La réinvention de Morel

Oui, mes références culturelles sont obscures, mais le parallèle est parfait.
Pour ceux qui ne connaissent pas,
L’Invention de Morel est un roman de Casares où le protagoniste aborde une île où survivent les échos des habitants, enregistrés, dissous et rejoués par la fameuse invention de Morel. Souhaitant les rejoindre, l’intrus va s’insérer et se dissoudre également à leurs côtés.
C’est la référence littéraire qui s’est tout de suite imposée quand j’ai voulu parler d’une vidéo que @10lunes a partagé avec nous. Si vous souffrez de troubles cardiovasculaires, ne la regardez pas, c’est mauvais pour votre tension.
Comme le protagoniste dont je parlais plus haut, je vais tenter de m’insérer dans les espaces de cette vidéo − à la différence que je ne suis guère enchanté à l’idée de plonger dans cet univers pastel et figé.
À cette sage-femme, ci-après Gudule (le prénom a été évidement modifié), confraternité et tout, ne le prend pas personnellement. Aux autres, restez, ne me laissez pas tout seul.

Gros plan, sourire figé.
« Bonjour, je m’appelle Gudule, je suis sage-femme nous allons voir aujourd’hui les questions qu’on n’ose pas poser sur l’accouchement.
− Et bonjour, je suis Jimmy, sage-femme et blogueur, et je suis là pour rajouter mon grain de sel. Tu trouves pas que cette musique d’intro est un peu clichée ?»
Musique d’intro clichée. Gudule regarde droit devant elle. Malaise.

Titre : « Est-ce que je vais avoir mal ? »

« Première question, est-ce que je vais avoir mal. La douleur est une sensation subjective, nous n’avons pas toutes le même seuil de douleur.
− Disons surtout que la douleur est l’interprétation d’un signal par le cerveau, et que son ressenti dépend de beaucoup de facteurs, et notamment de l’état émotionnel. La douleur est un mécanisme d’alerte et peut être objectivée par l’activation de nerfs spécifiques.
− Néanmoins, la période de pré-travail peut être douloureuse. Les contractions seront présentes toutes les 10 minutes, peu douloureuses, puis elles vont s’accentuer toutes les deux-trois minutes assez régulières, et douloureuses.
− Enfin c’est ce que disent certains livres. En réalité cela dépend des femmes, cela peut être plus ou moins long ; en règle générales les contractions semblent plutôt irrégulière tant en intensité qu’en rythme. Et ensuite elle vont se rapprocher et… Et ensuite cela dépend de vous. Écouter son corps reste la meilleure chose à faire. 
− Une fois la péridurale posée vous ressentirez les contractions utérines, mais vous n’aurez plus mal. Lors de l’accouchement vous pourrez sentir une pression, mais vous n’aurez plus mal non plus.
À Gudule : Vraiment ? Tout de suite ? C’est automatique ? La péridurale est une intervention médicale qui se réalise sur indication et la douleur en est une. Vous êtes libre. Après il faut qu’elle fonctionne correctement, et il se peut d’ailleurs qu’on ne puisse pas la poser : parce que c’est dangereux pour vous, parce que votre enfant est presque là…
− L’accouchement sans péridurale est différent, il vous faudra une solide préparation à l’accouchement reposant sur le souffle et la maitrise de soi.
− Je pense que tous les accouchement ont besoin d’une bonne préparation, quelque soit le projet. Et le souffle ou la « maitrise » ne sont bien sûr pas les seuls éléments à prendre en compte…
− La douleur sera constante jusqu’à l’accouchement.
− Tu me laisses parler ? Il y a plein de choses que l’on peut mettre en place. Sinon cela serait comme aller construire une cabane avec un marteau et une pelle : la préparation à la naissance doit fournir une trousse à outils. Et la douleur change parce que les sensations et les positions change.
− Le travail peut être long si votre fœtus n’arrive pas à se positionner correctement dans votre bassin. À tout moment vous pouvez poser une péridurale, ne le considérez pas comme un échec.
− C’est pour cela qu’il faut bouger, même avec une péridurale !

Titre : « Peut-on poser la péridurale à n’importe quel moment ? »

