Un figuier (Simone)

Mes parents et ma sœur sont arrivés sans le quart d’heure de politesse. Ils sont entrés, j’ai pris leurs affaires ; mon père avait un figuier dans les bras.

J’appréhendais ce dîner. C’était le premier dans notre nouveau chez nous, avec ma chérie. On a beau se dire que ça fait sept ans, et que je n’ai pas besoin de la validation de mes parents par rapport à ma compagne et l’endroit où je vis… Ce n’est pas neutre quand même, si ? Ça veut dire quelque chose. C’est un jalon pour une création de famille.

Personnellement j’attendais davantage une bouteille de champagne pour un apéro dînatoire. Un dessert à la rigueur.

Pas forcément un figuier.

Je l’ai pris dans les bras pour épargner mon courageux père et son dos. Je suis très mauvais pour accepter les cadeaux ; il le sait. On l’a posé sur la table du salon. « J’avais un projet de plante pour le balcon, mais pas forcément aussi tôt !
− Oui. Mais sinon tu ne commenceras jamais. » Mon père me connait.
Heureusement le figuier est livré avec une notice autour du cou, histoire de ne pas le tuer trop vite.
Chez ma chérie, on avait déjà tué un cactus. Et une de nos plantes en bocal (un de ces trucs auto-suffisant) était sur le déclin.

Le figuier est resté sur la table à manger le temps de l’apéro. Il faisait bon, l’alcoolisation fut modérée et le ton n’est pas monté. On a parlé déco, du quartier et des vacances d’été ; on a profité un temps de l’air frais et du jour tardif, puis on s’est quitté.
« Ça s’est bien passé non ? » Oui, à peu près. Un peu juste sur la quantité de nourriture, et un peu simple et un peu simple peut-être.
« Il est pas mal ce figuier hein, ai-je dis, on l’appelle comment ?
−  Je verrais bien Bérénice ou un prénom du genre.
− Non. On en reparle demain ? On aura plus d’inspiration demain.
− Quoi ? Ce n’est pas bien Bérénice ?
− Hum… Je ne suis pas sûr… Pour un figuier ? »

On a mis le figuier sur le balcon pour lui faire profiter de la fraîcheur du soir et du soleil du matin, et on est allé se coucher.

 

Le mercredi soir en rentrant, j’étais las.

C’était une autre longue journée, au milieu d’une semaine déjà bien remplie. « Il tire la gueule un peu, non, ton figuier », dit ma chérie en guise de bonjour. En effet, le figuier ne faisait pas le fier. Peut-être que l’installer sur le balcon avant une vague de chaleur n’était pas une bonne idée.

Bon. Les figuiers, ce ne sont pas mes patients habituels, mais on peut dire que ça ressemble à un tube. Inversé, certes, vu que ça rentre plus ou moins par en bas pour ressortir par en haut.
Mais le principe est le même non ? Quel sage-femme laisserait un tube mourir de soif par cette chaleur ? Moi qui avait passé la journée à donner des conseils sur l’hydratation à toute patiente passant devant moi plus de cinq minutes.
Je pris donc la carafe, me plantait devant le figuier et lui administrait un traitement de cheval : un demi-litre d’eau directement dans le gosier, avec interjections du type : « t’inquiètes pas mon grand, on va te sauver ! »

« Du coup, comment on l’appelle ? demanda ma chérie depuis le canapé.
− Je ne sais pas. Pour l’instant le pronostic est réservé, on va peut-être attendre un peu. »

 

Jeudi soir, en rentrant, je redonnais un coup d’eau au figuier qui avait l’air stable dans son agonie. Les feuilles vertes pendaient mollement sur leurs brindilles, déjà dans l’optique de quitter un navire condamné à la quarantaine. « Peut-être qu’on devrait le rentrer », dit ma chérie. « Il fait chaud pour lui non ? » Le figuier passa à l’intérieur de l’appartement, protégé de l’ardeur solaire pendant les heures étouffantes.

Malgré cela, le vendredi soir, il n’y avait pas vraiment de mieux. « On est vraiment censé l’arroser tous les jours ? Ils disent une fois par semaine sur la notice.
− Est-ce que tu penses qu’on s’occupe assez de lui ? »
Malgré les soins, mon figuier commençait à ne pas se sentir à l’aise. J’avais l’impression que mon nouvel appartement m’étouffait aussi. On se levait tôt le matin pour ouvrir les fenêtres, on fermait les volets. Le ventilateur n’apportait pas vraiment de réconfort.
« Je n’ai vraiment pas envie d’aller travailler demain », dit ma chérie « hier la garde a été horrible, on ça dégueulait des urgences.
− Tu es encore de garde ? Elle n’est pas sur le planning.
− C’est une sup’. Il faut bien que je ramène des sous pour te nourrir !
− Ça fait la deuxième ce mois-ci non ? Ça va faire du bien quand les CDD vont arriver cet été…
− Non, ça ne suffira pas. »
Ma chérie en chie depuis 3 mois, parce que recruter de nouvelles sages-femmes entre février et juin est presque impossible. Le marché est instable depuis longtemps et beaucoup de jeunes s’installent en libéral.

