des diagnosticiennes. Nous sommes formés, entraînés, formatés à en être.

Et c’est normal, car nous sommes en première ligne : salle de naissance, urgences obstétricales, gynécologie de prévention… Nous sommes une profession qui existe pour repérer et orienter et, avec un bon réseau, pour accélérer les prises en charge.

Nous n’avons pour autant jamais eu vocation à traiter la pathologie… Même si mes récentes formations en rééducation du périnée me font me poser de temps à autre des questions.

Je renvoie donc la question : quelqu’un qui, de fait, ne rencontre que la pathologie depuis le début de sa formation professionnelle est-il capable de reconnaître la physiologie ?

Ne confondons pas une sage-femme et un médecin.

Je m’en garderais.

C’est marrant, parce que j’ai entendu cette phrase toute ma scolarité, de la deuxième année jusqu’au diplôme, toutes mes études, dans la bouche d’autres sages-femmes, d’enseignantes, de gynécologues, de médecins-pas-gynéco…

J’ai l’impression que c’est une sorte de mantra que les gens se répètent au fur et à mesure : « Reste à ta place, reste à ta place. Surtout reste à ta place. »

Je n’aurai jamais la prétention d’être autre chose qu’une sage-femme, car j’ai choisi d’accompagner mes patientes quelque soient leurs histoires, même si cela est pour collaborer avec un médecin sur un dossier qui dépasse certaines de mes compétences techniques.

Je pense que, comme un médecin doit être lucide sur ses compétences (un gynécologue fera-t-il une consultation à la place d’un cardiologue ?), une sage-femme doit savoir quelles sont ses limites. Ce n’est pas une question de rester à sa place, c’est surtout une question d’honnêteté professionnelle.

Les médecins se font confiance, les sages-femmes font confiance aux médecins, mais les médecins ne devraient pas faire confiance aux sages-femmes ?

Le pauvre médecin devra corriger et réparer la faute alors que la sage-femme n’a pas d’assurance. Et aussi : l’assurance du médecin devra aussi couvrir les erreurs des sages-femmes.

J’ai été ravi d’apprendre que je dépensais 500€ par an pour une assurance professionnelle qui ne me sert à rien.

La sage-femme et le médecin partage leurs responsabilités médicales, et, d’ailleurs, on rejette souvent la faute sur nous. Nous avons chacun notre assurance pour cette raison : tous responsables selon notre compétence.

Dire que l’assurance d’un médecin couvrira une sage-femme, c’est infantiliser notre profession, la décrédibiliser, refuser de la traiter sur un pied d’égalité.

Pensez à la perte de chance pour les femmes qui iront chez des sages-femmes.

J’ai déjà lu ça.

C’était dans une gazette de sage-femme de 1908, quand les sages-femmes n’avaient plus le droit de prescrire d’antiseptique. Je l’ai relu en 1974, parce que les sages-femmes n’avaient pas accès aux technologies nouvelles. Je l’ai lu en 1930 au Québec parce que les femmes n’avaient pas accès aux études supérieures.

J’ai lu ça des dizaines de fois, des centaines de fois. Je l’ai entendu dans beaucoup de bouches. Des bouches d’hommes, de politiciens, de médecins.

Alors je me servirai de l’OMS et des études sur l’accompagnement pendant le travail et la mise au monde : pensez à la perte de chance pour les femmes qui n’iront que chez un gynécologue. La profession de sage-femme est le plus vieux métier du monde, parce que l’être humain a besoin de soutient pour cet évènement ordinaire et extraordinaire qu’est la naissance.

Cette perte de chance, au vu des chiffres de santé publique (le suivi gynécologique est ouvert depuis 2009), cela reste principalement un argument commercial. Il s’agit de faire peur aux femmes.

Si je suis une femme, je ne veux pas perdre de chances. Et si un expert me dit que… C’est un simple argument d’autorité.

Est-ce qu’on a demandé ce que souhaitais les femmes ? Où sont les réactions du CIANE ? Est-ce qu’on pourrait dépasser la basse querelle corporatiste pour s’intéresser aux premières concernées ?

Des manœuvres politiciennes visent à contourner les étapes de la qualification médicale (sic)

Des manœuvres politiciennes visent à plein de choses. Ecrire cela est une manœuvre politicienne. Je pense que « contourner les étapes de la qualification médicale » est par conte plus complexe, car c’est le moment où nous sommes traité à la fois comme des enfants.

Ma profession a un code de déontologie. Si des politiciens cherchent à me faire dépasser mes compétences, je le leur signalerai. Si c’est une obligation dans l’évolution de ma profession, alors je me formerai.

Quand je me suis mis en position de pouvoir faire de la gynécologie, la première chose que j’ai faite malgré mon diplôme qui comptait des heure de formation en cancéro, ça a été de me former et d’aller chercher un maximum d’armes pour être le meilleur possible.

 

Parce que les sages-femmes restent une profession médicale, et que nous travaillons avant tout pour les femmes. Et dans mon évolution professionnelle, je remercie tous les obstétriciens qui m’ont formé comme des sages-femmes les ont formé.

2 réflexions au sujet de « Le dernier raffut »

  1. Amouroux

    Bonjour,
    Chronique interessante, sincère et ouverte…
    Mais…j’en à fait une lecture plus réaliste, celle d’un Anesthésiste Réanimateur…qui a eu la chance…et l’occasion…de poser sa première péridurale en 1978….et vivre parallèlement les turpitudes et autres épisodes d’une Maternité niveau 2 pendant 15 ans…
    Cette réalité, c’est le vécu de « l’imprévu »….venant de tous bords…; et ce n’est ni triste…ni facile !

    Une certitude dans cette réflexion : votre prime d’assurance va augmenter !!

    Bonne chance…de la part d’un qui a  » commencé Médecine  » il y a plus de 50 ans…!

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