« Une autre question que les femmes enceintes se posent régulièrement. Est-ce que nous pouvons poser la péridurale à tout instant.
− Ça m’agace. C’est qui ce « nous » dont tu parles ? Je sais que tu ne m’entends pas, c’est rhétorique. La péridurale se pose à la demande de la patiente ou de la personne qui prend en charge l’accouchement. Et c’est l’anesthésiste qui décide, parce que c’est lui qui la pose. C’est une intervention qui fait collaborer plusieurs personnes.
− Souvent la péridurale est posée à partir de trois centimètres. Nous attendons cette dilatation afin d’être sûrs que le travail est bien lancé.
− Sauf qu’à trois centimètre, le travail… Tu as déjà entendu parler de la phase de latence qui dure facilement jusqu’à quatre centimètre ? À trois centimètres je ne suis pas persuadé que l’on puisse vraiment parler de « travail bien lancé ». 
− Néanmoins, si les douleurs sont trop importantes, nous pouvons poser la péridurale avant.
− Mais évidemment, tu sous-entend qu’on expliquera à la patiente la balance bénéfice-risque ? Poser une péridurale avant la phase active peut avoir des conséquences sur la suite de l’accouchement et induire des interventions.
− La péridurale peut être posée jusqu’à dilatation complète. Cela s’appelle une rachianesthésie. Elle agit du coup instantanément.
− Mais c’est une anesthésie qui n’a pas du tout les mêmes conséquences qu’une anesthésie péridurale, ni les mêmes effets. En parler plus avant dépasse cependant mes compétences, et si un anesthésiste souhaite le faire dans les commentaires, il est le bienvenu.
−Néanmoins, si la douleur est trop vive, nous pouvons choisir de nous installer, car seul l’accouchement pourra vous soulager.
− Ou surtout si vous en sentez le besoin. C’est d’ailleurs ce qu’on appelle le réflexe expulsif : ce n’est plus que de la douleur, c’est surtout un signal de départ !»

Je me pose. C’est difficile.

Je ne sais pas trop ce que j’attendais de cet exercice. Je regarde Gudule parler de caca, de forceps et de déformation de tête avec sa diction détachée. Elle ne bouge pas, ne cille presque pas. L’accouchement normal n’existe pas dans ce discours, les sensations si puissante qui font hurler les patientes quand les forceps sont posés est niée.

« Mais vous n’aurez pas mal.»

Est-ce une mantra ? Est-ce que le but de cet exercice est de mettre les patientes à genoux devant le saint corps médical ? « Ne posez pas de question et vous n’aurez pas mal ? » Gudule continue. Je ne suis pas là pour elle, comme je ne peux pas changé ce sourire crispé.

Titre : « L’épisiotomie est-elle systématique ? »

« Une autre question récurrente c’est : l’épisiotomie. Est-t-elle systématique.
Non ! » je réponds.
« La sage-femme ou l’obstétricien prendra la décision de la réaliser si une déchirure du périnée semble inévitable.
Non ? 
− L’épisiotomie fait peur. Pourtant la cicatrisation d’une épisiotomie est plus facile que celle d’une déchirure.
Quoi ?! Non ! Pause ! Pouce ! »

Gudule est figée, comme si les commandes de Youtube fonctionnait dans mon étrange monde fictionnel. Je respire, je serre les poings.

« Je… Tu as gagné. Si on se croisait demain, je ne sais même pas par où on commencerait. Peut-être par te dire d’aller faire un tour dans un simple traité d’obstétrique
On n’a pas démontré l’utilité de l’épisiotomie qui n’a pas pour l’instant d’autre indication que « je pense devoir en faire une ». Elle favorise même les incontinences anales et les troubles périnéaux. 
Jusqu’à maintenant j’ai laissé faire, mais je ne sais pas si je peux continuer. Je vais rester là. Rester là et attendre. »

Gudule est toujours là, avec son sourire figé. Aucun mot ne sort plus de sa bouche. Je me pose au pied du canapé, dans cette pièce qui dégouline de sucre et de pastel et ne pose la tête sur mes genoux.

Il est trop tard, je suis allé trop loin. Personne ne viendra me chercher.

10 réflexions au sujet de « La réinvention de Morel »

      1. Georgia

        Oui, c’est un endroit horrible. Je veux croire qu’on va pouvoir en sortir. Peut-être même emmener Gudule avec nous, qui sait.

  1. toinnette

    han mais vous n’avez pas vu les fils! Allez, ouvrez les yeux, ils sont fins, presques invisibles, mais ils sont la! yen a un qui s’appelle « protocole » un autre « elleveulenttouteslapériaufinal » un autre « moinsjeréffléchisacequejefaismieuxjelefaismoinsbien » bref… c’est pas elle qui cause! c’est une marionnette! moi elle me fait plutot de la peine! Ne jamais se dire « tiens, pourquoi je fais cet acte? » mais vraiment POURQUOI? et tant qu’on y est, pourquoi je fais ce boulot, est ce que j’aime ce boulot, est ce que je pourrais faire ce boulot autrement?… Nan vraiment, elle me fait de la peine, j’aurais envie de lui faire un free hug… ou peut etre un coup de pelle. J’hésite.

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  2. reinemere

    On sauvera peut-être le soldat Gudule (j’ai la référence plutôt cinématographique) mais j’ai bien peur que d’autres patrouilleurs de l’accouchement formaté soient encore à venir.
    Et à propos,Orcrawn, rien à écrire sur les « enfants sains « perdus lors d’amniocentèse ,comme le dit élégamment notre cher maîiiiiiiiitre ?? Je vais m’y mettre alors

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  3. Ping : Je veux être vulgaire | Carnets d'un Passeur

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