En même temps, est-ce que c’est un projet de se dévouer à un service hospitalier sans perspectives d’avenir ? J’ai fait ça pendant 4 ans et demi, je sais pourquoi j’ai posé ma plaque.

« Quelque part ça tombe bien, moi aussi j’ai un samedi qui est plein. On se fera un brunch dimanche ? »

 

Dimanche je me suis réveillé trop tôt à cause de la chaleur. L’air avait à peine refroidi pendant la nuit malgré des fenêtres largement ouvertes. Dans la matinée j’ai été faire deux courses pendant que ma chérie se remettait de sa garde de la veille, et je me suis mis en cuisine. Le figuier survivait, et je ne savais pas quoi faire. Peut-être qu’après la vague de chaleur…

Ma chérie émergea à midi pour profiter de mes efforts. On a mangé en discutant, doucement, puis je me suis mis en route pour mes contrôles de poids. La semaine paraissait déjà interminable avant d’ajouter deux domiciles un dimanche. « On profitera du week-end prochain. »

 

Le lundi matin était encombré, comme tous mes lundis au cabinet depuis trois semaines. Un tunnel de rééducations, deux et demi par heure pour garder cinq minutes entre deux patientes (et faire tampon pour absorber les retards), quatre heures de 9h à 13h avec quarante-cinq minutes pour déjeuner et des domiciles après. Le figuier restait dans un coin de ma tête. C’était un cadeau, et j’avais envie d’en prendre soin.

Je suis rentré un peu plus tôt cette après-midi-là, et le figuier me regardait avec un air culpabilisant. J’avais l’impression d’étouffer dans ce salon surchauffé, un peu comme lui.

J’ai donc décidé de faire autre chose que de l’arroser et d’attendre. J’ai fait ce que j’aurais du faire depuis le début (et je vais me prendre plein de commentaire là-dessus) : j’ai ouvert google, et j’ai cherché une solution.

Donc pour réanimer un figuier : il me fallait un plus grand pot, il me fallait de quoi isoler la terre du soleil, il me fallait de quoi drainer le sol et du terreau frais. Il ne manquait pas que d’eau, il manquait surtout d’espace. Il avait besoin de respirer. On est donc allé au magasin de bricolage du coin et on a investi.

« Parce que sinon, tu ne commenceras jamais. »

Le terreau sentait le cheval (y en a, disait la notice), les billes en argiles faisaient de la poussière. J’ai fait ce qui me semblait bon :

D’abord percer le fond du pot pour éviter que ça stagne. Mon père, ma grand-mère disent : « de l’eau qui stagne, c’est de l’eau qui est morte ». Puis j’ai mis des billes en argile au fond. « Ça draine le terreau », disait YouTube. Le terreau frais et chaud avait cette odeur forte de paille. Ça m’a rappelé les sessions de camping à la ferme, quand on jouait dans le foin juste après les moissons. Il y avait quelque chose de presque animal dans cette terre enrichie. J’ai pris mon figuier par la taille, j’ai retiré son pot et j’ai gratté. La griffe emmenait de la poussière et sortait des racines. Ma chérie versait de l’eau pour attendrir la terre.

Je lui ai fait un nid, j’ai recouvert de beaucoup de billes pour isoler et j’ai arrosé abondamment. Quatre, peut-être cinq litres.

J’avais déjà une meilleure impression. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être l’impression d’avoir fait quelque chose, déjà, au lieu de rester inactif ? L’eau sortait par-dessous, j’ai passé une demi-heure à éponger mon balcon pour éviter d’arroser les voisins.

 

Le mardi soir je suis rentré tard. Comme souvent. Sur le balcon, le figuier avait l’air moins avachi. « Je crois que ça marche. Il a l’air mieux, non ?
− On l’a réanimé ?
− Je crois.
− Bon comment on l’appelle ? »
Ma chérie attendait une réponse. On a ce truc personnel de donner des noms à tout ce qu’on a d’important. Sa bague a un nom, mes plantes, les peluches que l’on s’est offert l’un l’autre. Trouver un nom, c’est un petit engagement en plus, un maillon à ajouter.
« Je pense à Simone ?
− Euh… Ok. D’habitude c’est moi les noms un peu ringards, dit ma chérie, tu penses à quoi ?
− Je ne sais pas. C’est un nom de survivante, non ? »

La veille, une autre Simone était entrée au Panthéon.

Le vestiaire des hommes

L’odeur me prend au nez, comme une madeleine oubliée derrière un canapé ; pas celle qui est tombée pendant un goûter et qui n’a jamais été ramassée, plutôt celle qui a été cachée pour que personne n’y touche. Jamais.

Il y a un côté chaussette, survêtements, sueur et produits d’entretien, avec un fond d’eau croupie dans une grille d’évacuation au sol.

Je regarde le vestiaire des hommes de la salle de sport, et je fais de mon mieux pour retenir un frisson d’angoisse.

Photo by moren hsu on Unsplash

 

« C’est complètement con Jimmy, tu es un adulte maintenant. » Un court instant je regarde les casiers au mur pour choisir le mien. Il y a plusieurs pièces, pour composer avec plusieurs niveaux de pudeur. On peut se mettre plus ou moins près des douches ; il y a un sauna, des toilettes et des lavabos.

A la réflexion c’est peut-être les vestiaires les plus aboutis que j’ai vu jusqu’à maintenant.

Mes souvenirs de vestiaires pour hommes remontent au collège et sont plus rustiques. Avant ça, il avait juste un jour précis où on allait à l’école en tenue de sport. Vu les activités de la récréation, cela ne changeait pas tant que ça des tenues ordinaires.
Au collège, garder la même tenue est presque un faux-pas. La mode de cette époque, c’était les fringues de sport, mais on n’allait pas garder les mêmes.

Le vestiaire de sport au collège est une sorte de chahut merdique empreint de codes de virilité trop vite digérés. Il y a des sportifs et des dominants. L’adulte responsable ne sera pas là. C’est une rare parenthèse sans figure d’autorité, sans surveillance ; cela devient vite le moment que l’on redoute toute la semaine parce que rien n’empêche un crétin en mal de sensations de te balancer quelques coups de pieds à la fin du cours parce que tu lui as fais perdre le match de basket. Lui ne perd pas, toi tu gagnes un lot de consolation.

Le lycée fut à peine plus vivable, juste recouvert d’un vernis de manières.

L’école de sage-femme fut rafraîchissante, finalement. En quelque sorte.

Tu te change dans le vestiaire des étudiants sages-femmes, s’il y en a un ; sinon dans celui désigné pour les étudiants. Parfois il s’agit d’un ancien local technique en sous-sol, crasseux, avec trois casiers à partager et trop peu d’espace pour parler d’intimité. Tu feras avec.

Parce que ce sont des vestiaires mixtes.

Enfin, disons plutôt que ce sont des vestiaires « on va pas créer un espace pour 3 étudiants masculins, ils ont qu’à aller se changer avec les autres ». Tu es toléré dans un espace féminin, tu te change face au mur pour ne gêner personne, tu attends ton tour à l’extérieur en cas de besoin aussi.

En salle, souvent, tu te changes avec les sages-femmes ou après les sages-femmes. Les mêmes règles s’appliquent de toute façon. Cela peut donner des moment de silence gêné, des regards en coin « Oh, et puis t’es sage-femme, on s’en fout », ou des discussions à bâton rompus en sous-vêtements.

 

Quand je commence à me changer j’ai une sorte de pudeur étrange, d’un coup. Il me faudra trois ou quatre visites pour accepter d’y prendre ma douche. Moi qui ai passé des vacances en sauna à boire des bières avec des suédois⋅es et des danois⋅es, en serviettes sur les bancs pour l’hygiène et rien d’autre.

Il y a dans un vestiaire d’homme une sorte de mutisme qui frappe quand la nudité entre en jeu. Regarder le corps de l’autre recouvert d’un simple sous-vêtement devient presque tabou quand celui-ci disparaît. Les conversations s’interrompent, même entre amis ; le sauna est propice à la contemplation.

J’ai l’impression qu’il y a comme une gêne du corps des autres et du sien, un continent mal identifié.

Je ne parle pas de mon corps avec mes amis. « Pas » comme dans « jamais ». Je ne parle pas de mon corps tout court d’ailleurs, comme peux le faire ma sœur, ma chérie ou mes amies entre elles.
On dirait que le masculin va avec la peur de révéler une blessure, une faiblesse. Ou que le sujet soit témoin d’une attirance gênante envers le corps de l’autre.